‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 130 sur 258 · DU RICHE INFORTUNÉ JAQUES DE BKAUNE SEIGNEUR DE SEMBLANÇAY · texte numérisé non relu

DU RICHE INFORTUNÉ JAQUES DE BKAUNE SEIGNEUR DE SEMBLANÇAY

En son gjTon jadis me nourrissoit Doulce Fortune, et tant me cherissoit, Qu'à plein souhait me faisoit délivrance Des haults honneurs et grands trésors de France ; Mais cependant sa main gauche trèsorde Secrètement me filoit une corde Qu'un de mes serfz, pour saulver sa jeunesse, A mise au col de ma blanche vieillesse; Et de ma mort tant laide fut la voye. Que mes enfans, lesquelz (helas !) j'avoye Hault eslevez en honneur et povoir, Hault eslevé au gibet m'ont peu veoir.

Ma gloire donc, que j'avois tant chérie, Fut avant moy devant mes yeulx perie.

Mes grans trésors, en lieu de secourir, Honteusement me menèrent mourir.

Mes serviteurs, mes amys et parens N'ont peu servir que de pleurs apparens.

J'euz (en effcct) des phis grans la faveur, Ou au besoing trouvay lade saveur; Mesmc le Roy son Père m'appella; Mais tel' faveur Justice n'esbranla :

Car elle, ayant le mien criminel vice Mieulx espluché que mon passé service, Près de Rigueur, loing de Miséricorde, Me prononça honte, misère et corde, Si qu'à mon los n'est chose demourée Qu'une constance en face coulourée, Qui jusqu'au pas de mort m'accompaigna.

Et qui les cueurs du peuple tant gaigna. Qu'estant meslée avecques mes ans vieulx, Feit larmoyer mes propres envieux.

Certainement, ma triumphante vie Jadis mettoit en grand tourment Envie ; Mais de ma mort or doit estre contente. Je qui avois ferme entente et attente D'estre en sepulchre honorable estendii, . Suis tout debout à ^lonfaulcon pendu.

Là où le vent, quand est fort et nuysible, Mon corps agite, et quand il est paisible. Barbe et cheveulx tous blancs me faict branler. Ne plus ne moins que feuilles d'arbre en l'air. Mes yeulx, jadis vigilans de nature, Des vieulx corbeaux sont devenuz pasture; Mon col, qui eut l'accol de chevalier, Est accollé de trop mortel collier; Mon corps, jadis bien logé, bien vestu, Est à présent de la gresle batu, Lavé de pluye et du soleil séché.

Au plus vil lieu qui peult estre cherché.

Or, pour finir les regretz doloreux Partans du cueur du Riche Malheureux.

Roys et .subjectz, en moy vueillez apprendre Que vault grand' charge à bailler et à prendre.

En mon vivant ne fut merveille à veoir (Veu mon credict) si j acquis grand avoir; Mais à ma mort on peult bien veoir adoncqucs Un des grans tours que Fortune feit oncques.

Long temps me feit appeler Roy de Tours, Mais puis qu'elle a usé de ses destours Sur moy, vieillard chetif et misérable, Priez à Dieu (ô peuple vénérable),

Que l'ame soit traictée sans esmoy jMieulx que le corps, et congnoissez par n^oy Qu'or et argent, dont tous plaisirs procèdent, Causent douleurs qui tous plaisirs excédent.

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