‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 151 sur 258 · CHANT ROYAL DONT LE ROY BAILLA LE REFRAIN · texte numérisé non relu

CHANT ROYAL DONT LE ROY BAILLA LE REFRAIN

Prenant repos dessoubz un vert laurier,

Après travail de noble poésie.

Un nouveau songe assez plaisant, l'autrehicr.

Se présenta devant ma fantasie,

De quatre amans fort melancolieux,

Qui devers moy vindrent par divers lieux :

Car le premier sortir d'un boys j'advisc;

L'autre d'un roc; celuy d'après ne vise

Par où il va; l'aultre saulte une claye;

Et si portoicnt tous quatre en leur devise :

« Desbender l'arc ne guerist point la playe. »

Le premier vint tout pasle me prier De luy donner confort par courtoysie.

« Poursuyvant suis (dit-il) dont le crier N'est point ouy d'une que j'ay choisie. Elle a tiré de l'arc de ses doulx yeulx Le perçant trait qui me rend soucieux, Me respondant (quand de moy est requise) Que n'en peult mais; et sa beauté exquise De moy s'absente, affin qu'en oubly l'aye. Mais pour absence en oubly n'est pas mise Desbender l'arc ne guerist x>^int la playe. »

L'antre disoit. au rebours du premier :

« J'ay bien assez, et ne me rassasie :

Car servant suis de jouyr coustumier

De la plus belle et d'Europe et d'Asie.

Ce neantmoins Amour trop furieux

D'elle me faict estre trop curieux,

Avant qu'avoir la jouyssance prise.

Ainsi je suis du feu la flamme esprise,

Qui plus fort croist quand estaindre on l'essaye,

Et congnois bien qu'en amoureuse emprise

Desbender l'arc ne guerist point la playe »

Après je vey d'aymer un viel routier,

Qui de grand cueur soubz puissance moisie

Chanta d'amours un couplet tout entier.

Louant sa dame et blasmant jalousie,

Dont les premiers ne furent envieux :

Bien luy ont dict : « Vieil homme entre les vieux.

Comment seroit ta pensée surprise

D'aucune amour, quand le temps, qui tout brise,

T"a desnué de ta puissance gaye?

— J'ay bon vouloir (respond la teste grise) ;

DeslDcnder l'arc ne guerist point la playe. »

D'un rocher creux saillit tout au dernier Une ame estant de son corps dessaisie. Qui ne vouloit de Charon nautonnier Passer le fleuve. O quelle frénésie !

Aller ne veult aux champs délicieux, Ains veult attendre au grand port stigieux L'ame de celle où s'amour est assise, Sans du venir sçavoir l'heure précise.

Lors m'esveillay, tenant pour chose vraye Que puis qu'amour suyt la personne occise, Desbender l'arc ne guerist point la playe.

ENVOY

Prince, l'amour un querant tyrannise; Le jouyssant cuide estaindre, et attise;

Le viel tient bon. et du mort je m'esmaye. Jugez lequel dit le mieux sans fainctise : « Desbender l'arc ne guerist point la playe. »

CHANT NUPTIAL DU ROY d'eSCOSSE ET DE MADAME MAGDALAINE PREMIERE FILLE DE FRANCE

Celluy matin que d'habit nuptial

Le roy d'Escosse ornoit sa beauté blonde,

Pour espouser du sceptre lilial

La fille aisnée, où tant de grâce abonde,

Vous eussiez veu des peuples un grand monde

Qui de sa chambre au sortir l'attendoient,

Et, çà et là, mille autres à la ronde,

Qui à la file avec eulx se rendoient.

Tandis les mains des nobles gracieuses De pied en cap richement l'ont vestu; Son corps luysoit de pierres précieuses, Moins toutesfoys que son cueur de vertu; De musq d'eslite avec ambre batu Perfumé ont son vestement propice; Puis luy ont ceint son fort glaive poinctu, Dont il sçait faire et la guerre et justice.

Ainsi en poinct, de sa cliambre départ. Pour s'en aller rencontrer Magdalaine.

De beauté d'homme avoit plus grande part Que le Troyen qui fut espris d'Helaine, Si qu'au sortir sa beauté souveraine Les regardans rcjouyt tout ainsi Que le soleil, quand, à l'aulbe seraine. Sort d'Orient pour se monstrcr icy.

Vien, Prince, vieil : la fille au Roy de France Veiilt estre tienne, et ton amour poursuyt; Pour toy s'est mise en royalle ordonnance; Au temple va; grand' noblesse la suyt; Maint dyamant sur la teste reluyt De la brunette, et ainsi attournéc, Son tainct, pour vray, semble une clere nuyct, Quand elle est bien d'estoilles couronnée.

Brunette elle est; mais pourtant elle est belle. Et te peult suyvre en tous lieux où iras En chaste amour. Danger fier et rebelle N'y a que veoir. D'elle tu jouyras; Mais, s'il te plaist, demain tu nous diras Lequel des deux t'a le plus gref esté, Ou la longueur du jour que desiras, Ou de la nuict la grande breveté.

La fille donc du plus grand roy du monde, Elle est à toy. L'Eternel tout puissant, Avant le ciel, avant la terre et l'onde, Te destina d'elle estre jouyssant.

Affin que d'elle et de toy soit yssant Immortel neud d'amitié indicible, Entre le sceptre escossoys fleurissant Et le françoys, par autres invincible.

Fille de roy, mes propos addresser A toi je veulx; escoutes moy donc ores : Je t'adverty qu'il te convient laisser Frères et sœurs, père et pays encores, Pour suyvre cil que celluy Dieu qu'adores Par sa parolle a joinct avecques toy.

Te commandant que l'aymes et l'honores; Tu le sçay bien, mais je le ramentoy.

()v suy le donc : jà te sont préparez Cent mil honneurs là où fault que tu voyses ; D'Escossc sont tous ennuys séparez, Trompes, cl--rons y meincnt d(nilces noyses :

Mesmes là bas les nymphes escossoyses Avec grand' joye attendent ton venir, Et vont disans qu'elles seront françoyses, Pour le grand bien qui leur doit advenir.

Va doncques : non, ne nous vueilles priver Encor' si tost de ta noble présence; Attens un peu, laisse passer l'y ver.

Car assez tost sentirons ton absence.

Vent contre vent se bat par insolence.

Printemps viendra, qui les fera ranger : Lors passeras la mer sans violence, Et ne craindrons que tu soys en danger.

Et si verras des Dieux de mainte forme, Comme Egeon monté sur la balaine; Doris y est, Protheus s'y transforme, Triton sa trompe y sonne à forte alaine. Au fons de l'eau sont ores sur l'areine : Mais si attens le printemps ou l'esté, Tous sortiront hors de la mer seraine Pour saluer ta haulte majesté.

Sur le beau temps ainsi lu partiras,

Et en ton lieu regretz demoureront,

Adieu dirons, adieu tu nous diras,

Dont les doulx yeulx sur l'heure pleureront;

Mais en chemin ces larmes sécheront

Au nouveau feu d'amour bien estabhe;

Noz cueurs pourtant point ne s'en fascheront,

Pourveu que point le tien ne nous oublie.

Si prions Dieu, noble royne d'Escosse,

Qu'au temps nouveau vienne un nouveau danger

C'est qu'il te faille icy demourer grosse.

Pour si à coup de nous ne t'estrangcr.

A ce propos bien te dois alléger,

Car pour parens qu'icy tu abandonnes

Enfans auras, enfans (pour abréger)

Qui porteront et sceptres et couronnes.

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