CHANSON III
Dieu gard ma Maistresse et régente, Gente de corps et de façon.
Son cueur tient le mien en sa tente Tant et plus d'un ardant frisson.
S'on m'oyt poulser sur ma chanson Son de lucz ou harpes doulcettes, C'est espoir qui sans marrisson Songer me faict en amourettes.
La blanche colombelle belle Souvent je voys priant criant :
Mais dessoubz la cordelle d'elle Me jccte un œil friant, riant, Kn me consommant et sommant A douleur qui ma face efface, Dont suis le réclamant amant Qui pour l'oultrcpasse trespasse.
Dieu des amans, de mort me garde.
Me gardant donne moy bonheur, Et me le donnant prens ta darde, En la prenant navre son cueur; En le navrant me tiendras seur, En seurté suyvray l'accointance ; En l'accointant, ton serviteur En servant aura jouyssance.
Jouyssance vous donneray, Mon amy, et si meneray A bonne fin vostre espérance; Vivante ne vous laisseray, Encores, quand morte seray, L'esprit en aura souvenance.
Si pour moy avez du soucy,
Pour vous n'en ay pas moins aussi,
Amour le vous doit faire entendre;
Mais s'il vous grève d'estre ainsi,
Appaisez vostre cueur transy :
Tout vient à poinct qui peult attendre.
J'attends secours de ma seule pensée :
J'attends le jour que l'on m'csconduira Ou que du tout la belle me dira :
a Amy, t'amour sera recompensée. »
Mon alliance est fort bien commencée, Mais je ne sçay comment il en ira;
454 cHANsoîsjei
Car s' elle veiilt ma vie périra,
Quoy qu'en amour s'attend d'estre avancée.
Si j'ay refuz, vienne Mort insensée, A son plaisir de mon cueur jouyra; Si j'ay mercy, adonc s'esjouyra Celuy qui point n'a sa Dame offensée, .
Amour et Mort m'ont faict oultrage Amour me retient en servage, Et Mort, pour accroistre ce dueil, A prins celuy loing de mon œil Oui de près navre mon courage.
Helas ! Amour, tel personnage Te servoit en fleur de son aage, Mais tu es ingrat à mon vueil, De souffrir guerre et son orgueil Tuer ceulx qui t'ont faict hommage.
Si c'est à mon cueur advantage De ce que son noble corsage Gist envers, loing de mon acueil; Car si j'avois veu son cercueil, Ma grand' douleur deviendroit rage.
CHANSON Vn (1524)
Celle qui ni'a tant pourmenc A eu pitié de ma langueur :
Dedans son jardin m'a mené, Où tous arbres sont en vigueur Adonqucs n'usa de rigueur :
Si je la baise, elle m'accolle;
Puis m'a donné son noble cueur, Dont il m'est ad vis que je vole.
Quand je vey son cueur estre mien,
Je mys toute crainte dehors,
Et luy dys : « Belle, ce n'est rien,
Si entre voz bras je ne dors. »
La dame respondit alors :
« Ne faictes plus ceste demande :
Il est assez maistre du corps.
Qui a le cueur à sa commande. »
CHAXSOX VIII
Si de nouveau j'ay nouvelles couleurs.
Il n'en fault jà prendre esbahyssement ; Car de nouveau j'ay nouvelles douleurs, Nouvelle amour et nouveau pensement; Dueil et ennuy, c'est tout l'advancement Que j'ay encor de vous tant amoureuse; Si vous supply que mon commencement Cause ne soit de ma fin langoureuse.
Pleust or à Dieu, pour fuyr mes malheurs, Que je vous tinse à mon commandement, Ou, pour le moins, que vos grandes valeurs Ne fussent point en mon entendement; Car vos beaulx yeux me plaisent tellement, Et vostre amour me semble tant heureuse, Que je languy : ainsi voylà comment Ce qui me plait m'est chose douloureuse.
CHAXSOX IX
Quand j'ay pense en \ tnis, n\a bien ayiuce, Trouver n'en puis de ->i ^Mande bcanltt' ;
Et de vertu seriez plus estimée, Qu'autre qui soit, si n'estoit cruauté.
Mais pour vous aymer loyaument
J'ay recompense de tourment;
Toutes foys quand il vous plaira
Mon mal par mercy finira.
Dès que mon œil apperceut vostre face, Ma liberté du tout m'abandonna; Car mon las cueur, espérant vostre grâce, De moy partit et à vous se donna.
Or s'est il voulu retirer En lieu d'où ne se peult tirer, Et vous a trouvée sans si, Fors qu'estes dame sans mercy.
Vostre rigueur veult donques que je meure, Puis que pitié vostre cueur ne remord; Si n'aurez vous, de ce que vous asseure, Loz ny honneur de si cruelle mort.
Car on ne doit mettre en langueur
Celuy qui ayme de bon cueur.
Trop est rude à son ennemy
Qui est cruel à son amy.
Je suis aymé de la plus belle Qui soit vivant' dessoubz les cieulx; Encontre tous faulx envieux Je la soustiendray estre telle.
Si Cupido doulx et rebelle Avoit dcsbendé ses deux yeulx Pour vcoir .son maintien gracieux, Je croy qu'amoureux seroit d'elle.
Venus, la déesse immortelle, Tu as faict mon cueur bien heureux, De l'avoir faict estre amoureux D'une si noble damoyselle.
Qui veult avoir liesse, Seulement d'un regard Vienne veoir ma maistresse Que Dieu maintienne et gard Elle a si bonne grâce.
Que cellu}' qui la veoit Mille douleurs efface.
Et plus s'il en avoit.
Les vertus de la belle Me font esmervciller ; La souvenance d'elle Faict mon cueur esveiller; Sa beauté tant exquise Me faict la mort sentir; Mais sa grâce requise M'en peult bien garantir.
CHANSON Xn (1514)
Tant que vivray en aage fleurissant,
Je serviray Amour, le dieu puissant,
En faictz, en dictz. en chansons et accords.
Par plusieurs jours m'a tenu languissant,
Mais après dueil m'a faict resjouyssant,
Car j'ay l'amour de la belle au gent corps.
Son alliance, C'est ma fiance :
Son cueur est mien, Le mien est sien.
Fy de tristesse, Vive liesse.
Puis qu'en amours j'ay tant de bien !
Quand je la veulx servir et honorer, Quand par escriptz veulx son nom décorer, Quand je la veoy et visite souvent, Ses envieux n'en font que murmurer; Mais nostre Amour n'en sçauroit moins durer Autant ou plus en emporte le vent«
Maulgré envie,
Toute ma vie
Je l'aymeray
Et chanteray :
C'estfla première,
C'est la dernière.
Que j'ay servie et serviray.