‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 250 sur 258 · A FORTUNE · texte numérisé non relu

A FORTUNE

Fortune, helas ! muable et desreiglée, Qui du palud de Malheur viens et sors, Bien as montré que tu es aveuglée, D'avoir jecté sur luy tes rudes sorts : Car si tes yeulx d'inimytié consors, Eusses ouvers pour bien appercevoir Les grans vertuz qu'on luy a veu avoir, Pitié t'eust meue a le retenir seur; Mais tu ne veulx de toy mcsmes rien veoir Pour aux humains faire mieulx assavoir Que plus te plaist cruaulté que doulceur.

MAROT COXCLUD

La Terre dit qu'à bon droict peult reprendre Ce qu'elle a faict, quoy qu'on ayt descrvy. La Mer respond que sain le sceut bien rendre En terre ferme, où soudain fut ravy.

Nature dit que Mort a l'audivy Par dessus d'elle, et qu'en rien ne peult mais. La Mort respond que les plus grans jamais N'espargnera; et Fortune l'infâme Dit qu'elle est née à faire tort et blasrae. Laissons la donc en sa coustume vile.

Et supplions le filz de Nostre Dame Qu'enfin es cieulx il nous face veoir l'amc Du feu baron dict Jehan de Malleville.

530 COMPLAINCTES

d'une NIErCE SUR LA MORT DE SA TANTi:

O que je sens mon cueur plein de regret, Quand souvenir ma pensée resveille ID'un dueil caché au plus profond secret Du mien esprit, qui pour ce plaindre veille ! Seigneurs lisans, n'en soyez en merveille, Ains vos douleurs à la mienne unissez.

Ou pour le moins, ne vous esbahissez Si ma douleur est plus qu'autre profonde; Mais tous ensemble estonnez vous assez Comment je n'ay en mon cueur amassez Tous les regretz qui furent onc au monde.

Tous les regretz qui furent onc au monde^ Venez saisir la dolente niepce Qui a perdu par fiere mort immunde Tante et attente, et entente et liesse. Perdu (helas !) gist son corps. Et qui est ce? Jane Bonté, des meilleures de France, De qui la vie eslongnoit de souffrance Mon triste cueur, et le logeoit aussi Au parc de Joye et au clos d'Espérance. Mais, las ! sa mort bastit ma demeurance Au boys de Dueil, à l'ombre de Soucy.

Au boys de Dueil, à l'ombre de Soucy, N'estoye au temps de sa vie prospère.

Mon soûlas gist soubz ceste terre icy, Et de le veoir plus au monde n'espère. O Mort mordante, ô impropre impropere, Pourquoy (helas !) ton dard ne flechissoit, Quand son vouloir au mien elle unissoit Par vraye amour, naturelle et entière?

Mon cueur ailleurs ne pense, ne pensoit, Ne pensera. Doncques (quoy qu'il en soit) Si je me plains, ce n'est pas sans matière.

Si je me plains, ce n'est pas sans matière, Veu que trop fut horrible cest orage,

GOMPLAINCTES 531

De convertir en terrestre fumiere Ce corps, qui seul a navré maint courage. Helas ! c'estoit celle tant bonne et sage A qui jadis le Prince des haultz Cieulx Voulut livrer le don tant précieux D'honnesteté, en cueur constant et fort ; Mais dard mortel de ce fut envieux, Dont plus ne vient plaisir devant mes yeulx, Tant ay d'ennuy et tant de desconfort.

Tant ay d'ennuy et tant de desconfort, Que plus n'en puis : donc, en boys ou montaigne, Nymphes, laissez l'eau qui de terre sort; Maintenant fault qu'en larmes on se baigne. Pourquoy cela? pour de vostre compaigne Pleurer la mort; Mort l'est venu saisir. Pleure, Rouen, pleure ce desplaisir.

En douleur soit tant plaisante demeure; Et qui aura de soy triste désir Vienne avec moy, qui n'ay autre plaisir Fors seulement l'attente que je meure.

Fors seulement l'attente que je meure, Rien ne m'en pcult alléger ma douleur.

Car soubz cinq poinctz incessamment demeure Qui m'ont contraincte aymer noire couleur. Dueil tout premier me plonge en son malheur; Ennuy sur moy employé son effort; Soucy me tient sans espoir de confort; Regret après m'oste liesse pleine; Peyne me suyt et tousjours me remord; Par ainsi j'ay, pour une seule mort, Dueil et ennuy, soucy, regret et peine.

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