‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 251 sur 258 · DEFLORATION DE MESSIRE FLORIMOND ROBERTET · texte numérisé non relu

DEFLORATION DE MESSIRE FLORIMOND ROBERTET

Jadis ma plume on veit son vol estendre Au gré d'Amour, et d'un bas style et tendre

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Distiller dictz que soulois mettre en chant; Mais un regret de tous costez tranchant Luy faict laisser ceste doulce coustume, Pour la tremper en encre d'amertume.

Ainsi le fault, et quand ne le fauldroit, Mon cueur, helas ! encores le vouldroit; Et quand mon cueur ne le vouldroit encores, Oultre son vueil contrainct y seroit ores Par l'aiguillon d'une mort qui le poinct. Que dy je, mort ! D'une mort n'est ce poinct, Ains d'une amour : car quand chascun mourroit, Sans vraye amour plaindre on ne le pourroit; Mais quand la Mort a faict son maléfice, Amour adonc use de son office, Faisant porter aux vrays amys le dueil, Non point un dueil de fainctes larmes d'œil, Non point un dueil de drap noir annuel. Mais un dueil tainct d'ennuy perpétuel; Non point un dueil qui dehors apparoist. Mais qui au cueur sans apparence croist.

Voylà le dueil qui a vaincu ma joye; C'est ce qui faict que toute rien que j'oye Me sonne ennuy; c'est ce qui me procure Que couleur blanche à l'œil me soit obscure. Et que jour clair me semble noire nuict, De tel' façon que ce qui tant me nuit Corrompt du tout le nayf de ma Muse, Lequel de soy ne veult que je m'amuse A composer en triste tragédie; Mais maintenant force m'est que je die Chanson mortelle en stile plein d'esmoy, Veu qu'autre cas ne peult sortir de moy.

De mon cueur dont l'intention totale Vous comptera une chose fatale.

Que je trouvay d'adventure mal seine.

En m'en venant de Loyre droict à Seine, Dessus Tourfou. Tourfou jadis cstoit Un petit boys, où la Mort commettoit Meurdrcs bien grans sur ceulx qui chemin tel Vouloicnt passer. En celuy lieu mortel

COMPLAINCTES 533

Je vey la Mort hydeuse et redoublée, Dessus un char en triumphe montée, Dessoubs ses pieds ayant un corps humain Mort à l'envers, et un dard en la main, De boys mortel, de plumes empenné D'un vieil corbeau, de qui le chant damné Prédit tout mal; et fut trempé le fer En eau de Styx. fleuve triste d'Enfer.

La Mort, en lieu de sceptre vénérable, Tenoit en main ce dard espoventable.

Qui en maint lieu estoit tainct et taché Du sang de cil qu'elle avoit surmarché.

Ainsi debout sur le char se tenoit, Qu'un cheval pasle en hennissant trainoit. Devant lequel cheminoit une fée Fresche, en bon poinct, et noblement coiffée, Sur teste raze ayant triple couronne.

Que mainte perle et rubys environne.

Sa robe estoit d'un blanc et fin samys, Où elle avoit en pourtraicture mys.

Par traict de temps, un million de choses. Comme chasteaulx, palays et villes closes, Villages, tours et temples et conventz.

Terres et mers, et voiles à tous ventz, Artillerie, armes, hommes armez, Chiens et oyseaulx, plaines et boys ramez, Le tout brodé de fine soye exquise, Par mains d'autruy torse, taincte et acquise; Et pour devise, au bord de la besongne Estoit escript : Le feu à qui en grongne. Ce neantmoins, sa robe elle mussoit Soubz un manteau qui humble paroissoit.

Où plusieurs draps divers furent compris. De noir, de blanc, d'enfumé et de gris, Signifiant de sectes un grand nombre Qui sans travail vivent dcssoubz son umbre.

Ceste grand'Dame est nommée Rommaine, Qui ce corps mort jusqucs au tumbcau maine, La croix devant, en grand'cerimonie, Chantant mottetz de piteuse armonie.

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Une autre Dame au costé droict venoit, A qui trop peu de chanter souvenoit.

D'un haubin noir, de pareure tanée, Montée estoit, la plus triste et tennée Qui fust alors soubz la haulteur celique. Helas ! c' estoit Françoyse Republique, Laquelle avoit en maintz lieux entamé Son manteau bleu, de fleurs de lys semé. Si derompoit encor de toutes pars Ses beaulx cheveulx sur elle tous espars, Et pour son train ne menoit avec elle Sinon Douleur, Ennuy et leur séquelle.

Qui la servoient de tout cela qui duyt Quand au sepulchre un amy on conduyt.

De l'autre part cheminoit en grand'peine Le bon hommeau Labeur, qui en la plaine Avoit laissé bœufz, charrue et culture, Pour ce corps mort conduire en sépulture; Mais bien lava son visage haslé De force pleurs, ains que là fust allé.

Lors je, voyant telle pompe mondaine, Presupposay en pensée soudaine Que là gisoit quelque prince de nom; Mais tost après fuz adverty que non.

Et que c' estoit un serviteur royal. Qui fut jadis si prudent et loyal Qu'après sa mort son vray seigneur et roy Luy ordonna ce beau funèbre arroy, Monstrant au doigt combien d'amour desservent De leurs seigneurs les servans qui bien servent.

Et comment sceu je alors qui estoit l'homme? Autour de luy ne veoy qui le me nomme. Et m'en enquiers. Mais le cueur qui leur fend Toute parole à leur bouche dcffcnd.

Si vous diray comment donques j'ay sceu Le nom de luy. Ce char que j'apperceu N'estoit paré de rouge, jaune ou vert.

Mais tout de noir par tristesse couvert. Et le suyvoient cent hommes en douleur, Vestuz d'habitz de semblable couleur.

COMPLAINGTES 535

Chascun au poing torche qui feu rendoit, Et où l'escu du noble mort pendoit.

Lors, curieux, piquay pour veoir les armes : Mais telle veue aux yeulx me meit les larmes, Y voyant painct l'esle sans per à elle. Dieu immortel (dy je lors) voicy l'esle Qui a volé ainsi que voler fault.

Entre deux airs, ne trop bas ne trop hault ; Voicy, pour vray, l'esle dont la volée Par sa vertu à la France extollée, Circonvolant ce monde spacieux, Et survolant maintenant les neuf cieulx. C'est l'esle noire en la bende dorée, L'esle en volant jamais non essorée, Et dont sortie est la mieulx escrivant Plume qui fust de nostre aage vivant.

C'est celle plume où modernes esprits Soubz ses patrons leur sçavoir ont appris; Ce fut la plume en sage main baillée, Qui ne fut onc (comme je croy) taillée Que pour servir en leurs secretz les roys; Aussi de reng elle en a servi trois, En guerre, en paix, en affaires urgens, Au gré des roys et prouifit de leurs gens.

O vous, humains, qui escoutez ma plaincte, Qui est celluy qui eust ccste esle paincte En son escu? Vous en fault il doubter? Sentez vous point, quand venez à gouster Ce que je dy en mon triste motet.

Que c'est le bon Florimond Robertet?

En est-il d'autre en la vie mortelle Pour qui je disse une louenge telle?

Non, car vivant de son art n'en approche; Or est-il mort serviteur sans reproche.

Ainsi (pour vray) que nxon cueur et ma laugue Disoient d'accord si piteuse harangue.

La fîere Mort sur le char sejournée Sa face pasle a devers raoy tournée.

Et à bien peu qu'elle ne m'a rué Le mesme dard dont elle avoit tué

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Celluy qui fut la toute ronde sphère Par où guettois ma fortune prospère; Mais tout à coup tourna sa veue oblique Contre et devers Françoyse Republique, Qui l'irritoit, mauldissoit et blasmoit D'avoir occis celluy qui tant l'aymoit.

Adonc la IMort sans s'effrayer l'cscoute, Et Republique hors de l'estomach boute Les propres mots contenu z cy après, Avec sangiotz s'entresuyvant de près.

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