‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 51 sur 258 · CHEVALIER, SEIGNEUR DE VILLEROY CLÉMENT MAROT. SALUT · texte numérisé non relu

CHEVALIER, SEIGNEUR DE VILLEROY CLÉMENT MAROT. SALUT

Dédicace placée en tête du Temple de Cupido, dans Védition des Œuvres publiée par Dolet, en 1538.)

En revoyant les escriptz de ma jeunesse, pour les remettre plus clers que devant en lumière, il m'est entré en mémoire que estant encores page, et à toy, treshonoré Seigneur, je composay par ton commandement la queste de Ferme Amour, laquelle je trouvay au meilleur endroit du Temple de Cupido, en le visitant comme l'aage lors le requeroit. C'est bien raison doncques que l'œuvre soit à toy dédiée, qui la commandas, à toy mon premier maistre, et celuy seul (hors mis les Princes) que jamais je servy. Soit doncques consacré ce petit livTe à ta prudence, noble seigneur de Neufville, à fin qu'en recompense de certain temps que Marot a vescu avecques toy en ceste vie, tu vives ça bas après la mort avecques luy, tant que ses Œuvres dureront.

De Lyon, ce quinziesmc jour de May, 1538.

LE TEMPLE DE CUPIDO

Sur le printemps, que la belle Flora Les champs couverts de diverse flour a, Et son amy Zephyrus les es vente, Quand doulcement en l'air souspire et vente, Ce jeune enfant Cupido, dieu d'aymer, Ses yeulx bandez commanda defïermer, Pour contempler de son throsne céleste Tous les amants qu'il attaint et moleste.

Adonc il veit au tour de ses charroys, D'un seul regard, maintz victorieux roys, Haultz empereurs, princesses magnifiques, Laides et laidz, visages deifiques, Filles et filz en la fleur de jeunesse, J^t les plus forts subjectz à sa haultesse.

Brief, il congneut que toute nation Ployoit soubz luy comme au vent le sion : Et, qui plus est, les plus souverains dieux Veit trébucher soubz ses dardz furieux.

Mais ainsi est que ce cruel enfant, Me voyant lors en aage triumphant, Et m'esjouyr entre tous ses souldards.

Sans point sentir la force de ses dards; Voyant aussi qu'en mes œuvres et dicts J'allois blasmant d'amours tous les edicts, Délibéra d'un assault amoureux

Kendrc mon cueur pour une langoureux.

Pas n'y faillit : car par trop aidante ire liors de sa trousse une sagette tire De boys mr)rtcl, empenné de vengeance, l'ortant un for forgé pnr Desplaisance

Au feu ardant de Rigoureux Refus, Laquelle lors (pour me rendre confus) Il descocha sur mon cœur rudement.

Qui lors congneust mon extresme tourment, Bien eust le cueur emply d'inimitié ,

Si ma douleur ne l'eust meu à pitié; Car d'aucun bien je ne fuz secouru De celle là pour qui j'estois féru, Mais tout ainsi que le doulx vent Zephyre Ne pourroit pas fendre marbre ou porphyre, Semblablement mes soupirs et mes criz, Mon doulx parler et mes humbles escriptz N'eurent povoir d'amollir le sien cueur, Qui contre moy lors demoura vainqueur.

Dont congnoissant ma cruelle maistresse Estre trop forte et fîere forteresse Pour chevalier si foible que j'estoye, Voyant aussi que l'amour, où jectoye Le mien regard, portoit douleur mortelle, Deliberay si fort m'eslongner d'elle.

Que sa beauté je mettrois en oubly; Car qui d'amours ne veult prendre le ply, Et a désir de fuyr le danger De son ardeur, pour tel mal estranger, Besoing luy est d'eslongner la personne, A qui son cœur énamouré se donne.

Si feiz dés lors (pour plus estre certain De l'oublier) un voyage loingtain ; Car j'entrepris soubz espoir de liesse D'aller chercher une haulte déesse Que Juppiter de ses divines places Jadis transmit en ces régions basses Pour gouverner les esperitz loyaulx Et résider es dommaines royaulx.

C'est Ferme Amour, la dame pure et munde Qui long temps a ne fut veue en ce monde; Sa grand'bonté me feit aller grand'erre Pour la chercher en haulte mer et terre. Ainsi que faict un chevalier errant; Et tant allay celle dame querant,

Que peu de temps après ma départie

J'ay circuy du monde grand' partie.

Où je trouva}^ gens de divers regard,

A qui je dy : « Seigneurs, si Dieu vous gard.

En ceste terre avez vous point congn\i

Une pour qui je suis icy venu,

La fleur des fleurs, la chaste colombelle,

Fille de paix, du monde la plus belle,

Qui Ferme Amour s'appelle? Helas, Seigneurs,

Si la sçavez, soyez m'en enseigneurs. »

Lors l'un se taist, qui me fantasia; L'autre me dict : « Mille ans ou plus y a, Que d'Amour Ferme en ce lieu ne souvint. » L'autre me dict : « Jamais icy ne vint. » Dont tout soudain me prins à despiter, Car je pensois que le hault Juppiter L'eust de la terre en son throsne ravie.

Ce neantmoins, ma pensée assouvie De ce ne fut : tousjours me preparay De poursuyvir. Et si deliberay, Pour rencontrer celle dame pudique, De m'en aller au temple Cupidique En m'esbatant : car j'euz en espérance Que là dedans faisoit sa demeurance.

Ainsi je pars : pour aller me prépare Par un matin, lors qu'Aurora sépare D'avec le jour la ténébreuse nuict.

Qui aux devotz pèlerins tousjours nuit.

Le droict chemin assez bien je trouvoye : Car çà et là, pour adresser la voye Du lieu dévot, les passans pèlerins Alloient semant roses et romarins.

Faisant de fleurs mainte belle montioye. Qui me donna aucun espoir de joye.

Et, d'autre part, rencontray sur les rangs Du grand chemin maintz pèlerins errants En souspirant, disant leur adventure Touchant le fruict d'amoureuse pasturc.

Ce qui garda de tant me soucier, Car de leur gré vindrent m'associer,

Jusques à tant que d'entrer je fuz prest Dedans ce temple, où le dieu d'amour est, Fainct à plusieurs, et aux autres loyal.

Or est ainsi que son temple royal Suscita lors mes ennuyez esprits; Car environ de ce divin pourpris Y souspiroit le doulx vent Zephyrus, Et y chantoit le gaillard Tityrus.

Le grand dieu Pan avec ses pastoureaux, Gardant brebis, beufz, vaches et taureaux, Faisoit sonner chalumeaux, cornemuses Et flageoletz pour esveiller les Muses, Nymphes des boys et déesses haultaines Suyvant jardins, boys, fleuves et fontaines. Les oyseletz par grand joye et deduyt De leurs gosiers respondent à tel bruyt. Tous arbres sont en ce lieu verdoyants; Petits ruisseaulx y furent undoyants, Tousjours faisant autour des prez herbus Un doulx murmure, et quand le cler Phebus A voit droit là ses beaulx rayons espars. Telle splendeur rendoit de toutes parts Ce lieu divin, qu'aux humains bien sembloit Que terre au ciel de beauté ressembloit, Si qiie le cueur me dit par previdence Celluy manoir estre la résidence De Ferme Amour, que je queroye alors.

Parquoy, voyant de ce lieu le dehors Estre si beau. Espoir m'admonesta De poursuyvir, et mon corps transporta (Pour rencontrer ce que mon cueur poursuyt) Près de ce lieu, basty comme il s'ensuyt.

LE TEMPLE DE CUPIDO

Ce temple estoit un clos fleury verger. Passant en tout le val délicieux Auquel jadis Paris, jeune berger.

Pria d'amour Pegasis aux beaulx yeulx ;

Car bien sembloit que du plus hault des cieulx

Juppiter fust venu au martel estre

Pour le construire et le faire tel estre,

Tant reluysoit en exquise beauté.

Brief, on l'eust pris pour Paradis terrestre,

S'Eve et Adam dedans eussent esté.

Pour ses armes, Amour cuysant

Porte de gueules à deux traicts,

Dont l'un, ferré d'or tresluysant,

Cause les amoureux attraictz;

L'autre, dangereux plus que très,

Porte un fer de plomb mal couché,

Par la poincte tout rebouché,

Et rend l'amour des cueurs estaincte.

De l'un fut ApoUo touché;

De l'autre Daphné fut attaincte.

Si tost que j'euz l'escusson limité, Levay les yeulx, et proprement je veiz Du grand portail sur la sublimité Le corps tout nud, et le gratieux vis De Cupido, lequel pour son devis Au poing tenoit un arc riche tendu. Le pied marché, et le bras estendu, Prest de lascher une flesche aguysée Sur le premier, fust fol ou entendu, Droict sur le cueur, et sans prendre visée.

La beauté partant du dehors De celle maison amoureuse D'entrer dedans m'incita lors, Pour veoir chose plus sumptueuse; Si vins de pensée joyeuse Vers Bel Acueil le bien apris.

Qui de sa main dextre m'a pris, Et par un fort estroict sentier Me feit entrer au beau pourpris Dont il estoit premier portier.

Le premier huys de toutes fleurs vermeilles Estoit construict, et de boutons yssants, Signifiant que joyes nompareilles Sont à jamais en ce lieu fleurissants.

Celuy chemin tindrent plusieurs passants, Car Bel Acueil en gardoit la barrière; Mais Faulx Danger gardoit sur le derrière Un portail faict d'espines et chardons, Et dechassoit les pèlerins arrière.

Quand ilz venoient pour gaigner les pardons.

Bel Acueil, ayant robe verte, Portier du jardin précieux, Jour et nuict laisse porte ouverte Aux vrays amants et gracieux, Et d'un vouloir solacieux Les retire soubz sa baniere, En chassant (sans grâce planiere, Ainsi comme il est de raison) Tous ceulx qui sont de la manière Du faulx et desloyal Jason.

Le grand autel est une haulte roche.

De tel' vertu, que si aucun amant

La veult fuyr, de plus près s'en approche,

Comme l'acier de la pierre d'aymant.

Le ciel, ou poisle, est un cèdre embasmant

Les cueurs humains, duquel la largeur grande

Cœuvre l'autel. Et là (pour toute offrande)

Corps, cueur et biens à Venus fault livrer.

Le corps la sert, le cueur grâce demande.

Et les biens font grâce au cueur délivrer.

De Cupido le dyadesme Est de roses un chappelet, Que Venus cueillit elle mesme Dedans son jardin verdelet.

Et sur le printemps nouvelet Le tran.smit à son cher enfant, Qui de bon cueur le va coiffant.

Puis donna pour ces roses belles A sa mère un char triumphant.

Conduict par douze colombelles.

Devant l'autel, deux c^^prez singuliers Je veis fleurir soubz odeur embasmée, Et me dit on que c'estoient les piliers Du grand autel de Haulte Renommée.

Lors mille oyseaulx, d'une longue ramée, Vindrent voler sur ces vertes courtines, Prestz de chanter chansonnettes divines.

Si demanday pourquoy là sont venus, Mais on me dit : « Ami, ce sont matines, Qu'ilz viennent dire en l'honneur de Venus. »

Devant l'yraage Cupido

Brusloit le brandon de destresse,

Dont fut enflammée Dido,

Biblis, et Helaine de Grèce.

Jehan de Mehun, plein de grand'sagesse.

L'appelle, en terme savoureux,

Brandon de Venus rigoureux.

Qui son ardeur jamais n'attrempe :

Toutesfoys au temple amoureux

Pour lors il servoit d'une lampe.

Sainctes et sainctz qu'on y va reclamer. C'est Beau Parler, Bien Celer, Bon Rapport, Grâce, Mercy, Bien Servir, Bien Aymer, Qui les amants font venir à bon port.

D'autres aussi, où (pour avoir support Touchant le faict d'amoureuses conquestes) Tous pèlerins doivent faire requestes.

Offrandes, vœux, prières et clamours; Car sans ceulx là l'on ne prent point les bestes Qu'on va chassant en la forest d'Amours.

Chandelles flambants ou estainctes.

Que tous amoureux pèlerins

Portent devant telz sainctz et sainctes,

Ce sont bouquetz de romarins.

Les chantres, lynotz et serins, Et rossignolz au gay courage, Qui sur buyssons de verd boscage, Ou branches, en Heu de pulpitres.

Chantent le joly chant ramage Pour Verse tz, Responds et Epis très.

Les vitres sont de clair et fin cristal,

Où painctes sont les gestes autentiques

De ceulx qui ont jadis de cueur loyal

Bien observé d'Amours les loix antiques.

En après sont les tressainctes reliques.

Carcans, anneaux aux secretz tabernacles; .

Escuz, ducatz, dedans les clos obstacles;

Grands chaines d'or, dont maint beau corps est ceint,

Qui en amour font trop plus de miracles

Que Beau Parler, ce tresglorieux sainct.

Les voultes furent à merveilles Ouvrées souverainement :

Car Priapus les feit de treilles, De fueilles de vigne et sarment.

Là dépendent tant seulement Bourgeons et raisins à plaisance; Et pour en planter abondance, Bien souvent y entre Bacchus, A qui Amour donne puissance, De mectre guerre entre bas culs.

Les cloches sont tabourins et doulcines. Harpes et luz, instrumens gracieux, Haultboys. flageolz, trompettes et buccines, Rendant un son si très solacieux Qu'il n'cbt souldard, tant soit audacieux, Qui ne quittast lances et braqucraars.

Et ne saillist hors du temple de Mars Pour estre moyne au temple d'amourettes. Quand il orroit sonner de toutes parts Le carillon de cloches tant doulcettes.

Les dames donnent aux malades, Qui sont recommandez aux prosnes, Rys, baisers, regards et œillades; Car ce sont d'amours les aumosnes.

Les prescheurs sont vieilles matrones Oui aux jeunes donnent courage D'employer la fleur de leur aage A servir Amour le grand roy, Tant que souvent par beau langage Les convertissent à la Loy.

Les fons du temple estoient une fontaine Où découroit un ruisseau argentin ; Là se baignoit mainte dame haultaine Le corps tout nud, monstrant un dur tetin. Lors on eust veu marcher sur le patin Povres amans à la teste enfumée.

L'un apportoit à sa tresbien aymée Esponge, peigne, et chascun appareil; L'autre à sa dame estendoit la ramée, Pour la garder de l'ardeur du soleil.

Le cimetière est un verd boys, Et les murs, liayes et buyssons; Arbres plantez, ce sont les croix; De profundis, gayes chansons.

Les amans surprins de frissons D'amours, et attrapez es laqs, Devant quelque huys, tristes et las, Près la tumbe d'un trespassé.

Chantent souvent le grand helas, Pour yequiescat in pace.

Ovidius, maistre Alain Charretier,

Pétrarque, aussi le Roman de la Rose,

Sont les nicsselz, bréviaire et p.saultier,

Qu'eu ce sainct temple on lit, eu rithme et prose;

Et les leçons que chanter on y ose,

Ce sont rondeaux, ballades virelctz,

Motz à plaisir; rithnies et trioletz, Lesquelz Venus apprend à retenir A un grand tas d'amoureux nouveletz, Pour mieulx sçavoir dames entretenir.

Autres manières de chansons

Léans on chante à \oix contrainctes,

Ayant casses et meschans sons,

Car ce sont crys, pleurs et complainctes.

Les petites chapelles sainctes

Sont chambrettes et cabinetz.

Ramées, boys et jardinet/,

Où l'on se perd quand le verd dure;

Leurs huys sont faictz de buyssonnetz,

Et le pavé tout de verdure.

Le benoistier fut faict en un grand plain D'un lac fort loing d'herbes, plantes et fleurs, Pour eau beneite estoit de larmes plein. Dont fut nommé le piteux Lac de pleurs; Car les amants dessoubz tristes couleurs Y sont en vain mainte larme espandants. Les fruictz d'amours là ne furent pendants; Tout y sechoit tout au long de l'année : Mais bien est vray qu'il y avoit dedans, Pour asperges, une rose fennée.

Marguerites, lys et œilletz, Passeveloux, roses flairantes, Romarins, boutons vermeilletz, Lavandes odoriférantes, Toutes autres fleurs apparentes, Jectant odeur tresadoulcie, Qui jamais un cueur ne soucie, C'estoit de ce temple l'encens.

Mais il y eust de la soucie :

Voylà qui me trouble le sens.

Et si aucun (pour le monde laisseï)

Veult là dedans se rendre moyne ou prebstre,

Tout aultre estât luy convient délaisser. Puis va devant Genius l'archiprebstre, Et devant tous, en levant la main dextre, D'estre loyal faict grandz vœux et serments, Sur les autelz couverts de parements, Qui sont beaux litz à la mode ordinaire, Là où se font d'amours les sacrements.

De jour et nuict, sans aucun luminaire.

Depuis qu'un homme est là rendu, Soit sage, ou sot, ou peu idoyne, Sans estre ne raiz ne tondu.

Incontinent on le faict moyne.

Mais quoy? il n'a pas grand essoyne A comprendre les sacrifices :

Car d'amourettes les services Sont faictz en termes si tresclers, Que les apprentifz et novices En sçavent plus que les grands clercs.

De requiem les messes sont aulbades,

Cierges, rameaux, et sièges, la verdure.

Où les amants font rondeaux et ballades.

L'un y est gay, l'autre mal y endure ;

L'une mauldict par angoisse trésdure

Le jour auquel elle se maria;

L'autre se plainct que jaloux mary a.

Et les sainctz motz que l'on dict pour les amés,

Comme Pater ou A ve Maria,

C'est le babil et le caquet des dames.

Processions, ce sont morisques Que font amoureux champions.

Les hayes d'Allemagne f risques.

Passe piedz, bransles, tourdions.

Là, par grands consolations, Un avec une devisoit, Ou pour Evangiles lisoit L'art d'ayiucr faict d'art poétique; Et l'autre sa dame baisoit En lieu d'une saincte relique.

En tous endroicts je visite et contemple,

Fresques estant de merveille esgaré;

Car en mes ans ne pense point veoir temple

Tant cler, tant net, ne tant bien préparé.

De chascun cas fut à peu près paré.

Mais toutesfoys y eust faulte d'un poinct,

Car, sur l'autel, de paix n'y avoit poinct :

Raison pourquoy? tousjours Venus la belle,

Et Cupido, de sa darde qui poinct,

A tous humains faict la guerre mortelle.

Joye y est, et deuil reraply d'ire; Pour un repos, des travaulx dix; Et brief, je ne sçaurois bien dire Si c'est enfer ou paradis.

Mais par comparaison je dis Que celuy temple est une rose D'espines et ronces enclose; Petits plaisirs, longues clamours :

Or taschons à trouver la chose Que je cherche au temple d'Amours.

Dedans la nef du triumphant domaine.

Songeant, resvant, longuement me pourmaine. Voyant Refuz qui par dures alarmes Va incitant l'œil des amants à larmes; Oyant par tout des cloches les doulx sons Chanter versetz d'amoureuses leçons; Voyant chasser de Cupido les serfz.

L'un à connilz, l'autre à lièvres et cerfz, Lascher faulcons, lévriers courir au boys. Corner, souffler en trompes et haultboys : On crie, on prent, l'un chasse et l'autre happe L'un a ja pris, la beste luy eschappe. Il court après; l'autre rien n'y pourchasse; On ne veit onc un tel déduit de chasse Comme cestuy. Or tiens je tout pour veu, Fors celle là dont veulx estre pourveu, Qui plongé m'a au gouffre de destresse. C'est de mon cueur la treschere maistresse,

De peu de gens au monde renommée, Qui Ferme Amour est en terre nommée.

Long temps y a que la clierche et poursuy, Et (qui pis est) en la terre où je suy. Je ne voy rien qui me donne asseurance Que son gent corps y face demeurance Et croy qu'en vain je la vay reclamant. Car là dedans je voy un fol amant, Qui va choisir une dame assez pleine De grand'beauté. Mais tant y a, qu'à peine Eut contemplé son maintien gracieux.

Que Cupido, l'enfant audacieux, Tendit son arc, encocha sa sagette, Les yeulz bandez dessus son cueur la jette Si rudement, voyre de façon telle Qu'il y créa une playe mortelle.

Et lors Amour le jucha sur sa perche; Je ne dis pas celle que tant je cherche, Mais une Amour venerique et ardante, Le bon renom des humains retardante.

Et dont par tout le mal estimé fruict Plus que de l'autre en cestuy monde bruyt.

Un'autre Amour fut de moy apperceue, Et croy que fut au temps jadis conceue Par Boreas courant et variable; Car oncques chose on ne veit si muable, Ne tant légère en courts et autres parts. Le sien pouvoir par la terre est espars, Chascun la veult, l'entretient et souhaitte, A la suyvir tout homme se deshaitte.

Que diray plus? Certes, un tel aymer, C'est Dedalus voletant sur la mer :

Mais tant a bruict, qu'elle va ternissant De Fermeté le nom resplendissant.

Par tel' façon au milieu de ma voye Assez et trop ces deux Amours trouvoye : Mais l'une fut lubrique, et estrangere Trop à mon vueil, et l'autre si légère, Qu'au grand besoing on la treuve ennemye. Lors bien pensay que ma loyale amye

Ne cheminoit jamais par les sentiers

Là où ces deux cheminoient voluntiers ;

Parqiioy concluds en autre part tirer.

Et de la nef soubdain me retirer,

Pour rencontrer la dame tant illustre,

Celle de qui jadis le trescler lustre

Souloit chasser toute obscure souffrance,

Faisant régner Paix divine soubz France :

Celle pour vray (sans le blasme d'aucun)

Qui de deux cueurs maintesfoys ne faict qu'un;

Celle par qui Christ, qui souffrit moleste,

Laissa jadis le hault throsne céleste.

Et habita ceste basse vallée

Pour retirer nature maculée

De la prison infernale et obscure.

A poursuyvir soubz espoir je prins cure : Jusques au chœur du temple me transporte : Mon œil s'espart au travers de la porte, Faicte de fleurs et d'arbrisseaux tous verds; Mais à grand'peine euz je veu à travers. Que hors de moy cheurent plainctes et pleurs; Comme en y ver seiches fueilles et fleurs ; Tristesse et dueil de moy furent absens, Mon cueur gamy de liesse je sens.

Car en ce lieu un grand prince je veis, Et une dame excellente de vis, Lesquelz, portant escuz de fleurs royales, Qu'on nomme lys, et d'hermines ducales, Vivoient en paix dessoubz celle ramée, Et au milieu Ferme Amour, d'eux aymée, D'habitz ornée à si grand avantage Qu'oncques Dido, la royne de Carthage, Lors qu'iEneas receut dedans son port, N'eust tel' richesse, honneur, maintien et port. Combien que lors Ferme Amour avec elle De vrays subjects eust petite séquelle.

Lors Bel Acueil m'a le buysson ouvert Du chœur du temple, estant un pré tout verd. Si merciay Cupido par mérites.

Et saluay Venus et ses Charités.

Puis Ferme Amour, après le mien salut,

Tel me trouva que, de son gré, voulut

Me retirer dessoubz ses estandards,

Dont je me tins de tous povres souldards

Le plus heureux : puis luy comptay comment

Pour son amour continuellement

J'ay circuy mainte contrée estrange.

Et que souvent je l'ay pensée estre ange,

Ou résider en la court celestine,

Dont elle print tressacrée origine.

Puis l'adverty comme en la nef du Temple

De Cupido (combien qu'elle soit ample)

N'ay sceu trouver sa tresnoble facture,

Mais qu'à la fin suis venu d'adventure

Dedans le chœur, où est sa mansion.

Parquoy concluds en mon invention.

Que Ferme Amour est au cueur esprouvée;

Dire le puis, car je l'y ay trouvée.

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