L'ENFER
Comme douleurs de nouvel amassées Font souvenir des liesses passées.
Ainsi plaisir de nouvel amassé Faict souvenir du mal qui est passé.
Je dy cecy, mes treschers frères, pource Que l'amytié, la chère non rebourse, Les passetemps et consolations Que je reçoy par visitations En la prison claire et nette de Chartres Me font recors des ténébreuses Chartres, Du grand chagrin et recueil ord et laid, Que je trouvay dedans le Chastellet.
Si ne croy pas qu'il y ait chose au monde Qui mieux ressemble un Enfer très immunde; Je dy Enfer, et Enfer puis bien dire : Si l'allez veoir, encor le verrez pire. Aller, hélas ! Ne vous y vueillez mettre ; J'ayme trop mieulx le vous descrire en mètre; Que pour le veoir aucun de vous soit mys En telle peine. Escoutez donc, amys.
Bien avez leu, sans qu'il s'en faille un A, Comme je fuz, par l'instinct de Luna, Mené au lieu plus mal sentant que soulphre, Par cinq ou six minibtics de ce gouffre, Dont le plus gros jusques là me transpoite.
Si rencontray Cerberus à la porte, Lequel dressa ses trois testes en hault, A tout le moins une qui trois en vault. Lors de travers me voit ce cliicn poussif. Puis m'a ouvert un huys gros et mabsif,
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Duquel l'entrée est si estroicte et basse, Que pour entrer fallut que me courbasse.
Mais, ains que fusse entré au gouffre noir, Je voy à part un autre vieil manoir Tout plein de gens, de bruict et de tumulte; Parquoy avec ma guyde je consulte, En luy disant: « Dy moy, s'il t'en souvient, D'où et de qui et pourquoy ce bruict vient? »
Si me respond : « Sans croyre le rebours, Sçache qu'icy sont d'Enfer les faubourge, Où bien souvent s'esleve ceste feste, Laquelle sort, plus rude que tempeste.
De l'estomac de ces gens que tu vois.
Qui sans cesser se rompent teste et voix Pour appoincter faulx et chetifs humains; Qui ont debatz, et debatz ont eu maints.
Hault devant eulx le grand Minos se sied. Qui sur leurs dicts ses sentences assied. C'est luy qui juge, ou condamne ou deffend. Ou taire faict, quand la teste luy fend.
Là les plus grandz les plus petits destruysent; Là les petits peu ou point aux grandz nuysent; Là trouve l'on façon de prolonger Ce qui se doibt et .se peult abréger; Là sans argent povreté n'a raison; Là se destruict mainte bonne maison; Là biens sans cause en causes se despendent; Là les causeurs les causes s'entrevendent; Là en public on manifeste et dit La mauvaistié de ce monde maudict Qui ne sçauroit soubs bonne conscience Vivre deux jours en paix et patience; Donc j'ay grand' joye avecques ces mordants. Et tant plus sont les hommes discordants, Plus à discord esmouvons leurs courages, Pour le prouffict qui vient de leurs dommages. Car s'on vivoit en paix comme mestier, Rien ne vaudroit de ce lieu le mestier, Pource qu'il est de soy si anormal.
Qu'il faut exprès qu'il commence par mal.
Et que quelc'un à quelque autre mesface, Avant que nul jamais prouffict en face.
Bref, en ce lieu ne gagnerions deux pommes, Si ce n'estoit la mauvaistié des hommes. Mais, par Pluton, le Dieu que doy nommer, Mourir de faim ne sçaurions, ne chommer ; Car tant de gens qui en ce parc s'assaillent Assez et trop de besongne nous taillent, Assez pour nous, quand les biens nous en viennent, Et trop pour eulx, quand povres en deviennent. Ce nonobstant, ô nouveau prisonnier, Il est besoing de près les manier :
Il est besoing (croy moy), et par leur faulte. Que dessus eulx on tienne la main haulte; Ou autrement les bons bonté fuyroient.
Et les maulvais en empirant iroient.
Encor (pour vray) mettre on n'y peult tel ordre Que tousjours l'un l'autre ne vueille mordre. Dont raison veult qu'ainsi on les embarre, Et qu'entre deux soit mys distance et barre. Comme aux chevaulx en l'estable hargneux.
Minos le juge est de cela soingneux, Qui devant lui, pour entendre le cas, Faict deschifîrer tels noysifz altercas Par ces crieurs, dont l'un soutient tout droict Droict contre tort, l'autre tort contre droict; Et bien souvent, par cautelle subtile, Tort bien mené rend bon droict inutile.
Prends y esgard, et entends leurs propos : Tu ne veis onc si différents suppostz.
Approche toy pour de plus près le veoir; Regarde bien; je te fais asçavoir Que ce mordant que l'on oyt si fort bruyre, De corps et biens veult son prochain destruire. Ce grand criart, qui tant la gueule tort, Pour le grand gain tient du riche le tort. Ce bon vieillard (sans prendre or ou argent) Maintient le droict de mainte povre gent. Celuy qui parle illec sans s'esclatter, Le juge assis veult corrompre et flatter.
Et cestuy là, qui sa teste descœuvre, En playderie a faict un grand chef d'œuvre, Car il a tout destruit son parentage, Dont il est craint et prisé d'avantage, Et bien heureux celuy se peult tenir Duquel il veult la cause soustenir.
Amy, voyla quelque peu des menées Qui aux faulxbourgs d'Enfer sont démenées Par nos grans loups ravissans et famys. Qui ayment plus cent soulz que cent amys, Et dont, pour vray, le moindre et le plus neuf Trouveroit bien à tondre sur un œuf.
Mais puis que tant de curiosité Te meut à veoir la sumptuosité De nos manoirs, ce que tu ne vis oncques Te feray veoir. Or sçaches, amy, doncques Qu'en cestuy parc, où ton regard espands, Une manière il y a de serpents Qui de petits viennent grandz et félons, Non point volants, mais trainants et bien longs. Et ne sont pas pourtant couleuvres froides, Ne verdz lezardz, ne dragons fortz et roides; Et ne sont pas crocodiles infaictz, Ne scorpions tortuz et contrefaictz ; Ce ne sont pas vipereaux furieux.
Ne basilics tuants les gens des yeux; Ce ne sont pas mortifères aspics, Mais ce sont bien serpents qui valent pis.
Ce sont serpents enflez, envenimez, Mordants, raauldictz, ardents et animez, Jectants un feu qu'à peine on peult estaindre, Et en piquant dangereux à l'attaindre : Car qui en est piqué ou offense Euhn demeure chetif ou iiibensé :
C'est la nature au serpent plein d'excès Qui par son nom est appelé Procès.
Tel est son nom, qui est de mort une umbre. Regarde un peu, en voyla un grand nombre De gros, de graudz, de moyens et de gieslcs, l'ius mal faisant* que tenipcble3 ne ^^icslcs.
Celuy qui jecte ainsi feu à planté Veult enflammer quelque grand' parenté; Celuy qui tire ainsi hors sa languette Destruira bref quelc'un, s'il ne s'en guette; Celuy qui siffle et a les dens si drues, Mordra quelc'un qui en courra les rues; Et ce froid là, qui lentement se traine. Par son venin a bien sçeu mettre haine Entre la mère et les mauvais enfants : Car serpents froidz sont les plus eschaufants. Et de tous ceux qui en ce parc habitent, Les nouveaux nez, qui s'enflent et despitent, Sont plus subjectz à engendrer icy Que les plus vieux : voyre, qu'il soit ainsi, Ce vieil serpent sera tantost crevé, Combien qu'il ait mainct lignage grevé, Et cestuy là, plus antique qu'un roc.
Pour reposer s'est pendu à un croc; Mais ce petit plus mordant qu'une louve. Dix grandz serpens dessoubs sa pance couve; Dessoubs sa pance il en couve dix grandz, Qui quelque jour seront plus dénigrants Honneurs et biens que cil qui les couva; Et pour un seul qui meurt ou qui s'en va, En vierment sept. Donc ne fault festonner; Car pour du cas la preuve te donner. Tu dois sçavoir qu'yssues sont ces bestes Du grand serpent Hydra, qui eust sept testes, Contre lequel Hercules combattoit, Et quand de luy une teste abattoit.
Pour une morte en revenoit sept vives.
Ainsi est il de ces bestes noysives :
Ceste nature ilz tiennent de la race Du grand Hydra, qui au profond de Thrace, Où il n'y a que guerres et contends, Les engendra dès l'aage et le temps Du faulx Cayn. Et si tu quiers raison Pourquoy procès sont si fort en saison, Sçache que c'est faulte de charité Entre cûrcstiens. Et, à la vérité,
Comment l'auront dedans leur cueur fichée, Quand par tout est si froidement preschée?
A escouter voz prescheurs, bien souvent, Charité n'est que donner au couvent.
Pas ne diront combien procès diffère Au vray chrestien, qui de tous se dit frère; Pas ne diront qu'impossible leur semble D'estre chrestien et plaideur tout ensemble, Ainçoys seront eux-mesmes à plaider Les plus ardents. Et à bien regarder, Vous ne valez de guère mieulx au monde Qu'en nostre Enfer, où toute horreur abonde.
Doncques, amy, ne t'esbahy comment Sergens, procès, vivent si longuement; Car bien nourriz sont du laict de la lysse Qui nommée est du monde la malice :
Tousjours les a la louve entretenus Et près du cueur de son ventre tenus.
Mais si ne veulx je à ses faicts contredire, Car c'est ma vie. Or plus ne t'en veulx dire : Passe cest huys barré de puissant fer. »
A tant se teut le ministre d'Enfer, De qui les mots vouluntiers escoutoye; Point ne me laisse, ains me tient et costoye. Tant qu'il m'eust mis (pour mieux estre à couvert) Dedans le lieu par Cerberus ouvert, Où plusieurs cas me furent ramentus; Car lors allay devant Rhadamantus, Par un degré fort vieil, obscur et sale.
Pour abréger, je trouve en une salle Rhadamantus (juge assis à son aise), Plus enflammé qu'une ardente fournaise, Les yeux ouverts, les oreilles bien grandes, Fier en parler, cauteleux en demandes.
Rébarbatif quand son cueur il descharge : Bref, digne d'estre aux lin fers en sa charge.
Là devant luy vient mainte ame damnée; Et quand il dit : « Telle me soyt menée », A ce seul mot un gros marteau carré Frappe tel coup contre un ix>rtail barré
Qu'il faict crousler les tours du lieu infâme.
Lors, à ce bruict, là bas n'y a povre aroe Qui ne frémisse et de frayeur ne tremble, Ainsi qu'an vent feuille de chesne ou tremble. Car la plus seure a bien crainte et grand'peur De se trouver devant tel attrapeur.
Mais un ministre appelle et nomme celle Que veult le juge : adoncques s'avance elle, Et s'y en va tremblant, morne et pallie.
Dès qu'il la voit, il mitigue et pallie Son parler aigre, et en faincte doulceur Luy dict ainsi : u Vien ça, fay moy tout seur, Je te supply, d'un tel crime et forfaict. Je croiroys bien que tu ne l'as point faict, Car ton maintien n'est que des plus gaillards; Mais je veulx bien cognoistre ces paillards Qui avec toy feirent si chaude esmorche. Dy hardyment : as-tu peur qu'on t'escorche? Quand tu diras qui a faict le péché.
Plus tost seras de noz mains depesché.
Dequoy te sert la bouche tant fermée, Fors de tenir ta personne enfermée?
Si tu dys vray, je te jure et promets Par le hault ciel, où je n'iray jamais. Que des Enfers sortiras les brisées Pour t'en aller aux beaux Champs Elysées, Où liberté faict vivre les esprits Qui de compter vérité ont apris.
Vault il pas mieux doncques que tu la comptes Que d'endurer mille peines et hontes?
Certes, si faict. Aussi je ne croy niye Que soys menteur, car ta phyzionomie Ne le dict point, et de maulvais affaire Scroit celuy qui te vouldroit meffaire.
Dy moy, n'ays paour. » Tous ces motz alicscliaus Font souvenir de l'oyselleur des champs, Qui doulccment faict chanter son sublet Pour prendre au bric l'oyseau nice et foiblet, Lequel languit ou meurt à la pippée :
Ainsi en est la povre arae grippée :
Si tel' doulceur luy faict rien confesser, Rhadamantus la faict pendre ou fesser, Mais si la langue elle refraind et mord, Souventefoys eschappe peine et mort.
Ce nonobstant, si tost qu'il vient à veoir Que par doulceur il ne la peut avoir, Aucunefoys encontre elle il s'irrite, . jî:: Et de ce pas, selon le démérite ".
Qu'il sent en elle, il vous la faict plonger Au fond d'Enfer, où lui faict alonger Veines et nerfz, et par tourments s'efforce A esprouver s' elle dira par force Ce que doulceur n'a sceu d'elle tirer.
O ! chers amys, j'en ay veu martyrer Tant, que pitié m'en mettoit en esmoy.
Parquoy vous pry de plaindre avecques moy Les innocens qui en telz lieux damnables Tiennent souvent la place des coulpables.
Et vous, enfans suyvants maulvaise vie.
Retirez vous : ayez au cueur envie De vivre autant en façon estimée Qu'avez vescu en façon déprimée.
Quand le bon train un peu esprouverez.
Plus doulx que l'autre en fin le trouverez. Si que par bien le mal sera vaincu, Et du regret d'avoir si mal vescu Devant les yeulx vous viendra honte honneste, Et n'en hairrez cil qui vous admonneste, Pource qu'alors, ayant discrétion, Vous vous verrez hors la subjection Des infernaulx et de leurs entrefaictes ; Car pour les bons les loix ne sont pas faictes.
Venons au poinct. Ce juge tant divers Un fier regard me jecta de travers, Tenant un port trop plus cruel que brave. Et d'un accent impératif et grave Me demandant ma naissance et mon nom Et mon estât : a Juge de grand renom, Respons je alors, à bon droict tu poursuys Que je te dyc orcndroit qui je suys;
Car incogneu suys des umbres iniques, Incongneu suys des âmes plutoniques Et de tous ceulx de ceste obscure voye, Où pour certain jamais entré n'avoye :
Mais bien cogneu suis des umbres celiques. Bien cogneu suis des umbres angeliques, Et de tous ceulx de la tresclaire voye Où Juppiter les desvoyez avoye :
Bien me cogneut et bien me guerdonna Lors qu'à sa sœur Pallas il me donna : Je dy Pallas la si sage et si belle; Bien me cognoist la prudente Cybelle, Mère du grand Juppiter amyable.
Quant à Luna, diverse et variable, Trop me cognoist son faulx cueur odieux.
En la mer suis cogneu des plus haults Dieux, Jusque aux Tritons et jusque aux Xerëides; En terre aussi des Faunes et Hymnides Cogneu je suis. Cogneu je suis d'Orphée, De mainte nymphe et mainte noble fée; Du gentil Pan qui les flustes manie; De Eglé, qui danse au son de l'harmonie. Quand elle veoit les satyres suyvants; De Galathée et de tous les servants, Jusqu'à Tityre, et ses brebis camuses; Mais par sus tout suis cogneu des neuf Muses Et d'Apollo, Mercure et tous leurs fîlz, En vraye amour et science confictz.
Ce sont ceux là (juge) qui en briefz jours Me mettront hors de tes obscurs séjours, Et qui pour vray de mon ennuy se deulent. Mais puis qu'envie et ma fortune veulent Que cogneu sois, et saisy de tes laqs, Sçache de vray, puis que demandé l'as, Que mon droict nom je ne te veulx point taire : Si t'advertis qu'il est à toy contraire Comme eau liquide au plus sec élément : Car tu es rude, et mon nom est Clément, Et pour monstrer qu'à grand tort on me triste, Clément n'est point le nom de Lutheriste,
Ains est le nom (à bien l'interpréter) Du plus contraire ennemy de Luther :
C'est le sainct nom du pape, qui accolle Les chiens d'Enfer (s'il luy plaist) d'une estolle. Le crains tu point? C'est celuy qui afferme Qu'il ouvre Enfer, quand il veult, et le ferme : Celuy qui peult en feu chauld martyrer Cent mille espritz ou les en retirer.
Quant au surnom, aussi vray qu'Évangile, Il tire à cil du poète Virgile, Jadis chery de Mecenas à Romme :
Maro s'appelle, et Marot je me nomme : Marot je suis, et Maro ne suis pas :
Il n'en fut onc depuis le sien trespas; Mais puis qu'avons un vray Mecenas ores, Quelque Maro nous pourrons veoir encores.
Et 4' autre part (dont noz jours sont heureux). Le beau verger des lettres plantureux Nous reproduict ses fleurs et grandz jonchées. Par cy devant flaistries et sechées Par le froid vent d'ignorance, et sa tourbe, Qui hault sçavoir persécute et destourbe. Et qui de cueur est si dure ou si tendre Que vérité ne veult ou peult entendre.
O Roy heureux, soubs lequel sont entrez (Presque periz) les lettres et lettrez !
Entends après (quant au poinct de mon estre) Que vers midy les haultz Dieux m'ont faict naistre. Où le soleil non trop excessif est; Parquoy la terre avec honneur s'y vest De mille fruictz, de mainte fleur et plante : Bacchus aussi sa bonne vigne y plante, Par art subtil, sur montaignes pierreuses. Rendants liqueurs fortes et savoureuses : Mainte fontaine y murmure et undoye, Et en tous temps le laurier y verdoyé Près de la vigne, ainsi comme dessus Le double mont des Muses, Parnassus :
Dont s'esbahyst la mienne fantasie Que plus d'esprits de noble Poësie
N'en sont yssuz. Au lieu que je declaire, Le fleuve Lot coule son eau peu claire, Qui maincts rochers traverse et environne, Pour s'aller joindre au droict fil de Garonne.
A bref parler, c'est Cahors en Quercy, Que je laissay pour venir querre icy Mille malheurs, ausquelz ma destinée M'avoit submis. Car une matinée, N'ayant dix ans, en France fuz mené Là ou depuis me suis tant pourmené Que j'oubliay ma langue maternelle.
Et grossement apprins la paternelle Langue françoyse, es grands courts estimée. Laquelle en fin quelque peu s'est limée, Suyvant le Roi Françoys premier du nom. Dont le sçavoir excède le renom.
C'est le seul bien que j'ay acquis en France Depuis vingt ans, en labeur et souffrance. Fortune m'a, entre mille malheurs.
Donné ce bien des mondaines valeurs.
Que dy je, las ! O parolle soudaine ! C'est don de Dieu, non point valeur mondaine : Rien n'ay acquis des valeurs de ce monde, Qu'une maistresse en qui gist et abonde Plus de sçavoir, parlant et escrivant, Qu'en autre femme en ce monde vivant.
C'est du franc lys l'yssue Marguerite, Grande sur terre, envers le ciel petite; C'est la princesse à l'esprit inspiré.
Au cueur esleu, qui de Dieu est tiré Mieux (et m'en croys) que le festu de l'ambre; Et d'elle suis l'humble valet de chambre; C'est mon estât. O juge phitonique, Le roy des Francs, dont elle est sœur unique. M'a faict ce bien, et quelque jour viendra Que la sœur mesme au frère me rendra.
Or suis je loing de ma dame et princesse. Et près d'ennuy, d'infortune et destresse; Or suis je loing de sa tresclaire face. SVlle fut près (A cruel), ton «ludace
Pas ne se fust mise en effort de prendre
Son serviteur, qu'on n'a point veu mesprendre
Mais tu vois bien (dont je lamente et pleure)
Qu'elle s'en va (helas !) et je demeure
Avec Pluton, et Charon nautonnier;
Elle va veoir un plus grand prisonnier :
Sa noble mère ores elle accompaigne,
Pour retirer nostre roy hors d'Hespaigne,
Que je souhaitte en ceste compaignie,
Avec ta laide et obscure mesgnie :
Car ta prison liberté luy seroit,
Et, comme Christ, les âmes poulseroit
Hors des Enfers, sans t'en laisser une umbre.
En ton ad vis, serois je point du nombre?
S'ainsi estoit, et la mère et la fille
Retourneroient, sans qu'Hespaigne et Castille
D'elle receust les fîlz au lieu du père.
Mais, quand je pense à si grand impropere, Qu'est il besoing que soye en liberté, Puis qu'en prison mon Roy est arresté?
Qu'est de besoing qu'ores je soys sans peine, Puis que d'ennuy ma maistresse est si pleine?
Ainsi (peu près) au juge devisay; Et en parlant un griffon j'advisay, Qui de sa croche et ravissante patte Escrivoit là l'an, le jour et la date De ma prison, et ce qui pouvoit duyre A leur propos, pour me fascher et nuyre, Et ne sceut onc bien orthographier Ce qui servoit à me justifier.
Certes, amys qui cherchez mon recours, La coustume est des infernales cours.
Si quelque esprit de gentille nature Vient là dedans tesmoigner d'aventure Aucuns propos, ou moyens, ou manières Justifiants les âmes prisonnières.
Il ne sera des juges escouté.
Mais lourdement de son dict rebouté; Et escouter on ne refusera L'esprit maling qui les accusera,
Si que celuy qui plus fera d'encombrés, Par ses rapportz, aux malheureuses umbres. Plus recevra de recueil et pecunes; Et si tant peult en accuser aucunes, Qu'elles en soyent pendues ou bruslées, Les infernaulx feront saults et huilées; Chaines de fer et crochets sonneront.
Et de grand' joye ensemble tonneront, En faisant feu de flamme sulphurée, Pour la nouvelle ouyr tant malheurée.
Le grifîon donc en son livre doubla De mes propos ce que bon luy sembla; Puis se leva Rhadamantus du siège, Qui remener me feit au bas colliege Des malheureux, par la voye ou je vins. Si les trouvay à milliers et à vingts. Et avec eulx feis un temps demourance, Fasché d'ennuy, consolé d'espérance.