SALUT
Depuis peu de temps (Jamet à tout jamais louable)voulant mettre en lumière soubz mon impression toutes les œuvres du tien et mien amy Clément Marot (des louenges duquel je ne tiendray icy plus long propos, car elles sont assez congneues par tous lieux), je me suis mis à veoir tout ce qui desja avoit esté imprimé de luy, et recueillir tout ce qui se pourroit recouvrer entre ceulx auxquelz il faict part (en tesmoignage d'amytié) de ses labeurs et compositions. Entre autres rhoses j'ay trouvé son Enfer non encores imprimé, sinon en la ville d'Envers. Et pource qu'en le lisant l'ay trouvé sans scandale envers Dieu et la religion, et sans toucher aucunement la majesté des princes (qui sont les deux poincts que surtout doibt observer un auteur désirant ses œuvres estre publiées et reçues tani en son pays qu'en nations estrangeres), et que pareillement il ne blesse en nom exprès l'honneur d'aucun, pour ces raisons j'ay conclud que la publication de si gentil œuvre estoit licite et permise, et me suis mis après pour l'imprimer en la plus belle forme et avec le plus grand ornement qu'il m'a esté possible. Car tu ne sçaurois penser que je trouve cest ouvrage digne d'estre leu, tant pour l'invention singulière que pour les descriptions mcr\'eilleuses qui y sont, pour les bons enseignements aussi qui s'y trouvent, comme quand il admoneste les jeunes gens de se garder de vice, et de ne commettre crimes qui les puissent précipiter aux misères et calamitez de prison. Plusieurs autres enseignemens y a dignes d'estre leuz et releuz, non seulement des jeunes, niais bien aussi de toutes personnes de bon et meur jugement. Que pleust à Dieu que la description de cest horrible monstre, Procès, laquelle est en ce petit livret, fust bien entendue et receue ! Il est certain que l'on ne voirroit tant d'inimyticz et rancunes (choses totalement contrevenantes à la loy de Dieu) entre les chrestiens, ny tant de destructions et ruynes de plusifurs bonnes maisons et familles.
Voyla le proufict que l'on peult prendre en cette poésie Marotine, en laquelle je ne trouve rien scandaleux ou reprehensible, sinon que quelques gens chatouilleux des oreilles ou (possible est) pleins de trop grande arrogance, se voulussent attribuer aucuns passages de cet œuvre, comme se sentant pinsez sans rire. Mais de tout cela il n'en est rien, ains tout le discours se faict par la commodité de l'argument, représentant les choses qui peuvent advenir ou escheoir en tel cas. Tel effort d'esprit doibt estre libre, sans aucun esgard si gens mal pensants veulent calumnier ou reprimer ce qui ne leur appartient en rien. Car si un autheur a ce tintoin à la teste, que tel ou tel poinct de son ouvrage sera interprété ainsi ou ainsi par les calumniateurs de ce monde, jamais il ne composera rien qui vaille. Mais (comme j'ay dict cydessus), moyennant que la religion ne soit blessée, ni l'honneur du prince attainct, et que aucun ne soit gratté (encores qu'il soit roigneux) apertement (comme par nom ou surnom), le demeurant est tolerable, et ne fault par après que lascher la bride à la plumme,ou autrement ne se mesler d'escrire. Car si tu composes à l'opinion d'aultruy, tu te trouveras froid comme glace, et mieux vauldroit te reposer. C'est trop escript à toy de telle chose (amy Jamet), à toy qui entends trop mieulx cela que moy mesme. A Dieu doncques.
De Lyon, ce i^r jour de l'an de grâce 1542.