DU TROISIÈME ENFANT DE MADAME RENÉE DUCHESSE DE FERRARE
Petit enfant, quel que sois, fille ou fils, Parfais le temps de tes neuf mois prefix Heureusement : puis sors du royal ventre, Et de ce monde en la grand'lumiere entre : Entre sans cry, viens sans pleur en lumière. Viens sans donner destresse coustumiere A la mère humble en qui Dieu t'a faict naistre, Puis d'un doux ris commence à la cognoistre;
Après que faict luy auras cognoissance, Prends peu à peu nourriture et croissance, Tant qu'à demi commences à parler, Et tout seulet en trépignant aller Sur les carreaux de ta maison prospère, Au passetemps de ta mère et ton père, Qui de t'y voir un de ces jours prétendent, Avec ton frère et ta sœur, qui t'attendent.
Viens hardyment : car quand grande t seras, Et qu'à entendre un peu commenceras, Tu trouveras un siècle pour apprendre En peu de temps ce qu'enfant peut comprendre.
Viens hardyment : car ayant plus grand aage. Tu trouveras encores davantage :
Tu trouveras la guerre commencée Contre ignorance et sa trouppc insensée,
Et, au rebours, vertu mise en avant, Qui te rendra personnage sçavant En tous beaux arts, tant soient ils difficiles, Tant par moyens que par lettres faciles. Puis, je suis seur, et on le cognoistra. Qu'à ta naissance avecques toy naistra Esprit docile et cueur sans tache amere, Si tu tiens rien du costé de la mère.
Viens hardiment, et ne crains que fortune En biens mondains te puisse estre importune, Car tu naistras, non ainsi povre et mince Comme moy (las !), mais enfant d'un grand prince.
Viens sain et sauf : tu peulx estre asseuré Qu'à ta naissance il n'y aura pleuré, A la façon des Thraces lamentant Leurs nouveaux nez, et en grand deuil chantant L'ennuy, le mal et la peine asservie Qu'il leur falloit souffrir en ceste vie. Mais tu auras (que Dieu ce bien te face !) Le vray moyen qui tout ennuy efface, Et faict qu'au monde angoisse on ne craint point. Ne la mort mesme alors qu'elle nous poind.
Ce vray moyen plein de joye féconde, C'est ferme espoir de la vie seconde, Par Jésus Christ, vainqueur et triumphant De ceste mort. Viens donc, petit enfant : Viens voir de terre et de mer le grand tour, Avec le ciel qui se courbe à l'entour. Viens voir, viens voir mainte belle ornature Que chacun d'eux a receu de nature; Viens voir ce monde, et les peuples et princes Régnants sur luy en diverses provinces.
Entre lesquelz est le plus apparent Le roy François, qui te sera parent, Sous et par qui ont esté esclairciz Tous les beaux arts par avant obscurciz. O siècle d'or le plus fin que l'on treuve, Dont la bonté sous un tel roy s'espreuve !
O jours heureux à ceux qui les cognoissent, Et plus heureux ceulx qui aujourd'huy naissent !
Je te dirois encor cent mille choses Qui sont en terre autour du ciel encloses, Belles à l'œil et douces à penser, Mais j'aurois peur de ta mère offenser Et que de voir et d'y penser tu prinses Si grand désir, qu'avant le terme vinses. Parquoy (enfant), quel que sois, fille ou fils, Parfais le temps de tes neuf mois prefix Heureusement : puis sors du royal ventre F t de ce monde en la grand' lumière entre.