‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 62 sur 258 · JOYEUX EN ADVERSITÉ ET CONTENT EN SOUFFRANCE · texte numérisé non relu

JOYEUX EN ADVERSITÉ ET CONTENT EN SOUFFRANCE

J'ay pris plaisir d'ouyr les phantaisies De ceux qui sont en ce mortel repaire. J'ay mis mon soing, un temps, aux hérésies Et faux propos de pauvre populaire; J'ay voulu veoir la coustume de faire De ceux qui trop sont au monde asserviz. D'autre costé j'ay eu mes sens raviz, Pour vraiement la manière comprendre Des vrays heureux, de tous biens assouviz Sans rien avoir, et qu'on ne peut reprendre.

En cet instant que tel désir me tient, Je voy par tout sentence trop diverse Entre mondains : l'un en public soutient Tort contre droict, l'autre équité renverse; L'opinion plus commune est perverse, Et l'équitable inutile est rendue, La mauvaise est par force deffendue.

Et la soutient le monde en son entier Par grand' rigueur; mais la vérité nue Xe se rencontre en voye ne sentier.

La plus grand'part de ce monde insensé, Ayant des yeux, de ses yeux ne voit goûte; Finablement, tout dit et recensé, Ce monde n'a de prudence une goutte :

Un bon propos souvent rameine en doute. Un bois uny luy semble raboteux; En plein midy est craintif et douleux.

Car pour certain le jour luy est pour nuict; Le clair soleil luy semble ténébreux,

Et ce qui est profitable luy nuict.

Un autre point qui les esprits travaille. C'est que l'on voit les mondains en plaisir Et en repos, sans que rien leur défaille, Ayans tous biens à souhait et désir; On ne les voit sur la paille gésir, Ny faim souffrir, ny soif en quelque tems ; Tous] ours sont gays, aises et bien contens. Tant qu'on pourroit dire sans contredis (Veu leur plaisir et joyeux passetemps) Qu'ils sont çà bas en un vrai paradis.

Autres on voit de ceux cy séparez, Auxquels douleur fait tousjours dure presse Elle les rend de plaisirs esgarez, Et est d'iceux la rectrice et maistresse; Ils sont sans fin accablez de détresse, Et sont rangez sous le cruel empire D'adversité, qui leur travail empire.

Sans que leur mal point ou peu diminue. Qui ne diroit ceux là (veu leur martire) Les plus maudits qui soyent dessous la nue?

Si ma sentence est pour vraye tenue.

Je dy que c'est chose tressalutaire D'estre en ennuy et en desconvenue, Veu que par là à luy nous veult attraire Dieu tout puissant, qui tant est débonnaire. Qu'à ses enfans la pierre pour du pain Ne donne point, mais sa bénigne main Nous eslargit ce qui est nécessaire.

Qui est celuy doncques si inhumain Qu'en tout ennuy ne loue ce bon père?

Si ce propos vous semble trop austère.

Je le vous veulx prouver par Escripture : Dieu nous donnant Jésus Christ nostre frère (Qui a le droict de primogeniture) , Induit il pas chascune créature A porter croix, à l'exemple de lui?

Puis donc que Christ, qui seul est nostre appuy, Et premier nay du seul Dieu qui a estre, A tant souffert, qui est cil aujourd'huy,

Qui ne voudra ensuyvre ce bon maistre?

Christ le premier, de Dieu le fils unique, A soufifert mort et dure passion.

Chacun de nous (puis que l'homme est inique), Pourquoy n'aura (à l'imitation De ce Seigneur) mal et affliction, Pendant qu'il est au terrestre repaire, Veu que Jésus, qui nous est vexillaire, A bien pour nous souffert peine tresdure? Le serviteur n'est de loyal affaire.

Prenant esbat quand son seigneur endure.

Quand le Seigneur à une créature Envoyé un mal, ou quelque adversité, Je dis que Dieu manifeste la cure Qu'il a de luy, l'ayant p>ersécuté, Et que par ce celuy est réputé Estre des siens ; car sainct Paul testifie Que Jésus Christ nos membres mortifie Afin qu'en luy soyons vivifiez, Et qu'en ceux là apparoisse sa vie Lesquels en luy du tout se sont fiez.

Or en Jésus nul au vray ne se fie, Sinon celuy qui sous son bras puissant En tous endroits s'abjette et humilie.

Et qui de tout se va resjouyssant.

Celuy qui va le Seigneur bénissant Pour quelque bien ou mal qui luy survienne. Certainement est digne qu'on le tienne (Ayant la foy qui seule justifie) Estre de ceulx que ce bon capitaine A enrôliez dans son livre de vie.

Mais si quelc'un à cecy contrarie, En soustenant par parolle importune Que tout le bien, l'accident et l'envie Que nous avons vient de dame Fortune, Et qui au fort et au foible est commune. Affliction et dure adversité Luy envoyant, paix et félicité.

Quant est de moy, pleinement je luy nye; Et pour montrer que je dy vérité.

De ce j'en croy le prophète Esaye.

N'ont ils pas dit, Amos et Jeremie, Qu'il n'advient rien en nostre humanité Que le Seigneur par puissance infinie Ne l'ayt permis, et mesme suscité?

« Un tout seul mal n'est pas en la cité, Dit le Seigneur, et à homme ne nuit, Sans mon vouloir, qui çà et là conduit Ce que mortels appellent mal ou bien. » Qui dira donc qu'un seul cas fortuit Soit entre nous, il n'est pas bon chrestien.

Qui ne vouldra croire à ce fermement, Je lui mettray un faict en évidence Qu'il ne pourra rejetter nullement (Au moins s'il a le vray en révérence). Joseph disoit par certaine asseurance Que le Seigneur, d'un vouloir prefiny, Avoit de luy en ce point deffiny, Pour délivrer Israël de souffrance.

Je concludz donc : Dieu, qui est infiny. Donne le mal, et puis la délivrance,

David estant en tribulation, Pour mieux porter la peine griefve et dure Receut en gré la malédiction De Semey, qui ne luy sembla dure; Et ne voulut permettre ceste injure Estre vengée, combien qu'elle fust grande. Disant : « Seigneur, cecy tu luy commande Pour esprouver ta pauvre créature. »

Respondez moy : icy je vous demande Si quelque mal nous vient à l'aventure?

Puisque n'avons aucune affliction, Mal, ny ennuy, dont maint mortel s'estonne, Sans le vouloir et la permission Du souverain, qui en ce point l'ordonne. Je nommeray heureuse la personne Celle qui est au joug d'adversité.

Qui souffre ennuy, mal ou perplexité, Et qui au monde est pour nulle tenue : Car c'est un signe et marque, en vérité

Que le Seigneur pour sienne l'a esleue.

Ne soit donc plus la personne troublée Pour quelque mal qui luy vienne en sa vie; S'elle se veoit d'affliction comblée, De pauvreté ou griefve maladie, Que sa pensée au Seigneur soit ravie, Qui de tous maux seul la soulagera.

De ses hayneux aussi la vengera En certain temps, et au lieu qu'on l'opprime Luy mesme lors ses pleurs essuyera.

Et la tiendra en grand prix et estime.

Quant à celuy qui en tout temps s'incline A se baigner en la mondanité.

Sans que d'icelle un seul jour il décline. Ains va fuyant dueil et calamité; Qui veult toujours vivre en prospérité.

Et estre loing de tout trouble du monde, Estre asseuré de cent pas à la ronde.

Comme muny d'un fort et bon rempart :

Je dy que tel par sa foy peu féconde En Jésus Christ a trespetite part.

Je sçais assez que la plus grande part Ne goustera le dire où je me fonde; Mais si l'on prend à Jésus Christ esgard, On verra bien qu'il est distinct du monde. Or si Jésus (où nostre exemple abonde) Directement à ce monde est contraire, Il s'ensuyvra que pour luy bien complaire Il faut laisser ce monde et tous ses biens, Et recevoir ce que disons contraire A nostre corps, si voulons estre siens.

Mais en ce lieu clairement je proteste Que je n'entens par dure affliction, Ne par bienfaicts, de la maison céleste Et paradis avoir fruition; Mais je dy bien que mon affection Envers mon roy est tellement soumise.

Qu'il n'y a bien ne chose si exquise Que d'un grand cueur pour luy je n'abandonne; Puisque luy seul nous a mis en franchise.

C'est bien raison qu'à luy plaire on s'adonne.

O vous, mondains qui vivez en délices, Ne suyvans point de Jésus Christ l'enseigne, Vestez Jésus, qui de laisser les vices Et vivre bien nous exhorte et enseigne; Faites que crainte à ce ne vous contraigne, Ains vraye amour à l'aimer vous attire; Lors avec moy direz qu'il n'est martire. Affliction, peine, ou douleur si griefve. Qui de l'aimer et suivre vous retire.

Tant peu son faix et sa charge nous griefve.

Que direz vous? me pourrez vous blasmer Si je vous dy qu'au monde vicieux N'est rien si doux qui ne soit tresamer, Le goustant bien, et fort pernicieux?

Quelque plaisir que nous ayons des yeux, Et quelque bien que du monde on reçoive, Quelque soûlas que l'esprit y conçoive, Je dy que c'est soubs apparence belle, (Combien qu'ainsi le monde nous déçoive) En vaisseau d'or une poison mortelle.

Je diray plus, que tribulation.

Perte de biens, ou travail douloureux.

Ce que l'on dit estre vexation.

Et qu'on maintient au monde rigoureux, Sont dons de Dieu tresdoux et savoureux, A tous vivans gracieux et utiles; Et celuy là qui les nomme inutiles Va ressemblant à ces povres malades Que ja sont tant abbatus et débiles.

Qu'à leur goust trouvent bonnes viandes fades.

Par tel chemin Christ à luy nous attire. Et en ce poinct aux siens se représente; Par ce moyen du monde nous retire, Et vrayement sa gloire nous présente. Ainsi Je tout nostre ame se contente.

Régnant desja avec Jésus es cieulx.

Vous qui vivez au monde spacieux, Oyez ces motz, afin qu'à mon exemple Vous sentiez Christ, et qu'en ce poinct ou mieux

Le puissiez veoir comme je le contemple.

Ce mien propos monstre l'amour fervente Que j'ay à Christ, mon espoux et mon roy, Et mets icy en lumière évidente, Estant en luy, que je n'ay point d'esmoy, Pour quelque ennuy qui soit prochain de moy. Quelque deffault qui griefvement me presse; Quelque travail qui me fasse la presse, Je suis tant loin d'en estre en deplaisance. Que Christ, qui est ma certaine richesse, De toutes parts m'est en rejouyssance.

Tous mes trésors en luy seul sont compris, Et mon plaisir gist en luy vrayement; J'ay réputé toute chose à mespris.

Pour estre à luy conjoinct parfaitement. Je n'auray point de mécontentement, Pourveu qu'en moy habitant je le sente; Car je sçay bien (si de moy ne s'absente) Qu'en ce bas lieu n'auray aucun besoing. Respondez moy, veu ceste foy constante, A sçavoir mon, s'il nous lairra au besoing?

Certainement, si vous mettez le soing A digérer ce que je vous recompte, Chascun de vous me sera pour temoing Combien en Dieu mon ardent zèle monte.

Veu que je dy d'une affection prompte Que je ne veux supporter seulement Ennuy et mal que j'ay présentement.

Et qui plus est, pour plaire à mon espoux, Si à mes maulx donne rengregement.

Ce me sera agréable et bien doux.

Ce que l'on dit ennuy communément Est certain bien, désormais je veux dire; Ce qu'on ne veult au monde nullement.

Comme bien bon pour moy le veux eslire; Ce que l'on voit détester et maudire, Je dy que ce m'est bénédiction; Ce que l'on loue est malédiction.

Et ne vault rien, quoy qu'il ait belle marquej Brief, ce monde est une déception

Qui nous déçoit sous un tresplaisant masque.

Qui vouldra donc suyvre de Christ la trace, Il fault premier qu'à soy mesme renonce : Lors cognoistra du monde la fallace, Et estre vray ce que je luy dénonce.

Frères, oyez, je vous pry, ma semonce, Et retenez ce que j'ay cy déduit; En ce faisant plus ne sera séduit Aucun de vous en la vie mondaine, Ains cognoistrez qu'affliction, qui nuit Aux desvoyez, nous est chose tressaine.

Que ce fol monde hault et bas se demaine, Et qu'à son vueil il se tourne et tempeste; Quant est à nous, ne soit si forte peine Ne si dur mal qui nous griefve ou moleste; Tout nostre esgard soit mis en lieu céleste, Où nostre bien et vray plaisir est pris. Là tout nostre heur et repos soit compris; Là pleinement chascun de nous se fie; Là, quand de mort çà bas serons surpris, Nous trouverons une étemelle vie.

Pour faire fin, de rechef je vous prie De suivre Christ, non en vaine apparence; Mais, ayans foy de charité munie.

Mettez en luy toute vostre espérance :

Ne craignez point, o divine semence.

Si quelque mal çà bas nous vient troubler, Ains fault alors les forces redoubler De vostre esprit, et, selon le précepte, (Si vous voulez à Jésus ressembler) Priez qu'en tout sa voulunté soit faicte.

LA MORT n'y mord

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