‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 63 sur 258 · LA COMPLAINCTE D'UN PASTOUREAU CHRESTIEN · texte numérisé non relu

LA COMPLAINCTE D'UN PASTOUREAU CHRESTIEN

FAICTE EN FORME d'eGLOGUE RUSTIQUE

DRESSANT SA PLAINCTE A DIEU, SOUBZ LA PERSONNE DE PAN, DIEU DES BERGERS

Laquelle a esté trouvée après la mort de Marot, à Chambcrry.

Un pastoureau n'agueres je escoutois, Qui s'en alloit complaignant par les bois, Seul, et privé de compaignie toute.

N'ayant en luy de plaisir une goutte, Ains tellement ennuy le pournienoit.

Que sans repos piteux cris demenoit.

Si que sa voix (du cueur le truchement) Donnoit à veoir et juger fermement Que dans l'esprit, dont elle est messagiere, Logeoit douleur qui point n'estoit legiere.

Lors, curieux d'entendre sa complainte, Dont sa personne estoit quasy estainte.

De l'ensuivir tellement je taschay, Que près du lieu enfin je m'approchay Où il estoit couché à la renverse, Pour escouter sa complainte diverse :

Là je le vis assis près d'une souche.

De belles fleurs ayant fait une couche, Dessus laquelle il s'estoit estendu,

Affin qu'il fust plus soulagé rendu.

Estant ainsi comme je le décris, Ce pastoureau, en redoublant ses cris, Va commencer à former de sa langue Une piteuse et lamentable harangue, En l'adressant à Pan, que par tout lieu L'on va nommant des bergiers le grand dieu, Disant ainsi (si bien il m'en souvient) :

« O puissant Pan, que chacun bergier tient Pour son grand dieu, qui seul de toutes parts Vas conservant nos loges et nos parcs, Et nos brebis estant ez bergeries Gardes si bien qu'elles ne sont peries, Toy qui par tout jettes le tien regard, Estends tes yeulx un petit ceste part.

Et envers moy ton humble pastoureau Monstre faveur et ton visage beau ; Car je suis tant, ô Pan, de dueil espris, Que presque suis hors de tous mes esprits. Si tout à coup ta clémence divine N'use envers moy d'une grâce bénigne.

Las ! c'est à droict, ô Pan, que je lamente Pour mon ennuy qui si fort me tourmente, Et par raison, soit en champs ou en boys. Je jette cris de lamentable voix.

Voyant ainsi bergiers de toutes parts Par faux pasteurs deschassez et espars.

Lesquels, fuyans la peine à eulx prochaine, Sont peregrins en région lointaine.

Où le recors de leurs loges petites i'^aict qu'à eux soyent liesses interdites. Si ce n'cstoit le seul grand nom de toy, Qui les met hors de tout faschcux esmoy.

Mais, quoyque soit un grand bien et plaisir De colloquer en toy tout son désir, Si est ce. Pan, un cas par trop estrange Veoir pastoureaux par le pays estrange Courir ainsi, laissant leurs maisonnettes, Où ils souloient par belles chansonnettes Louer ton nom et ta haute excellence

De tous leurs cœurs et humaine puissance ; De veoir aussi pastoureaux par les champs Ne faire plus que pitoyables chants.

L'un va plaignant ses gras beufs délaissez Parmy les champs, et moutons engraissez ; L'autre par dueil continuel regrette D'avoir laissé sa petite logette; L'un, que tourment poursuit et importune, Va complaignant sa mauvaise fortune; L'autre qui est d'aigre douleur blessé.

Va souspirant de se veoir deschassé; Si qu'on devroit avoir grande pitié En regardant de leur mal la moytié.

Et moy, ô Pan. qui fais cette complainte. Ma personne est de douleur tant atteinte Que je ne sçay si je doy regretter Mon dur ennuy, ou mon bien souhaiter : Car autant m'est fascheux à recevoir Un seul plaisir, que mon mal concevoir. C'est à bon droict, puisque ton labourage Je voy perdu par ce cruel orage.

Que seulement ne nous porte grevance.

Mais (qui plus est) il destruit ta semence.

Jusques à quand, ô Pan grand et sublime, Laisseras tu ceste gent tant infime, Et faux pasteurs parjures et meschans.

Dessus trouppeaux dominer en tes champs? Jusques à quand, ô Pan tresdebonnaire.

Permettras-tu ceste gent nous mal faire. Et que tousjours en ce poinct ils deschassent Ceulx qui ton loz et ta gloire pourchassent?

J'ay veu le temps, ô Pan, que je soulois Aller louant ton grand nom par les bois; J'ay veu le temps que ma joyeuse muse Me provoquoit sus douce cornemuse Dire tes loz et tes bontez aussi; Mais à présent tant plein suis de soucy. De tant d'ennuys, de travaulx et d'encumbrc. Que je ne puis t'en reciter le numbre. Tant que de dueil je laisse ma houlette,

Et en un coing je jette ma musette.

Mais dessus tout accroist ma passion Le dur regret que j'ay de Marion, Qui est, ô Pan, ton humble bergerette, Et du petit bergeret qu'elle alaicte.

O Pan grand dieu, j'ay solide mémoire Que quand nous deux voulions manger ou boiic, Ou que la nuit estendoit son manteau Dessus Phebus, qui rend l'air cler et beau, Je l'enseignois, et toute sa mesgnie.

Disant ainsi : « O chère compaignie.

Exaltons Pan, qui par vertu divine Par tous les lieux de ce monde domine, Et lequel fait par ses divines grâces Que nous ayons en tous temps brebis grasses : Lequel de nous a toujours un tel soing. Que de nos parez tout danger met au loin. »

Puis, par souhait à Marion disois :

« Pleust or à Pan que mon fils de six moys, Ton bergeret que tu vas nourrissant, Fust pour porter la musette puissant !

Certes, en luy tel labeur je prendrois. Que bon joueur de fleutes le rendrois, Ou de haultbois et musette rustique.

Pour au grand Pan faire loz et cantique. »

Voylà, ô Pan, mon unique désir, Que je faisois en mes parcs à loysir; Voylà l'esbat où plaisir je prenois.

Quand à repos avec elle j'estois Dedans le cloz, ô Pan, que m'as preste Pour habiter en hiver et esté.

Mais maintenant la chance est bien tournée, Car j'ay laissé Marion esplorée Dedans son parc, où l'humble pastourelle Fait (j'en suis seur) lamentable querelle. J'ay délaissé par les herbeux j^astis Beufz et brebis et leurs aigncaux petis; J'ay délaissé par les champs, davantage, Mes douze beufz servans au labourage.

Or de ces cas, dont ton bergicr petit

Ores t'a fait le sommaire récit, N'en y a un, à parler court et brief, Qui luy soit plus intolérable et grief Que veoir à l'œil le trespiteux massacre Que faux pasteurs font en ton temple sacre; De veoir aussi les actes inhumains Que chacun jour commettent de leurs mains ^En iceluy, n'ayans aucun esgard .

A toy, ô Pan, qui jettes ton regard Sus tous mortelz, et en toute saison Regardes tout de ta haulte maison.

Las ! quantesfois j'ay veu de mes deux yeulx De ces pasteurs les faits séditieux !

Las ! quantesfois soubs saincte couverture Aux aignelets ont faict tort et injure ! O quantesfois de ma loge petite J'ay regardé leur cruauté mauldicte, Et quantesfois sous moyen feinct et beau Je les ay veu saccager le troupeau.

Duquel, ô Pan, feignent le soing avoir ! Mais leur semblant ne tend qu'à décevoir.

Ce sont renards qui sous simples habits Vont dévorant les plus tendres brebis.

Ce sont des loups qui les troupeaux séduisent Du droict chemin, et à mal les induisent; Ce sont voleurs qui dans le toict champestre Ne sont entrez sinon par la fenestre, Dont sus troupeaux par moyens tresiniques Vont exerçant leurs damnables pratiques.

Certes, s'il faut icy ramentevoir La moindre part des cas que j'ay peu veoir, J'en pourrois tant ores narrer et dire, Qu'un jour entier ne pourroit pas suffire A les compter; puis ma voix rauque et casse Empescheroit que bien ne les contasse.

Mais si ne puis je, ô vray Pan, mon seul dieu, Me contenir que ne die en ce lieu.

Et que ma voix ne recite et prononce Ce dont l'esprit me vient faire semonce. Ay je pas veu les manières perverses

De ces pasteurs, et traffiques diverses?

Ay je pas veu par plus de cent journées

Leurs tons malins et damnables menées?

Ay je pas veu, estant au verd bosquet,

Leur dangereux et frauduleux caquet,

Dontl es troupeaux à pleine veue d'œil

Ils decevoient, qui m'estoit un grand dueil?

Trop plus souvent que je n'eusse voulu,

J'ay veu comment ton sainct temple ont poilu.

Alors disois bassement à par moy :

« Pan. mon grand dieu, veoit bien ce desarroy, Et de la hault il recorde et contemple Ce que ces gens vont faisant en son temple; Mais quelquesfois (disois je) il adviendra Que de leurs faicts meschans luy souviendra. Lors on verra que son bras grand et fort Sur ces pasteurs monstrera son effort. »

Mais toutefois, dont je me donne esmoy, Ce temps pendant (tu l'as mieux veu que moy, Et toy tout seul es valable tesmoing).

De leurs troupeaux ne prennent meilleur soing, Ains, comme on voit, par chacun jour empirent Et contre toy detractent et conspirent.

En lieu d'appaist et bonne nourriture, Hz vont donnant esventée pasture A leurs troupeaux; et, dont croist mon chagrin, Leur vont donnant la paille pour le grain. Dont le troupeau, de soy gras et alaigre, Par tel appaist devient chetif et maigre.

Las ! qui seroit le berger qui pourroit Se contenir, quand telz cas il verroit? Seroit il pas à toy trop infidelle, Voyant tels cas, s'il n'en faisoit querelle? Seroit il pas à toy traistre et parjure, S'il ne blasmoit le forfait et injure Que vont faisant contre toy et les tiens Ces faux pasteurs, en ces parcs terriens? Car de l'ennuy qu'au maistre l'on procure, Le bon servant la pluspart en endure.

Pastres je voy lesquels grand dueil en font,

Et en soupirs leur povre cueur en fond; Voy mes compaings, lesquels ont de coustume Faire grans plaints de pareille amertume; Voy pastoureaux ensemble ramassez, Pour pareils cas bannis et deschassez De leurs rampars, de leurs cloz et logettes Par ces pasteurs, plus cruels que les Gethes.

Et est ce pas, ô Pan, fureur terrible De n'estre point aux pastoureaux loisible Chanter de toy et de ton divin nom, Pour par nos champs accroistre ton renom? Ne sont ce pas defïenses trop estranges De prohiber annoncer tes louanges Parmy les champs, ou en temple sacré, Comme je sçay que bien te vient à gré? Las ! tant ont fait ces pasteurs par leurs loix. Que maintenant on n'entend une voix.

Qui de ton loz ose parler et bruire; Car tels pasteurs soudain fairoient détruire Et mettre à mort cil qui entreprendroit Parler de toy, et mal luy en prendroit.

A ce propos ma musette pendue Est à un croc inutile rendue; Musette dy, laquelle au moindre son Souloit jadis dresser une chanson.

Que je sonnois d'un si ardent courage, Qu'à ce hault son ceux de nostre village Sailloient plus dru, plus legier et plus viste Que ne fait pas le lièvre de son giste, Quand par veneurs et courantes levrieres Est poursuivy en ces larges bruyères.

Et au rondeau auquel pastres dansoient.

Sans y viser promptement se lançoient.

Et sçais tu bien, ô Pan, leur promptitude Vient d'un bon cueur, et de fervente estude Qu'ils ont en eux pour tousjours t'honorer, Et avec moy ton sainct nom décorer.

Mais maintenant nos harpes et musettes, Nos flageollets et douces espinettes Sont à repos, et plus n'y a celuy

D'entre bergiers, qui osast aujourd'huy Une chanson sur la harpe sonner, Et en ton loz la musette entonner.

O puissant Pan, de ton hault lieu regarde Ces cas piteux, et à venir ne tarde Donner secours à tes simples brebis Et tes troupeaux errans par les herbis De ces bas lieux, qui sans cesse t'invoquent, Et à pitié et mercy te provoquent.

Si tu entens par grâce singulière Mon oraison et treshumble prière, Que je te fais, ô Pan, je te promets Que ce bienfait n'oublieray jamais, Ains mes compaings de ce j'avertiray, Et ce grand bien par tout je publieray,

Pastres alors de chacune contrée Feront entre eux une gaye assemblée, Pour ce grand bien et heureuse nouvelle Qui leur repos et aise renouvelle; D'autre costé, gracieuses bergieres A te louer se montreront legieres, Et (qui plus est) gras bcufz en brameront, Et par plaisir brebis en besleront; Oyseaux du ciel de difierens plumages Te rendront loz en leurs beaux chantz ramages.

Et quant à moy, qui de ce te requiers. Je te promets n'estre point des derniers A te louer, ains soudain ma musette Je reprendray, en quoy tant me delectc; Car me priver de la sienne armonie Ce m'est oster le seul bien de ma vie.

Est ce mal faict, puisque le bruit et son Qui d'elle part ne rend autre chanson Fors que de toy, et sonner ne s'amuse Sinon tes loz ma tendre cornemuse?

Mon flageolet, à un chesne pendu, Sera aussi promptement despendu.

Puis d'iccluy par mesure de doigts Je jetteray un haut son par les bois, Au bruit duquel Nayades et Naphécs

Délaisseront leurs sources estouppées ; Pastres aussi viendront ce son ouyr.

Pour avec moy pleinement s'esjouyr.

Alors, ô Pan, le moindre et plus bas son Que je rendray vaudra une chanson Faicte à ton loz, que te presenteray, Et d'un grand cœur au temple chanteray.

Or sus, esprit : temps est que donnes cesse A ta douleur et fascheuse tristesse; Langue, fay fin à ton piteux parler, Car ce jourd'huy il me convient aller Coucher là hault vers ceste haulte roche; Oultre, je sens la nuict qui fort s'approche. Pastres je voy ez prochaines prairies.

Qui leurs brebis meinent ez bergeries, Et par les champs ne voy aucun berger Qui pour la nuit ne s'en voyse héberger.

Puis je connois par ce chesne tremblant Que Pan mon dieu me monstre bon semblant, Dont à mon cœur ferme joye est rendue Puisqu'il a jà ma prière entendue.

LE BALLADIN

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