SONNET DE L'AUTEUR
Retirez-vous, bestiaulx eshontez, Qui pour la faim de l'appétit des bestes, Et non d'amour, entreprenez vos questes, Retirez-vous, par l'aveugle domptez.
Mais, v^ous, humains desquelz les vouluntez Tendre on ne voit qu'à la fin bienheureuse, Lisez, lisez en ceste œuvre amoureuse, Pour mieulx conpnoistre et beautez et bontez.
Puis, congnoissans ce qui vous en deftault, Vous sentirez vous eslever en hault, Par un amour à voiler tant adroict,
Ayant laissé en bas la passion,
Qu'il vous mettra justement à l'endroict
De l'unité, pour délectation.
DOULEUR ET VOLUPTÉ i
{Tiré du Recueil de vraye poésie françoise prinse de plusieurs poètes. Paris, Denis Janot, 1544, Pet. in-dfi, f* 22.)
L'œil abaissé sur face exténuée, Sur front serain pluvieuse nuée, En bouche vive une parole morte, Triste regard, qui maintz aises comporte. Le promener en penser consommé, Rucle et hastif plus que l'accoustumé, Tclz apparens et autres accidens, De vos secretz rapporteurs evidens, M'avoient tenu certain de la douleur Que promettoit vostre pasle couleur. . Grande elle estoit, mais ne fut que demye. Quand je la sceu, car vous estes m'amye : Et comme est vray que nos cueurs ne sont qu'un, Ainsi de nous bien et mal est commun.
Si recepvez un plaisir, je le sens, Si vous souffrez aulcun mal, je consens Qu'incontinent mon cœur en soit chargé De Ja moitié, et le vostre allégé.
Ainsi faisant de vray amy devoir, Je croy le mal que vous pensez avoir En vérité estre de deux pars moindre Que le malheur qu'en letre voulez paindre; Car si de joye ensemble jouyssons,
I. I/auteur de ce poème est, en réalité, Antoine Heroët, dit de la Maiv»ancuve (Guiffrey).
opuscruLES 105
C'est bien raison que l'ennuy partissons, Et de douleur egallement partie, De vos deux pars la pins grande est sortie Me l'cscrivant; je sçay ce qui tourmente, Et comme dueil diminue ou augmente; Tenez vous en sur moy toute asseurée, Que la douleur qui vous est demourée N'est rien au pris de ce qu'elle eust esté Si mon cueur n'eust le vostre supporté. Vous me direz ce que dire sçavez Quant ou plaisir ou passetemps avez, Que le dernier par amour que vous eustes Est le plus grand que jamais vous receustes. . Semblablement, quand peu de mal sentez.
Non seulement vous en mescontentez, Et ne voulez ny conseil ny raison, Mais le mettez hors de comparaison.
Il ne vous fault ny l'un ny l'autre croire : Car cela vient de récente memoyre.
Qui peut tromper en ayse et en tourment De tout amant le deceu jugement, Et que tousjours le bien ou le mal pense Tel en grandeur qu'il est en souvenance. Or soit l'escript que de larmes baignez Vray, et l'ennuy tout tel que le paignez. Nul mal ne soit veu au vostre semblable. Je le vous veulx prouver plus consolable. En vostre endroict mis à l'extrémité.
Que s'il estoit réduit à l'équité, En vous monstrant (selon coustume mienne- Les veritez dessoubz fable ancienne.
On dit qu'estant Jupiter de loysir, Avecques l'œil, tout voyant, sceut choysir, En ce bas lieu deux dames impudentes, D'orribles criz si haultemcnt bruyantes, Que l'espesseur du ciel en fut fendue Et leur querelle en son trosne entendue. L'une monstroit à sa mélancolie Estre Douleur, parente de Follie, Pleine de pleurs et de paroles dures,
Se recentant de soufiertes injures,
Et de colère escumante irritée.
Volupté, l'autre, estoit plus affectée,
Usant de cry tenant de mocquerie,
Qui redoubloit à Douleur sa furie.
Leur courroux fut tant crié et redict,
Que Juppiter vers elles descendit.
Luy arrivé, chascune s'eslongna;
Mais toutes deux par le poil empongna
Et, pour unir les furieuses bestes.
Si fort les feit entredonner des testes,
Qu'oncques depuis de heurter ne cessèrent.
L^ les cheveulx si bien s'entrelacèrent,
Qu'encores sont meslées leurs racines,
Et des deux chefz les sommitez voisines,
Pour nous monstrer, quand par injure ou faulte
Une douleur se fait sentir si haulte
Que plus ne peult par nature monter.
Qu'il fault son cœur de constance dompter,
Luy promettant, si bien peu sçait attendre.
Que son mal doibt en volupté descendre.
Et comme aurons contrainct nostre vouloir
A endurer et ne se trop douloir,
Semblablement la fable fault ouyr.
Qui nous défend de trop nous resjouyr
Quand au plus hault de volupté nous sommes.
Ces deux tyrans sur la vie des hommes
Tou.sjours ont eu et auront grand puissance :
II nf>us les fault vaincre de diligence,
D'industrieux et pénible artifice.
En tous les deux est requis l'exercice,
Qui ne veult point en grand douleur tomber.
Ou, y tombant, jamais n'y succumber,
Essayer fault les peines douloureuses.
Les loix des Grecs, saiges et vertueuses.
De deshonneur les jeunes accusoient,
Quand au travail ou douleur recusoient ;
Et les parons qui leurs enfans aymoient
A souffrir mal tous les accoustumoient :
Les pa.ssctemps entre eulx n'ostoienl loysiblcs.
S'ilz ne sembloient dangereux ou pénibles.
Et la raison de telle loy maistresse
Estoit qu'ayant accoustumé jeunesse
A soustenir le travail vouluntaire,
La rendoit forte et prompte au nécessaire,
Si repoulser falloit ses ennemys.
Ou inhumer les corps de leurs amys.
Le long usaige et dure accoustumance
Armoient leur cœur de telle patience,
Que d'aultre avoient, et d'eulx mesmes victoire,
Ce qu'il ne fault tenir à peu de gloire.
Laissons les Grecz, venons à vous aprendre
Ce qui vous peult victorieuse rendre
De grand douleur, car quant à la pensée,
Penser la fault petite ou effacée.
Je dis que quand les peines se présentent,
Bien que vos cœurs foibles s'en mescontentent,
Que ne devez pourtant les éviter,
Mais prendre en jeu, et vous exerciter.
Ayant regard aux pires adventures,
Que le présent vous fait juger futures.
Quand un mary qui d'ennuyer ne cesse.
S'en va dehors, et liberté vous laisse,
C'est un grand mal; mais si vous l'endurez,
Et vostre esprit en absence asseurez,
Ce que pensez malheur vous servira :
Lorsque l'ennuy pour jamais s'en ira,
Plus aysément sa mort supporterez,
Ne point en pleurs le temps consommerez,
Qu'il fault donner sans joye et sans tourment
Au conducteur de vostre entendement.
Nous ne debvons prétendre en tous propos
Que d'acquérir aux esperitz repos.
Ce que ferions, si ces deux passions
Subtillement vaincre nous efforcions.
Quant à Douleur, ce que j'ay dit suffise :
Si nous craignons que Volupté destruise
Le bon de nous, et le plus précieux,
Vaincre nous fault Cupido l'ocieux,
Par un louable et plaisant exercice,
Suyvant plus tost nature que malice.
De Volupté la plus grand' passion
Est de Tamonr la perturbation.
A fin qu'un cœur en soit vainqueur et maistre,
Il fault sa fin et ses mo^'-ens cognoistre.
Si n'en avez entière cognoissance,
Sçachez de moy qu'on le painct en enfance
Plein de douleur, et fier en sa vieillesse.
Et que du traict premier qui nous adresse
Viennent soûlas, envies et désirs.
Souffrans baisers, approches et plaisirs,
Que ne debvez à l'amy refuser,
Mais prendre en jeu, non pour en abuser,
Xe pour le temps en joye consommer,
Ains seulement pour vous accoustumer
A trop d'amour jamais ne succumber.
Un bon lutteur se laisse bien tomber
Aucunesfoys, soubz moins puissant que luy,
Pour esprouvcr que peult faire celluy
Contre lequel pour l'honneur fault combattre,
S'il luy advient fortune de l'abatre.
Faignons qu'Amour, de noz plaisirs auteur.
En son jeune aage apprend d'estre lutteur :
Vault il pas mieulx avecques luy lutter.
Et la doulceur de l'enfance gouster
Quant l'abattu ne peult tomber de hault.
Que de se mettre en danger d'un grand sault.
Qu'il donneroit, sa vieilles.se venue,
A qui servit sa ruse non congneue?
Cest abatteur toutesfois que je dy,
Combien qu'il soit fier, vieillard estourdy,
Si n'est il pas rapporteur de malaise.
Impossible e.st que grand plaisir de.splai.se.
On le dit fier, pour faire à telle entendre
Qui se vouldra contre l'Amour défendre,
Et qui n'aura son cœur exercité,
Ains les effors de jeunesse évité,
Que ce vieillard en meur aage viendra.
Où tellement l'inexperte prendra,
Que l'esperit, qui est la part meilleure,
Et qui en nous pour gouverner demeure, D'ayse surpris et troublé, servira La Volupté, qui depuis conduira Ses actions sans aulcun jugement.
Il en advient aux amys aultrement :
S'ilz ont suivy l'amoureux exercice.
En eulx se garde une grande justice; Ce qu'appartient à un chascun ilz rendent : A Dieu l'esprit, et pour ce qu'ilz entendent Que le corps n'est que terre en chair réduite, Donnent au corps d'amy qui le mérite.
Rien ne leur peult trop Amour desguiser, Suyvant le bien et ce qu'il fault priser. Et d'autant plus que l'esprit repose, Nommer heureux en malheur je les ose.
Pour acquérir le repos que je loue, Fault qu'un chascun de volupté se joue. Puis que l'homme est nommé le jeu des dieux. Jouer se doit à jeu non odieux A son facteur, qu'il voit comme il doibt estre Aymé sur tous et recogneu pour maistre; Ce que jamais de celluy ne seroit Qui en amour ne s'exerciteroit :
Car n'aymant rien, on vient à tant grever, Qu'on ne veult Dieu ne l'amour estimer. Ne point du tout ou trop aymer est vice, Mais s'en jouer et prendre en exercice, Ce sont vertu z et mediocritcz :
Euyr ne fault que les cxtremitcz.
Estre trop belle, estre trop poursuyvic. De ses beaultez engendrer trop d'envie, Nous avons veu qu'à plusieurs a peu nuyrc : Helaine Grecque en sçauroit trop que dire. De vouloir estre trop aymée et heureuse, Demander fault à Juno la jaleuse Au temps passé ce qu'il luy en advint. Quand Jupiter trop bon mary devint.
Elle, prenant à deshonneur et honte Qu'on tint si peu de sa richesse compte, Sçachant assez, et ne se voulant taire.
Que son mary eut le bruict d'adultaire,
Ses souspeçons à Venus descouvrit.
Et les secretz de son couraige ouvrit,
Laquelle, ayant de telle amour pitié,
Laissant à part la vieille inimitié,
La repara de sa chère ceinture.
Où mainte grâce estoit en pourtraicture.
Lors Jupiter qui point ne s'en doubtoit,
Et qui Juno comme femme traictoit.
Venant des lieux dont il estoit mescreu,
De retourner satisfaict et recreu,
Luy arrivé, la rencontra si belle,
En si bon poinct, si peu semblant à elle,
Que, sans penser au terrestre plaisir,
Y accourut en si pressé désir.
Que la baisant et voulant s'advancer,
Paracheva devant que commencer.
Et laissa cheoir la liqueur de Venus,
Dont les fleurs sont en noz jardins venus.
Le demourant vous pourroit offenser;
Je vous lairray tant seulement penser
Si Volupté fut proche de Douleur,
Ou si Juno changea point de couleur,
Quand au printemps les fleurs se presentoient
Qui au despens d'elle faictes estoient;
Ou s'elle fut sur la Terre ennuyeuse,
Qui eust receu graine si fructueuse.
Que si la prude, en amour consommée.
Auparavant se fust accoustumée
A peu de dueil et peu de volupté,
La fable au ciel d'elle n'eust pas esté
Telle qu'elle est : faulte d'acoustumance
La fcit tomber en si grand ignorance.
Que présumant par beauté empruntée
De Jupiter estre la mieulx traictée,
ICt désirant plus (pi'il ne luy falloit,
Perdit le bien du trop qu'elle vouloit.
Par cest exemple, 6 amye, évitez
Telle ignorance, et vous exercitez.