MAGUELONNE A SON AMY PIERRE DE PROVENCE
SUSCRIPTION
Messager de Venus, prens ta baulte volée, Cherche le seul amant de ceste désolée : Et quelque part qu'il rie ou gémisse à présent, De ce piteux escript fais luy un doulx présent.
1. Les Épîtres I à XL sont comprises dans l'édition de 1538. T. L 8
La plus dolente et malheureuse femme Qui onc entra en l'amoureuse flamme De Cupide, met ceste epistre en voye, Et par icelle, amy, salut t'envoye, Bien cognoissant, que despite Fortune, Et non pas toy, à présent m'infortune : Car si tristesse avecques dur regret M'a faict jecter maint gros souspir aigret. Certes, je sçay que d'ennuy les alarmes T'ont faict jecter maintefoys maintes larmes.
O noble cueur, que je voulus choysir Pour mon amant, ce n'est pas le plaisir Qu'eusmes alors qu'en la maison royale Du roy, mon père, à t'amye loyale Parlementas, d'elle tout vis à vis :
Si te prometz que bien m'estoit advis Que tout le bien du monde et le déduit N'estoit que dueil, près du gracieux fruict D'un des baisers que de toy je receuz; Mais noz esprits par trop furent deceuz Quand tout soudain la fatale déesse En dueil mua nostre grande liesse, Qui dura moins que celle de Dido ; Car tost après que l'enfant Cupido M'eust faict laisser mon père, puissant roy, Vinsmes entrer seulets en desarroy En un grand boys où tu me descendis.
Et ton manteau dessus l'herbe estendis En me disant : w M'amye Maguelonne, Reposons nous sur l'herbe qui fleuronne, Et cscoutons du rossignol le chant. »
Ainsi fut faict. Adonc en arrachant Meurs et boutons de beauté trcsinsignc, Pour te monstrer de vrayc amour le signe, Je les jectois de toi à l'environ, J^uis devisant m'assis sur ton giron; Mais, en comptant ce qu'avions en pensée, Sommeil me print, car j'estois bien lassée, Pinablement m'endormy près de toy, Dont, contemplant quelque beauté en moy,
Et te sentant en ta liberté franche, Tu descouvris ma poictrine assez blanche, Dont de mon sein les deux pommes pareilles Veis à ton gré, et tes lèvres vermeilles Baisèrent lors les miennes à désir.
Sans vilenie en moy prins ton plaisir, Plus que ravy voyant la doulce amye Entre tes bras doulcement endormie.
Là tes beaux yeulx ne se pouvoient saouler Et si disois (pour plus te consoler) Semblables motz, en gémissante aleine :
« O beau Paris, je ne croy pas qu'Heleine Que tu ravis parvenu dedans Grèce, Eust de beauté autant que ma maistresse; Si on le dict, certes ce sont abus. »
Disant ces motz, tu vis bien que Phebus Du hasle noir rendoit ma couleur taincte. Dont te levas, et couppas branche mainte Que tout autour de moy tu vins estendre Pour préserver ma face jeune et tendre. Helas ! amy, tu ne sçavois que faire A me traicter, obéir et complaire.
Comme celuy duquel j'avois le cueur.
Mais cependant, ô gentil belliqueur, Je dormois fort, et Fortune veilloit:
Pour nostre mal (las !) elle travailloit. Car quand je fuz de mon repos lassée, En te cuydant donner une embrassée.
Pour mon las cueur grandement consoler, Au lieu de toy (las) ! je vins accoler De mes deux bras la flairante ramée Qu'autour de moy avoys mise et semée, En te disant : '< Mon gracieux amy, Ay je point trop à vostre gré dormy?
N'est il pas temps que d'icy je me lève? »
Ce proférant, un p>eu je me soubleve Je cherche et cours, je reviens, et puis voys : Autour de moy je ne vcy que les boys; Dont maintefoys t'appellay : « Pierre, Pierre ! As tu le cueur plus endurcy que pierre
De me laisser en cestuy boys absconse? »
Quand de nuUy n'euz aucune response, Et que ta voix point ne me reconforte, A terre cheuz, comme transie ou morte; Et quand, après, mes langoureux esprits De leur vigueur eurent un peu repris.
Semblables motz je dis de cueur et bouche :
K Helas ! amy, de prouesse la souche.
Ou es allé? Es tu hors de ton sens.
De me livrer la douleur que je sens En ce boys plein de bestes inhumaines?
M'as tu osté des plaisances mondaines Que je prenois en la maison mon père, Pour me laisser en ce cruel repaire?
Las ! qu'as tu faict, de t'en partir ainsi? Penses tu bien que puisse vivre icy?
Que t'ay je faict, ô cueur lasche et immunde?
Si tu estoys le plus noble du monde.
Ce vilain tour si rudement te blesse, Qu'oster te peult le titre de noblesse. O cueur rempli de fallace et fainctise, O cueur plus dur que n'est la roche bise, O cueur plus faulx qu'oncques nasquit de mère !
Mais responds moy à ma complaincte amère ! Me promis tu en ma chambre parée, Quand {e promis suyvre jour et serée, De me laisser en ce boys en dormant?
Certes tu es le plus cruel amant Qui oncques fut, d'ainsi m'avoir fraudée. Ne suis je pas la seconde Medée?
Certes ouy, et à bonne raison Dire te puis estre l'autre Jason. »
Disant ces motz, d'un animé courage Te voys qucrant, comme pleine de rage, Parmy les boys sans doubter nulz travaulx. Et sur ce poinct rcncontray nez chevaulx Encor liez, payssant l'herbe nouvelle, Dont uia douleur renforce et renouvelle, Car bien cougueuz que de ta voulenté D'avccqucs niuy ne t'cstoys absenté.
Si commençay, comme de douleur taincte, Plus que devant faire telle complaincte :
« Or voy je bien (amy), et bien appert, Que malgré toy en cestuy boys désert Suis demourée. O fortune indécente !
Ce n'est pas or, ne de l'heure présente, Que tu te prens à ceux de haulte touche, Et aux loyaulx ! Quel' rancune te touche ! Es tu d'envie entachée et pollue Dont nostre amour n'a esté dissolue?
O cher amy, o cueur doulx et bening.
Que n'ay je prins d'Atropos le venin Avecques toi ! vouloys tu que ma vie Fust encor plus cruellement ravie?
Je te prometz qu'oncques à créature Il ne survint si piteuse adventure.
Et à tort t'ay nommé, et sans raison.
Le desloyal qui conquit la toison :
Pardonne moy, certes je m'en repens.
O fiers lyons et venimeux serpents, Crapaulx enflez et toutes autres bestes, Courez vers moy, et soyez toutes prestes De dévorer ma jeune et tendre chair.
Que mon amy n'a onc voulu toucher Qu'avec honneur. » Ainsi morne demeure Par trop crier, et plus noire que meure. Sentant mon cueur plus froid que glace ou marbre, Et de ce pas montay dessus un arbre A grand labeur. Lors la veue s'espart En la forest, mais en chascune part Je n'entendy que les voix trèshydeuses Et hurlemens des bestes dangereuses.
De tous costez regardois pour sçavoir Si le tien corps pourroye appercevoir; Mais je ne vy que celuy boys saulvage, La mer profonde, et périlleux rivage.
Qui durement feit mon mal empirer.
Là demouray (non pas sans souspirer) Toute la nuyct : ô Vierge treshaultaine, Raison y eut, car je suis trescertaine
Qu'oncques Thysbée, qui à la mort s'offrit, Pour Pyramus tant de mal ne souffrit.
En évitant que les loups d'adventure De mon corps tien ne feissent leur pasture, Toute la nuyct je passay sans dormir Sur ce grand arbre, ou ne feis que gémir; Et au matin, que la clere Aurora En ce bas monde esclercy le jour a, Me descendy, triste, morne et pallie, Et noz chevaulx en plorant je deslie, En leur disant : « Ainsi comme je pense, Que vostre maistre au loing de ma présence S'en va errant par le monde en esmoy; C'est bien raison que (comme luy et moy) Alliez seuletz par boys, plaine et campaigne. »
Adonc rencontre une hauite montaigne, Et de ce lieu les pèlerins errants Je pouvoys veoir, qui tiroient sur les rangs Du grand chemin de Romme saincte et digne. Lors devant moy vey une pèlerine, A qui donna}' mon royal vestement Pour le sien povre; et deslors promptement La tienne amour si m'incita grand' erre A te chercher en hauite mer et terre.
Où maintefoys de ton nom m'enqueroie.
Et Dieu tout bon souvent je requeroie Que de par toy je fusse rencontrée.
Tant cheminay, que vins en la contrée De Lombardie, en soucy trèsamer.
Et de ce lieu me jectay sur la mer, Où le bon vent si bien la nef avance, Qu'elle aborda au pays de Provence, Où mainte gent, en allant, me racompte De ton départ, et que ton père, comte De ce pays, durement s'en centriste ; "
Ta noble mère en a le cueur si triste Qu'en desespoir luy conviendra mourir.
Pen.ses tu point doncques nous secourir? Veulx tu laisser ceste povre loyale, Née de sang et semence royale.
En ceste simple et misérable vie,
Laquelle, encor de ton amour ravie,
En attendant de toy aucun rapport,
Un hospital a basty sur un port
Dict de sainct Pierre, en bonne souvenance
De ton hault nom, et là prend sa plaisance
A gouverner à l'honneur du hault Dieu
Povres errants malades en ce lieu.
Où j'ay basty ces miens tristes escripts.
En amertume, en pleurs, larmes et crys.
Comme peulx veoir qu'ilz sont faictz et tyssuz:
Et si bien veois la main dont sont yssuz
Ingrat seras, si en cest hospital
Celle qui t'a donné son cueur total
Tu ne viens veoir; car virginité pure
Te gardera sans aucune rompure.
Et de mon corps seras seul jouyssant.
Mais s'ainsi n'est, mon aage fleurissant Ccnsumeray sans joye singulière.
En povreté, comme une hospitalière.
Doncques, amy, viens moy veoir, de ta grâce, Car tiens toy seur qu'en ceste povre place Je me tiendray, attendant des nouvelles De toy, qui tant mes regretz renouvelles.
AU ROV (1518)
En m'esbatant je fais rondeaulx en rithme, Et en rithmant bien souvent je m'enrime; Brief, c'est pitié d'entre nous rithmailleurs. Car vous trouvez assez de rithme ailleurs. Et quand vous plaist, mieulx que moy rithmassez. Des biens avez et de la rithme assez : Mais moy, à tout ma rithme et ma rithmaille, Je ne soustiens (dont je suis marry) maille.
Or ce me dit (un jour) quelque rithmart : « Vieiiça, Marot, treuvcs tu en rithme art Qui serve aux gens, toy qui a rithmassé? — Ouy vraycmcnt (respond je) Henry Macé, Car vois tu bien la personne rithmante Qui au jardin de son sens la rithme ente, Si elle n'a des biens en rithmoyant, Elle prendra plaisir en rithme oyant; Et m'est ad vis que, si je ne rithmoys, j\Ion povre corps ne seroit nourry moys. Ne demy jour : car la moindre rithmette C'est le plaisir où fault que mon ris mette >^
Si vous supply qu'à ce jeune rithmeur Faciez avoir un jour par sa rithme heur, Affin qu'on die, en prose ou en rithmant : « Ce rithmailleur qui s'alloit enrimant, Tant rithmassa, rithma et rithmonna.
Qu'il a congneu quel bien par rithme on a. »
LE DESPOURVEU A MADAME LA DUCHESSE D'aLENÇON ET DE BERRY SŒUR UNIQUE DU ROY
Si j'ay empris en ma simple jeunesse De vous escrire, ô trèshaulte Princesse, Je vous supply que par doulceur humamc Me pardonnez : car Bon Vouloir, qui mcine Le mien désir, me donna espérance Que vostre noble et digne préférence Regarderoit, par un sens trèsillustre.
Que petit feu ne peult jecter grand lustre.
Autre raison qui m'induit et inspire De plus en plus le mien cas vous escrire, C'est qu'une nuyct ténébreuse et obscure
Me fut advis que le grand dieu Mercure,
Chef d'éloquence, en partant des haults cieulx.
S'en vint en- terre apparoistre à mes yeulx.
Tenant en main sa verge et caducée.
De deux serpens par ordre entrelacée;
Et quand il eust sa face celestine
(Qui des humains la mémoire illumine)
Tournée à moy, contenance ne geste
Ne pu tenir, voyant ce corps céleste.
Qui d'une amour entremeslée d'ire
Me commença semblables motz à dire :