‹ Œuvres complètes de Clément MarotChapitre 75 sur 258 · POUR LE CAPITAINE RAISIN, AUDICT SEIGNEUR DE LA ROCQUE · texte numérisé non relu

POUR LE CAPITAINE RAISIN, AUDICT SEIGNEUR DE LA ROCQUE

En mon vivant je ne te feis sçavoir Chose de moy dont tu deusses avoir Ennuy ou deuil; mais pour l'heure présente,

Trèscher seigneur, il fault que ton cueur sente,

Par amytié et par ceste escripture,

Un peu d'emiuy de ma maie adventure;

Et m'attends bien qu'en maint lieu où iras

A mes amys ceste epistre liras.

Je ne veulx pas aussi que tu leur celés.

Mais leur diras : « Amys, j'ay des nouvelles

D'un malheureux que Venus la déesse

A forbanny de soûlas et liesse. »

Tu diras vray, car maulx me sont venus

Par le vouloir d'impudique Venus,

Laquelle feit tant par mer que par terre

Sonner un jour contre femmes la guerre,

Où trop tost s'est maint chevalier trouvé,

Et maint grand homme à son dam esprouvc ;

Maint bon courtault y fut mis hors d'alaine,

Et maint mouton y laissa de sa laine;

Brief, nul ne peult (soit par feu, sang ou mine)

Gaigner prouffit en guerre féminine;

Car leur ardeur est aspre le possible,

Et leur hamoys, hault et bas, invincible.

Quant est de moy, jeunesse povre et sotte Me feit aller en ceste dure flotte, Fort mal garny de lances et escus.

Semblablement le gentil dieu Bacchus M'y amena, accompaigné d'andouilles.

De gros jambons, de verres et gargouilles Et de bon vin versé en maint flascon; Mais je y receuz si grand coup de faulcon, Qu'il me fallut soudain faire la poulie Et m'en fuyr (de peur) hors de la foule.

Ainsi navré, je contemple et remire Où je pourrois trouver souverain mire; Et. prenant cueur autre que de malade.

Vins circuyr les limites d'Arcliadc, La Terre Neufve et la Grand' Tartarie, Tant qu'à la fin me trouvay en Surie, Où un grand Turc me vint au corps saisir. Et, sans avoir à luy faict desplaisir.

Par plusieurs jours m'a si trèsbien frotté

Le dos, les reins, le bras et le costé,

Qu'il me convint gésir en une couche,

Criant les dents, le cueur, aussi la bouche,

Disant (helsis !) : « O Bacchus, puissant dieu,

M'as tu mené exprès en ce hault lieu

Poir veoir à l'œil moy le petit Raisin

Perdre le goust de mon proche cousin?

Si une foys puis avoir allégeance,

Certainement j'en prendray bien vengeance :

Car je feray une armée légère,

Tant seulement des lances de fougère,

Camp de taverne, et pavois de jambons.

Et bœuf salé, qu'on trouve en mangeant bons,

Tant que du choc rendray tes flascons vuydes,

Si tu n'y metz grand' ordre et bonnes guydes.

Ainsi j'esleve envers Bacchus mon cueur. Pour ce qu'il m'a privé de sa liqueur, Me faisant boire en chambre bien serrée Fade tisane, avecques eau ferrée.

Dont souvent fais ma grand' soif estanclier, Voyla comment (ô Monseigneur tant cher) Soubz l'estandard de fortune indignée.

Ma vie fut jadis prédestinée.

En fin d'escript, bien dire le te vueil, Pour adoulcir l'aigreur de mon grand dueil; Car dueil caché en desplaisant courage Cause trop plus de douleur et de rage Que quand il est par paroles hors mis. Ou declairé par lettre à ses amys.

Tu es des miens le meilleur esprouvé : Adieu celluy que tel j'ay bien trouve.

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