‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 1 sur 52 · Oeuvres complètes de Condillac · texte numérisé non relu

Oeuvres complètes de Condillac

On a déjà mis sous vos yeux, Monseigneur, tout ce que l'histoire présente de plus remarquable. Vous avez vu naître le genre humain ; et à peine les hommes ont -ils été formés , qu'ils n'ont plus été dignes que de la colère de leur auteur. Ils abusent des bienfaits du Ciel, ils sont condamnés à périr sous les eaux ; et vous avez vu sortir de l'arche une famille privilégiée et destinée à repeupler la terre. A l'exception de quelques patriarches que Dieu a gouvernés d'une manière miraculeuse , et choisis pour être les pères d'un peuple élu , nous ignorons les courses , les entre-

2 de l'étude

prises , les transmigrations et les établissemens des enfans de Noé. Ces siècles, qu'il serait si avantageux de connaître , sont ensevelis dans une obscurité profonde. Nous ne savons point par quel enchaînement de révolutions extraordinaires, les hommes , reproduits et multipliés en peu de temps, ont perdu les connaissances que leurs pères avaient avant le déluge.

En remontant aussi haut que peuvent nous conduire les monumèns de l'histoire profane , vous n'avez en effet trouvé sur presque toute la terre que des hommes plongés dans la plus affreuse barbarie , et conduits par des passions brutales dont ils étaient les victimes. Ces sauvages, pareils aux brutes, paraissaient n'avoir comme elles qu'un instinct grossier. Il a fallu que l'excès de leurs malheurs les forçât à réfléchir, que des hasards heureux et des hommes de génie les retirassent des forets , leur apprissent à construire des cabanes, à nourrir des troupeaux, à cultiver la terre et à s'aider mutuellement dans leurs besoins. La société était seule capable de leur faire connaître leurs devoirs , de leur présenter un bien public qu'ils devaient aimer, et, en établissant une règle et un ordre entre eux , de hâter le développement de leur raison.

C'est dans l'Asie que, jetant les premiers fondemens de la société , les lois ont d'abord amené la sûreté et la paix à la suite de la justice. Vous

voyez s'élever à la fois les empires puissans d'Assyrie, de Babylone et d'Egypte, tandis que le reste de la terre est encore barbare. L'Europe se civilise à son tour; et les côtes d'Afrique , que baigne la Méditerranée, sont enfin habitées par des hommes. On voit partout des villes, des lois, des magistrats, des rois et des arts ; mais les vices qui tourmentaient les particuliers avant la naissance des sociétés , vont tourmenter les états. L'injustice, la violence, l'avarice, l'ambition, la rivalité, la jalousie ont rendu les nations ennemies les unes des autres , et vous avez vu commencer cette suite éternelle de guerres et de révolutions qui, depuis la ruine des Babyloniens jusqu'à nos jours , ont changé mille fois la face du monde.

Ninus, vainqueur de Babylone; Sémiramis, qui, en lui succédant, porta l'empire d'Assyrie au plus haut degré d'élévation; Déjocès, à qui sa vertu soumit les Mèdes ses concitoyens; Cyrus, dont la valeur donna l'empire de l'Asie entière aux Perses, peuple jusqu'alors inconnu et peu puissant; tous ces héros , et quelques autres que je pourrais encore nommer, ont mérité une attention particulière de votre part. En vous instruisant de ce que des monumens trop rares nous apprennent de l'ancienne Egypte, ce ne sont, Monseigneur, ni ses pyramides, ni le labyrinthe, ni le lac de Mœris,ni les inondations fécondes du Nil, ni la

4 de l'étude

grandeur fastueuse des successeurs de Sésostris ,. qui sans doute vous ont le plus touché. Vous auriez voulu connaître les lois, les institutions, les établissemens , les mœurs, les usages de cette contrée heureuse où la philosophie est née. C'est là que les hommes les plus célèbres de l'antiquité sont allés puiser la sagesse pour la répandre chez des peuples ignorans ; et cette philosophie n'était pas, comme aujourd'hui, une vaine spéculation ; c'était l'art d'être heureux réduit en pratique.

Jamais pays n'a produit plus de vertus ni plus de talens que la Grèce. En voyant les institutions rigides de Lycurgue, et la sagesse des Spartiates, avez-vous regretté que des lois trop molles et favorables à nos vices, aient ailleurs dégradé l'humanité? En voyant les grandes choses qu'ont faites les Athéniens, auriez-vous voulu naître dans la patrie des Miltiade, des Aristide, des Thémistocle , des Cimon ? C'est un favorable augure pour les hommes qui doivent un jour vous obéir, si, en lisant l'histoire de la Grèce, vous vous êtes intéressé à sa prospérité, et si vous avez vu avec plaisir la vengeance, le faste et toutes les forces de Xerxès venir se briser contre le courage , la discipline et la liberté des Spartiates et des Athéniens. Vous serez certainement, Monseigneur, un grand prince, si, plein d'admiration pour le génie de Philippe , inépuisable en

ressources , et le courage audacieux d'Alexandre, une raison prématurée vous a cependant porté à blâmer leur ambition , et à désirer qu'ils eussent fait un meilleur emploi de leurs grandes qualités.

. Les Romains, dont la fortune, élevée par degrés, subjugue enfin toute la terre, vous ont présenté un spectacle également agréable et instructif. D'une foule de brigands ou d'esclaves fugitifs à qui Romulus avait ouvert un asile, vous voyez naître les maîtres du monde. Ils prennenjt peu à peu des mœurs, et, en s'accoutumant à obéir aux lois religieuses de Numa, ils échappent à la ruine dont ils étaient menacés. La haine que leur inspire la tyrannie de Tarquin , leur donne la force de secouer son joug, et les prépare à prendre toutes les vertus qui accompagnent la liberté. A peine ont-ils des consuls, qu'ils ont déjà autant de héros que de citoyens. Si l'orgueil, l'avarice et l'avidité des patriciens menacent encore la république d'une nouvelle servitude, on ne leur donne pas le temps d'affermir leur puissance; bientôt des tribuns font connaître au peuple sa dignité, et forcent peu à peu ses ennemis à fléchir sous les lois de l'égalité. Le génie de Rome s'élève, s'étend, s'agrandit, en quelque sorte, au milieu de ses dissensions domestiques. Sans législateur qui instruise la république à régler ses passions, et à ne se pas laisser effrayer par les caprices de

6 de l'étude f

la fortune, elle acquiert, par ses seules méditations, cette patience prudente qui se rend maîtresse des événemens, et cette magnanimité qui triomphe de tous les obstacles.

Vous avez pris sans doute plaisir à suivre les Romains dans leurs victoires. Quelque intérêt qui vous attache à la nation gauloise, confondue depuis avec les Français, ses vainqueurs, n'avezvous pas craint que Brennus n'étouffât dans son berceau un peuple que son courage appelait à l'empire du monde , et dont la prospérité et les malheurs devaient également servir d'éternelle instruction aux barbares qui envahiront un jour ses provinces ? Pyrrhus vous a inquiété, Annibal vous a fait trembler. Conservez avec soin , Monseigneur, ces premiers sentimens que vous a fait naître la lecture de l'histoire ancienne. C'est là le premier avantage qu'on en doit retirer à votre âge. L'admiration pour les grands modèles que présente l'antiquité , ouvrira votre âme à l'amour de la véritable gloire , et vous tiendra en garde contre les vices communs à tous les hommes , et contre les préjugés particuliers aux princes.

Ne considérer l'histoire que comme un amas immense de faits qu'on tâche de ranger par ordre de dates dans sa mémoire , c'est ne satisfaire qu'une vaine et puérile curiosité, qui décèle un petit esprit, ou se charger d'une érudition infructueuse, qui n'est propre qu'à faire un pédant,

de l'histoire. 7

Que nous importe de connaître les erreurs de nos pères , si elles ne servent pas à nous rendre plus sages? Cherchez, Monseigneur, à former votre cœur et votre esprit. L'histoire doit être pendant toute votre vie l'école où vou£ vous instruirez de vos devoirs. En vous présentant des peintures vives de la considération qui accompagne la vertu, et du mépris qui suit le vice, elle doit un jour suppléer aux hommes qui cultivent aujourd'hui les heureuses qualités que la nature vous a données.

On ose aujourd'hui vous montrer la vérité ; on ose tantôt mettre un frein à vos passions naissantes, et tantôt secouer cette pesanteur naturelle qui retarde notre marche vers le bien; mais un jour viendra, et il n'est pas loin, Monseigneur, qu'abandonné à vous-même, vous ne trouverez autour de vous aucun secours contre des passions d'autant plus fortes et plus indiscrètes, que vous êtes plus élevé au-dessus des hommes qui vous entourent. Vous ne connaissez pas le malheur, je dirais presque la misère de votre condition. La vérité, toujours timide , toujours fastidieuse, toujours étrangère dans les palais des princes, craindra certainement de se montrer devant vous. Redoutez, Monseigneur, ce moment de votre indépendance. Quand je vous l'ai annoncé comme prochain, si vous avez éprouvé un sentiment de joie et d'impatience, je dois vous avertir que

8 de l'étude

vous devez redoubler d'attention pour ne pas échouer contre l'écueil qui vous attend. Triste et malheureux effet de votre grandeur! vous serez environné de complaisans à gages ; qui épieront incessamment vos faibles, et dont la funeste adresse vous tendra des pièges d'autant plus dangereux qu'ils vous paraîtront agréables. Pour vous dominer impérieusement, ils iront au-devant de vos désirs; ils tâcheront, avec autant d'art que de constance, de vous rendre esclave de leurs passions , en feignant d'obéir aux vôtres. Si vous les croyez , vous serez tenté de vous croire quelque chose de plus qu'un homme, et, dupe de vos courtisans , vous vous trouverez rabaissé même au-dessous d'eux.

A la voix insidieuse de la flatterie , opposez les réflexions que vous fournira l'histoire. Elle vous apprendra , si elle n'est pas écrite par la plume prostituée de nos écrivains modernes, que la vertu ne doit pas être d'un exercice plus commode et plus facile pour les princes que pour les autres hommes. Elle vous dira, au contraire, que plus vos devoirs sont étendus , plus vous devez livrer de combats et faire d'efforts pour les remplir. Elle vous avertira que, né comme tous les hommes avec un commencement de toutes les passions, vous devez craindre qu'elles ne vous conduisent aux plus grands vices; elle vous dira que chaque vice du prince est un malheur public.

Jamais prince n'a mérité les éloges que lui prodiguent ses courtisans : c'est une vérité , c'est un axiome qui ne souffre aucune exception , et que vous devez religieusement vous répéter tous les jours de votre vie. Quand votre orgueil sera tenté d'ajouter foi à des flatteurs, rappelez- vous que les monarques les plus vils, les plus méchans même, les Caligula et les Néron, ont été regardés comme des dieux par les hommes qui avaient le malheur de les approcher. Serez-vous prêt à vous laisser éblouir par votre pouvoir, ou amollir par les voluptés que vous prodiguera votre fortune ? Rappelez-vous avec quel œil dédaigneux l'histoire voit ces princes qui n'ont de grand que les titres dont ils sont accablés : elle flétrit leur mémoire. A peine daigne-t-elle conserver les noms de ces rois oisifs et paresseux , qui n'ont rien fait pour le bonheur des hommes; tandis qu'elle venge de simples citoyens de l'obscurité à laquelle leur état semblait les condamner.

Lisez, et relisez souvent, Monseigneur, les vies des hommes illustres, de Plutarque. Si cette lecture vous touche , si elle vous intéresse , si vous ne l'abandonnez au'avec peine, si vous y revenez avec plaisir, il vajs est permis de juger avantageusement de vous , et de croire que vous avez fait et que vous ferez des progrès. Les héros de Plutarque ne sont presque tous que de simples citoyens; et les princes les plus puissans ne peu-

vent cependant être grands aux yeux de la vérité et de la raison , qu'en les prenant pour modèles. Choisissez-en un que vous vouliez imiter. Mais , je vous en avertis, Monseigneur, que ce ne soit pas un prince. Vous ne trouveriez point dans le tableau que Plutarque en fait, cet amour de la justice et du bien public qui distingue les citoyens d'une république. Je ne sais quelle gloire fausse et ambitieuse ternit toujours la vie des plus grands rois. Ils oublient trop souvent qu'ils ne sont que l'instrument du bonheur de leur peuple ; et ils veulent que leur peuple soit l'instrument de leur gloire. Choisissez pour modèle un simple citoyen de la Grèce ou de Rome, prenez-le pour votre juge, demandez-vous souvent : Aristide , Fabricius , Phocion , Caton , Épaminondas auraient-ils agi ainsi? Vous sentirez alors votre âme s'élever, vous serez tenté de les imiter. Demandez-vous quel jugement ces grands hommes porteraient de telle ou telle action que vous voudrez faire, et vous acquerrez le goût le plus noble et le plus délicat pour la justice et la véritable gloire.

Mais il ne suffit pas, Monseigneur, que vous regardiez l'histoire comme une école de morale. Dans l'état où vous êtes né, ce n'est pas assez que vous soyez vertueux pour vous-même, vous devez nous être utile , et il faut que vous acquériez les lumières nécessaires à un prince chargé

DE L HISTOIRE. I r

de veiller sur la société. La seule qualité d'homme et de citoyen doit porter les particuliers à méditer sur ce qui fait le bonheur ou le malheur de la société, et les anciens nous ont laissé à cet égard un exemple trop négligé par les modernes. Quel est donc le devoir de ceux à qui les peuples n'ont remis et ne confient le pouvoir souverain qu'à la charge de travailler au bonheur public?

Il y a un art pour rendre une république heureuse et florissante, c'est cet art qu'on appelle politique. Défiez -vous des personnes qui vous diront qu'il suffit d'avoir le cœur droit et l'esprit juste pour bien gouverner. Elles ne voudront vous rendre ignorant que pour se rendre nécessaires , abuser de votre ignorance , et vous tromper plus aisément. Le prince qui ne connaît pas les ressorts qui font mouvoir et fleurir la société, ou qui ignore comment il faut accélérer ou ralentir leur action, réduit à la condition d'un automate, ne sera que l'organe ridicule de ses ministres : son ignorance les enhardira au mal ; bientôt leur premier intérêt sera d'être ses favoris pour devenir les tyrans de ses peuples. S'il néglige de s'instruire, et de remonter jusqu'aux premiers principes de la prospérité et de la décadence des états , il s'égarera malgré les meilleures intentions. En remédiant à un abus, il en produira un autre. Le bien, fait par bâë

et sans règle, ne sera jamais que passager, et tiendra toujours, à quelque inconvénient. Vous avez dû remarquer dans l'histoire plusieurs rois dont on loue la probité; des Louis XII ont été honorés du titre de pères du peuple : ces princes voulaient sincèrement le bonheur de leur royaume; mais faute de lumières, ils n'ont jamais pu rien exécuter d'utile à la société. Après le plus long règne, n'étant encore instruits que par leur seule expérience , ils ne connaissaient que très-imparfaitement un cercle très-étroit de choses.

C'est parce qu'on dédaigne , par indifférence , par paresse , ou par présomption , de profiter de l'expérience des siècles passés, que chaque siècle ramène le spectacle des mêmes erreurs et des mêmes calamités. L'imbécile ignorance va échouer contre des écueils, autour desquels on voit encore flotter mille débris, restes malheureux de mille naufrages. Elle est obligée d'inventer, et peut à peine ébaucher des établissemens dont on trouve le modèle parfait dans un autre temps ou chez une autre nation. De là ces vicissitudes, ces révolutions capricieuses et éternelles auxquelles les états semblent être condamnés. Nous faisons ridiculement et laborieusement des expériences malheureuses, quand nous devrions profiter de celles de nos pères. Tantôt le gouvernement s'égare dans de vaines spéculations, et ne court qu'après des chimères; tantôt il s'applique gra-

de l'histoire. i3

vement à faire des changemens qui ne changent rien au sort malheureux de l'état. On étaye un édifice qui s'écroule, avec des poutres à moitié pourries. Nous nous agitons , comme des enfans, pour ne rien faire. Tant de fautes ne sont point impunies, et une fortune cruelle , inconstante et aveugle, semble présider aux choses de ce monde; en usurpant sur les nations l'empire qu'y devrait avoir la prudence , elle les conduit à leur ruine à travers mille malheurs.

Avant que de commander une armée, Scipion et Lucullus apprirent , dans la lecture de Xénophon , à devenir de grands capitaines. Ils ne se livraient point au stérile plaisir de lire de grandes actions de guerre et d'orner leur mémoire : ils s'appliquaient à démêler les causes des succès heureux, ou des événemens malheureux d'une entreprise particulière, ou d'une campagne entière; ils étudiaient l'art d'un général pour préparer la victoire , ou ses ressources pour réparer une défaite. Armes et disciplines de chaque peuple , manière différente -de faire la guerre , mouvemens des armées selon la différence de leurs positions ou terrains, rien n'échappait à leurs méditations. Sans être sortis de Rome, Scipion et Lucullus avaient en quelque sorte fait la guerre contre plusieurs nations différentes, et sous les plus habiles capitaines de la Grèce. Pleins ainsi du génie de ces grands hommes, ils en fu-

l4 DE L'ÉTUDE

rent les rivaux dès qu'ils commandèrent les légions romaines.

Quel que soit l'emploi auquel on est appelé , soit qu'il n'ait aucun rapport qu'à une branche de l'administration publique, soit qu'il en embrasse toutes les parties , il - n'est pas douteux qu'on ne puise dans l'histoire les mêmes secours que Scipion et Lucullus y trouvèrent pour perfectionner leurs talens naturels, et devenir de grands capitaines. Je pourrais, Monseigneur, vous en citer mille exemples , et j'espère que même vous en serez un qu'on citera un jour aux princes qu'on voudra former aux grandes choses.

Quelques peuples ont joui pendant plusieurs siècles d'un bonheur constant; d'autres n'ont eu qu'une prospérité courte et passagère, ou n'ont existé que pour être malheureux. Quelques états n'ont jamais pu, malgré leurs efforts , sortir de leur première médiocrité ; quelques-uns sont parvenus sans peine à la plus grande puissance. Combien de nations, autrefois célèbres, et dont la durée semblait en quelque sorte devoir être égale à celle du monde, ne sont plus connues que dans l'histoire! Perses, Égyptiens, Grecs, Macédoniens , Carthaginois , Romains , tous ces peuples sont détruits. Leurs prospérités, leurs digrâces, leurs révolutions, leur ruine, ne doivent-elles être considérées que comme les jeux d'une fatalité aveugle? Ne rapporterons-nous de

de l'histoire. i5

leur histoire, Monseigneur, que la triste et fausse conviction que tout est fragile, que tout cède aux coups du temps, que tout meurt; que les états ont un terme fatal, et, quand il approche, qu'il n'y a plus ni sagesse, ni prudence, ni courage qui puissent les sauver?

Non. Chaque nation a eu le sort qu'elle devait avoir ; et quoique chaque état meure, chaque état peut et doit aspirer à l'immortalité. Ainsi que Phocion l'enseigne à Aristias, accoutumezvous à voir, dans la prospérité des peuples, la récompense que l'auteur de la nature a attachée à la pratique de la vertu; voyez dans leurs! adversités, le châtiment dont il punit leurs vices. Aucun état florissant n'est déchu qu'après avoir abandonné les institutions qui l'avaient fait fleurir; aucun état n'est devenu heureux, qu'en réparant ses fautes et corrigeant ses abus. La fortune n'est rien, la sagesse est tout; et ces grands événemens rapportés dans l'histoire ancienne et moderne, et qui nous effraient, seront autant de leçons salutaires si nous savons en profiter. Appliquez-vous dans vos études, Monseigneur, à démêler avec soin les causes du peu de prospérité et des malheurs infinis que les hommes ont éprouvés, et vous connaîtrez sûrement la route que vous devez prendre pour devenir le père de vos sujets et le bienfaiteur des générations soif

16 de l'étude

vantes. La connaissance du passé lèvera le voile qui vous cache l'avenir. Vous verrez par quelles institutions les peuples inquiets, qui déchirent aujourd'hui l'Europe, peuvent encore se rendre heureux. Vous connaîtrez le sort que chaque nation doit attendre de ses mœurs, de ses lois, et de son gouvernement.

Il n'y a point d'histoire ainsi méditée, qui ne vous instruise de quelque vérité fondamentale, et ne vous préserve des préjugés de notre politique moderne, qui cherche le bonheur où il n'est pas. Les rois de Babylone, d'Assyrie, d'Egypte et de Perse, ces monarques si puissans sembleront vous crier de dessous leurs ruines, que la vaste étendue des provinces, le nombre des esclaves , les richesses , le faste et l'orgueil du pouvoir arbitraire hâtent la décadence des empires. La Phénicie, Tyr et Carthage vous annoncent tristement que le commerce, l'avarice, les arts et l'industrie ne donnent qu'une prospérité passagère, et que les richesses accumulées avec peine trouvent toujours des ravisseurs, parce qu'elles excitent la cupidité des étrangers. Rome vous dira, Monseigneur, apprenez par mon exemple tout ce que la vertu produit de force et de grandeur; elle m'a donné l'empire du monde. Mais, ajoutera-t-elle, en me voyant déchirée par mes propres citoyens, et la proie de

quelques nations barbares qui n'avaient que du courage, apprenez à redouter l'injustice, la mollesse, l'avarice et l'ambition.

La Grèce vous offre ses fastes; lisez. C'est là que vous pouvez faire une ample moisson de vérités politiques. Vous y apprendrez, à la fois, et ce que vous devez faire, et ce que vous devez éviter. Les institutions de Lycurgue ne peuvent être trop étudiées; jamais on ne peut trop en méditer l'esprit, quoiqu'il soit aujourd'hui impossible de nous élever au même degré de sagesse. Ce ne sera point sans fruit que vous découvrirez les vices des lois de Solon. La prospérité de Lacédémone vous prouvera que le plus petit état peut être très-puissant, quand les lois ne tendent qu'à donner de la force et de l'énergie à nos âmes. Athènes, illustrée par des efforts momentanés de courage et de magnanimité, et par son amour de la liberté et de la patrie , mais malheureuse parce qu'elle n'avait aucune ^tenue dans sa conduite, vous donnera les leçons les plus utiles, en vous montrant que des vertus et des talens mal dirigés n'ont servi qu'à la perdre. Dans les divisions des Grecs, dans les malheurs que leur causa leur ambition, vous apprendrez à connaître les erreurs (\c l'Europe moderne , qui se lasse , qui s'épuise , qui se déshonore par des guerres continuelles, dans lesquelles le vainqueur trouve toujours la fin de sa prospérité et le commencement de sa décadence.

18 de l'étude

Remarquez -le avec soin : les mêmes lois, les mêmes passions les mêmes mœurs, les mêmes vertus, les mêmes vices ont constamment produit les mêmes effets; le sort des états tient donc à des principes fixes, immuables et certains. Découvrez ces principes, Monseigneur, et je prends la liberté de vous le répéter, la politique n'aura plus de secrets pour vous. Plein de l'expériencede tous les siècles , vous saurez par quelle route les hommes doivent aller au bonheur. Sans être jamais la dupe de ce fatras de misères , de ruses , de subtilités et d'inepties qu'on voudrait nous faire respecter, vous apprendrez à ne pas confondre les vrais biens avec ceux qui n'en ont que l'apparence. Vous distinguerez les remèdes véritables des palliatifs trompeurs. Vous ressemblerez à ce pilote qui navigue sans crainte et sans danger, parce qu'il connaît tous les écueils et tous les ports de la mer qu'il parcourt; il lit sa route dans un ciel serein et est instruit désignes qui annoncent le calme et la tempête.

DE HISTOIRE. ig

Page 1