‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 2 sur 52 · DE LA NÉCESSITÉ DES LOIS ET DBS MAGISTRATS · texte numérisé non relu

DE LA NÉCESSITÉ DES LOIS ET DBS MAGISTRATS

Rien n'est plus aisé, en lisant l'histoire, que d'extraire des maximes pour le gouvernement des états ; mais si l'on fait ce travail sans observer une certaine méthode , on croira amasser des vérités , et on ne se chargera que d'erreurs. Gardezvous, Monseigneur, de vous laisser tromper par des historiens qui , pour la plupart , ne connaissent ni la société , ni le cœur*humain , ni la fin que la politique doit se proposer. Leur vanité est toujours prête à tourner leurs petites observations en axiomes généraux. Ils confondent tout, et ils attribuent la prospérité ou les malheurs d'un état à des minuties qu'on peut négliger sans danger, ou dont on s'occupera sans fruit. Toutes les vérités ne sont pas du même ordre; et si vous les arrangez soigneusement en différentes isses, suivant leur importance, si vous n'assilez pas à chacune d'elles le rang qui lui cou-

vient , ces principes fondamentaux, qui sont vrais dans tous les temps et dans tous les lieux, parce qu'ils tiennent à la nature de notre cœur et de la société, si vous les confondez avec ces maximes moins importantes, qui ne sont vraies que dans quelques circonstances particulières, et relativement à telle ou telle forme du gouvernement, soyez sûr qu'avec cet amas de demi -vérités ou de vérités en désordre, vos opérations, toujours incertaines et louches, ne réussiront que par hasard et pour peu de temps.

Pendant plusieurs années, j'ai étudié l'histoire sans méthode et sans guide, et ce n'est qu'en échouant contre plusieurs écueils que j'ai appris à les connaître. J'ai perdu beaucoup de temps: mais il n'appartenait à personne, et mes erreurs n'ont fait aucun mal dans le monde. Qui n'est rien peut se tromper sans péril. Il n'en est pas de même pour vous , Monseigneur : on est en droit de vous demander compte de tous vos momens. Les princes ont tant de devoirs à remplir, qu'ils n'ont pas un instant à perdre. Peut-être que le temps que vous mettriez à chercher la route que vous devez tenir serait un temps perdu, et vos sujets souffriraient un jour des fautes que vous auriez commises en cherchant la vérité où elle n'est pas. Agréez donc l'hommage que je vous fais de quelques réflexions. Je ne vous les présenterais qu'en tremblant, si les personnes qui

les mettront sous vos yeux ne devaient pas vous faire remarquer les erreurs dans lesquelles je pourrais tomber.

La première vérité politique, et d'où découlent toutes les autres , c'est que la société ne peut exister sans lois et sans magistrats. Détruisez ce double lien qui unit les hommes, et ils rentrent sur-le-champ dans l'état de nature. Vous vous rappelez, Monseigneur, que vous n'avez vu dans aucune histoire que des peuples policés se soient passés de lois et de magistrats ; bien loin de là , vous avez remarqué que les sauvages d'Afrique et d'Amérique , malgré leur ignorance et leur barbarie, ont senti la nécessité d'avoir des chefs et quelques coutumes qu'ils respectassent.

Pour vous convaincre de la vérité que je mets sous vos yeux, il suffit de vous étudier vousmême. Avec une médiocre attention, vous jugerez que vous n'êtes qu'un composé bizarre de passions et de raison, entre lesquelles il subsiste une guerre éternelle. Chaque passion ne voit, n'écoute , ne consulte que ses seuls intérêts , parce qu'elle est assez stupide pour espérer de trouver son bonheur en elle-même. Comme un tyran, elle s'indigne des obstacles qu'elle rencontre. Tandis que chacune de vos passions ne cherche à vous occuper que de vous-même, et voudrait vous sacrifier l'univers entier, votre raison vous dit quelquefois que vous devez être juste, r

à-dire, ne pas exiger des autres ce que vous ne voudriez pas qu'ils exigeassent de vous. Elle vous apprend que tous les hommes ont les mêmes besoins, et qu'étant égaux par leur nature, et destinés à se donner des secours mutuels, chaque individu doit ménager les intérêts de ses pareils, en travaillant à son bonheur particulier. Ce n'est pas tout, convenez que votre raison, souvent assoupie et comme étrangère en vous-même, n'ose presque pas vous parler. Avouez , cet aveu vous fera honneur, avouez que dans les momens où vous êtes le plus maître de vous, elle ne vous parle que d'une manière timide et en bégayant ; au lieu que les passions, toujours adroites, vives et éloquentes , semblent exercer sur vous un empire magique.

Tempérez ici, Monseigneur, la vivacité de votre esprit ; marchons lentement. Ce que je viens d'avoir l'honneur de vous dire, n'est qu'un texte que vous devez méditer avec soin. Je me suis contenté de vous mettre sur la voie; étudiez par vous-même les mouvemens de vos passions : dans les momens où votre cœur sera le plus calme, interrogez votre raison, recueillez les oracles qu'elle prononcera, et comparez-les aux saillies imprudentes de votre cœur. 11 faut que l'étude vous donne une certaine peine ; et vous ne saurez bien que ce que vous aurez appris par vos propres méditations.

Dès que vous vous connaîtrez vous-même, vous serez bien avancé pour connaître tous les hommes; car il n'y a personne qui n'éprouve comme vous l'empire de quelque passion et les misères de l'humanité. Le levain est partout le même, quoique la fermentation ne soit pas partout égale. Nous sommes si accoutumés à nous préférer à tout, l'attrait du plaisir est si puissant sur nous, que ce n'est point sans des combats que les hommes les plus heureusement nés parviennent à se conduire par les règles de la raison, et pratiquent constamment la justice envers leurs pareils.

La première conséquence que vous tirerez de cette étude de vous-même , c'est que les hommes, toujours enfans par la faiblesse de leur raison et la force de leurs passions, et par conséquent toujours prêts à s'égarer, ont besoin d'avoir des lois. Le législateur est pour la société ce qu'ont été pour vous les personnes sages, qui, en présidant à votre éducation , vous ont appris à régler les mouvemens de votre cœur, à contracter des habitudes honnêtes, et à défendre votre raison contre les secousses des passions. On vous a rendu facile la pratique de quelques vertus, en vous les rendant agréables; et c'est en cela que consiste tout l'art du législateur. Il nous arrache à nos vices, en leur infligeant des châtimens qui les rendent hideux , méprisables et dangereux : il

il\ de l'étude

nous attache à la vertu par les récompenses dont il l'honore. C'est par cet artifice que notre raison acquiert une force égale à celle des passions, et que les passions mêmes nous encouragent à la pratique des vertus les plus difficiles.

Remarquez que l'établissement des lois en suppose nécessairement un autre : elles deviendraient inutiles, si des magistrats n'étaient chargés de les faire exécuter et de punir les coupables. En effet, que servirait au législateur de nous prescrire les lois les plus sages, et de décerner les récompenses et les châtimens avec la plus exacte justice , si des magistrats n'étaient pas établis pour les distribuer? Les passions conserveraient leur autorité , et les lois ne seraient que des conseils aussi inutiles que ceux de notre raison.

Erigez- vous, Monseigneur, en Lycurgue ou en Solon. Avant que de poursuivre la lecture de cet écrit, amusez -vous à donner des lois à quelque peuple sauvage d'Amérique ou d'Afrique. Établissez dans des demeures fixes ces hommes errans, apprenez - leur à nourrir des troupeaux et à cultiver la terre. Travaillez à développer les qualités sociales que la nature a placées dans leur âme, et que l'ignorance et les préjugés y ont, pour ainsi dire , étouffées. Ordonnez - leur , en un mot, de commencer à pratiquer les devoirs de l'humanité. Sachez leur rendre leurs devoirs agréables et utiles; empoisonnez par des châti-

mens les plaisirs que promettent les passions, et vous verrez ces barbares, à chaque article de votre législation , perdre un vice et prendre une vertu.

Ce travail, en apparence puéril, peut être pour vous de la plus grande utilité. Pour mieux sentir les vérités que je viens d'avoir l'honneur de vous proposer, essayez d'affranchir les sujets des états de votre père des lois qui maintiennent parmi eux l'ordre , la police et la tranquillité publique. En détruisant les lois qui assurent la propriété des biens et la sûreté des personnes, ôtez aux magistrats la dignité et la force qui les font respecter, et sur-le-champ les passions en tumulte et soulevées les unes contre les autres ruineront de fond en comble toute espèce de règle, d'ordre et de subordination. Les mœurs deviendront atroces, et je ne désespère pas que vous ne parveniez en peu de temps à faire des Parmesans et des Plaisantins, un peuple plus sauvage que les Huions et les Iroquois.

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