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et j'encours nécessairement la haine d'une partie de mes sujets, si je veux , avec mon conseil , faire le bonheur public. Tous les ordres des citoyens ont des passions , des besoins, des préjugés et des intérêts différens ; ce n'est donc que dans une assemblée générale de la nation qu'ils pourront, comme dans un grand congrès, discuter leurs droits, leurs prérogatives, leurs prétentions réciproques , se rapprocher et se concilier pour être tous heureux.
Mais, devait-il ajouter, quand je pourrais acquérir toutes les connaissances dont un législateur ne peut se passer, quelle serait ma présomption, si j'osais me flatter que je serai assez supérieur aux faiblesses de l'humanité pour que mes goûts, mes préventions et mes intérêts particuliers ne me fassent jamais illusion? Ne présumerai-je pas trop de moi, si je crois que je tiendrai la balance égale entre tous les ordres des citoyens? Suis-je bien sûr qUe les intérêts des hommes qui m'approchent, ne me seront pas plus chers que ceux de cette multitude que je ne connais pas? Il n'y a que la nation elle-même qui puisse connaître ce qui lui convient. Si elle fait elle-même ses lois, elle en supportera plus patiemment les défauts ; elle aimera ses lois comme son ouvrage. Si je veux gouverner à ma volonté , mon pouvoir deviendra suspect. Si je fais les lois, on les regardera comme un joug qu'on voudra secouer. Avec une autorité
despotique, je serai en effet peu puissant. Que m'importe d'avoir des esclaves? Des hommes libres ne me serviront-ils pas plus utilement?
Voilà sans doute, Monseigneur, les réflexions qui portèrent Charlemagne à rétablir le gouvernement sur les anciens principes des lois Saliques , tandis qu'il lui était si aisé de s'emparer d'un pouvoir absolu. Cette conduite étonne; mais ce qui doit véritablement étonner, c'est que parmi tant de princes si jaloux d'exercer une puissance sans bornes, aucun n'ait eu assez de lumières pour juger qu'en imitant Charlemagne, il se rendrait plus puissant que le despote le plus arbitraire : je ne prouve point cette vérité, elle est évidente; et je ne doute point qu'elle n'eût produit plusieurs révolutions heureuses dans les gouvernemens, si les princes n'avaient été trompés par les personnes qui manient leur pouvoir, et qui en abusent.
Je vous prie, Monseigneur, de vous rappeler que la puissance législative n'est autre chose que le droit de faire des lois, de changer, modifier, abroger et annuler les anciennes. Si ce droit appartient purement et simplement à un prince, tremblez ; vous avez fait un despote qui vous perdra. Si vous avez accordé ce droit à de certaines conditions, sans avoir un garant que ces conditions seront observées, vous obéissez encore à un despote. Si , en effet , vous avez établi un garant
qui vous réponde de la fidélité du législateur à remplir les conditions qui lui sont imposées, je dis que vous avez formé dans l'état une puissance supérieure à la puissance législative ; ce qui est contraire aux notions les plus simples de la société. Je dis que vous avez mis des entraves à la puissance législative qui , par sa nature , doit être maîtresse de tout. Je dis encore que vos lois seront mauvaises, que vous n'aurez aucun droit public, et que vous éprouverez, par conséquent, tous les malheurs qui en doivent résulter.
Quand la nation n'a pas elle-même le pouvoir de faire ses lois , on est obligé , pour ne pas tomber dans le despotime, d'établir comme autant de maximes, que le prince est obligé de gouverner conformément aux lois , qu'il y a des lois fondamentales qu'il ne peut abroger, et que les nouvelles lois doivent être dictées par l'esprit des anciennes. Voilà de beaux mots qui sont dans la bouche de tout le monde, et que personne ne comprend. Si on entend que le législateur doit se conformer aux lois tant qu'il les laisse subsister, rien n'est plus vrai ; mais si on prétend qu'il n'est pas le maître de les abroger pour en substituer d'autres, c'est avancer une absurdité; et je vous prie de me dire de quel nom vous appellerez la puissance qui s'y opposera. Je voudrais qu'on me dît pourquoi ces lois, qu'on appelle fondamentales, auraient le privilège de ne pouvoir être
annulées; elles sont l'ouvrage du législateur, pourquoi donc ne lui seraient-elles pas toujours soumises? N'est-il pas de la nature de la puissance législative de ne pouvoir se prescrire des bornes à elle-même? Il serait ridicule de penser que les lois nouvelles ne doivent jamais être contraires aux anciennes; car des circonstances toutes différentes exigeront des lois dont l'esprit sera entièrement différent. D'ailleurs les anciennes lois peuvent être vicieuses, elles peuvent avoir été portées par un législateur ignorant et injuste; pourquoi donc ne serait-il pas permis à un législateur éclairé et juste de les corriger?
Je pourrais ajouter ici, Monseigneur, mille autres raisonnemens pour vous prouver qu'on ne peut faire une réforme véritablement avantageuse , qu'autant qu'on donne à la nation la faculté de faire elle-même ses lois; mais pourquoi m'arrêterais- je plus long- temps sur une vérité dont je vous crois convaincu? J'ajouterai que, pour faire une réforme durable, la puissance législative doit prendre les mesures les plus propres à lui conserver son indépendance. Qu'elle se défie continuellement de l'ambition des magistrats qu'elle charge du soin de faire exécuter ses ordres. On voit, dans lous les états libres, une rivalité éternelle entre la nation et les magistral s La puissance législative, toujours attaquée, succombera donc enfin, si elle ne se conserve pas
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des forces supérieures à celles qu'elle est obligée d'abandonner à la puissance exécutrice, pour la mettre en état de veiller utilement à l'observation des lois.
Avant que de vous dire, Monseigneur, en quoi consiste cette politique qui tiendra toujours les magistrats soumis à la nation , permettez-moi de faire quelques remarques sur ce qui se passe dans plusieurs états de l'Europe , elles répandront un grand jour sur cette matière.
Si la Suisse, en secouant le joug de ses seigneurs , n'avait pas continué à former une nation militaire ; si chacun de ses habitans n'était pas destiné à défendre la patrie comme soldat, j'ose vous assurer qu'elle n'aurait pas conservé sa liberté. Si par hasard elle venait à ne plus compter sur la bravoure de ses citoyens, ou que les magistrats, sous prétexte de favoriser leur paresse, prissent le parti d'avoir des milices soudoyées et toujours subsistantes; vous comprenez facilement que cet heureux pays verrait bientôt disparaître l'impartialité des lois et la douceur du gouvernement qui font sa prospérité. Dans les cantons démocratiques, les magistrats acquerraient un pouvoir dangereux, et dans les autres, l'aristocratie deviendrait de jour en jour plus rigoureuse. Il serait impossible qu'en se sentant plus puissans, les magistrats n'eussent pas plus de confiance en leurs propres forces, et
dès lors ils seraient plus entreprenans et moins attentifs à leurs devoirs. De là, au violement des lois et à l'usurpation de la souveraineté, le chemin est court. Après avoir tâté la patience du peuple ; après s'être essayé peu à peu à commettre de légères injustices, il faudrait tout oser, et se rendre le maître pour s'assurer de l'impunité.
Telle est la marche des passions humaines ; et vous n'en douterez pas, si vous vous rappelez la révolution qui suivit l'établissement de ces milices toujours subsistantes , qui sont aujourd'hui connues dans toute l'Europe. À peine les suzerains eurent-ils permis à leurs vassaux et à leurs sujets de se racheter du service militaire , en payant un subside ou une contribution, qu'ils ne sentirent plus, comme auparavant, la nécessité de ménager des hommes armés qui pouvaient se défendre. Des citoyens qui n'étaient plus soldats, et livrés aux soins de leurs affaires domestiques, ne tardèrent pas à s'apercevoir de leur faute. Ils sentirent qu'on est soumis, quand on cesse de se faire craindre, et qu'on a perdu les moyens de repousser une injustice. Las de se plaindre inutilement des rapines et des violences des soldats, ils consentirent enfin à se taire; les esprits perdirent leur énergie, et une carrière plus libre fut ouverte à la licence.
Si les princes de l'Empire n'ont pas succomba
sous la puissance de la maison d'Autriche; si Charles-Quint et ses successeurs, dont les armées étaient si considérables, n'ont pu ruiner le gouvernement féodal, et faire oublier les anciennes lois et les anciennes coutumes , c'est qu'on a opposé la force à la force, des soldats à des soldats. Sans cette ressource, tous les établissemens qui ont d'ailleurs contribué à conserver la liberté germanique, auraient été perdus pour l'Empire. Si les princes eussent été désarmés , ils n'auraient trouvé ni alliés, ni protecteurs assez courageux pour les défendre. En vain aurait-on fait des remontrances ; en vain aurait-on imploré le secours des tribunaux, les lois se taisent devant la force; l'esprit national aurait appris à céder à la nécessité. Aujourd'hui on aurait renoncé à une prérogative, et demain à une autre. A force de traités et de négociations, aucun droit n'aurait enfin subsisté. On se serait fait de nouveaux principes à Munich, à Berlin, à Brunswick, etc., et les princes qui y régnent aujourd'hui, réduits à la condition de simples gentilshommes, n'auraient que la frivole consolation de penser qu'ils ont une origine aussi illustre que leur maître.
Après les règnes de Henri VIII et de ses enfans, jamais l'Angleterre n'aurait pu en venir aux principes établis par la grande chartre, si les Stuarts, en montant sur le trône, avaient trouvé les milices sur le même pied où elles sont aujour-
d'hui. Mais, dit M. Hume, Charles Ier, qui se glorifiait d'être absolu et de ne tenir son pouvoir que de Dieu, n'avait pas une garde de six cents hommes pour faire valoir ses hautes prétentions. Quand les esprits s'aigrirent à la cour et à Londres, et que la nation s'aperçut que le prince voulait défendre ses prérogatives par la force, elle ne fut point prise au dépourvu; elle pouvait, sans imprudence, ne pas recourir à de vaines négociations, parce qu'il lui était aisé de lever une armée contre un prince qui ne lui opposait que six cents hommes. Tant que les Anglais continueront à avoir sur pied dix-huit ou vingt mille hommes de troupes réglées en temps de paix, il leur sera impossible de corriger les vices que j'ai reprochés à leur gouvernement. Le roi, qui n'a déjà que trop de flatteurs de sa trop grande fortune, aura malgré lui une trop haute idée de sa puissance. Sans qu'on s'en aperçoive, il a intimidé les esprits. En voyant de si grandes forces entre les mains du prince, les partisans de la liberté sont naturellement moins fiers; ils ne s'en rendent pas raison, mais ils sentent qu'il faut avoir des complaisances. Ils s'accoutument à une certaine mollesse, tandis qu'il n'est que trop naturel qu'un nouveau Charles Ier prenne le parti de se porter aux dernières extrémités, et de tout hasarder pour augmenter son pouvoir. Que l'Angleterre se rappelle quel aurait été bob
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sort sous le règne de Jacques II, si le prince d'Orange n'y eût fait une descente avec une armée étrangère qui servit de point de ralliement et de retraite aux mécontens. Sans cette protection, leur courage n'aurait osé se montrer devant l'armée du roi qui campait aux environs de Londres ; ou bien , après un vain éclat , il aurait bientôt fait place à la crainte et aux négociations. Si la nouvelle milice, que les Anglais ont imaginée dans la guerre qui vient de finir, est aux ordres de la cour, leur liberté n'est-elle pas exposée au plus grand danger? Si cette milice, au contraire, obéit au parlement , si elle lui doit sa paye , ses honneurs et ses distinctions, la nation sera libre, parce qu'ayant toujours sous la main des forces égales à celles du roi, elle se retrouvera dans la même situation où elle était à l'avènement des Stuarts au trône. Le prince n'usera de ses forces qu'avec prudence. L'équilibre, qui penche aujourd'hui du côté de la cour, sera mieux établi entre le prince et la nation, peut-être viendra-t-il à pencher du côté de la liberté.
La Suède a le gouvernement d'une république et la milice d'une monarchie. Pourquoi les citoyens ne sont -ils pas soldats chez une nation jalouse de ses droits , et qui n'abandonne au roi et au sénat que la puissance exécutrice? Si le prince et les sénateurs ont l'art de se faire aimer et respecter des soldats, j'ai peur qu'ils ne se
fassent bientôt craindre des citoyens. L'histoire, Monseigneur, a dû vous faire connaître le caractère de ces mercenaires qui font la guerre comme un métier. Ils portent, dans la vie civile, cette obéissance aveugle que la discipline rend nécessaire dans une armée. Accoutumés aux voies de fait, et jugeant du droit par la force, ils oppriment leur maître s'ils le peuvent; ou s'ils ne sont ni des soldats prétoriens, ni des janissaires, ni des strélitz, ils servent, sans remords, d'instrumens à la violence.
Si je ne me trompe, Monseigneur, les réflexions que je viens de faire suffisent pour vous convaincre qu'un peuple à qui l'on rend le droit de faire ses lois, ne le conservera pas long-temps, si les citoyens achètent des soldats pour se défendre, et ne se croient pas destinés à repousser l'ennemi de la patrie les armes à la main. La république romaine fut invincible , parce que ses citoyens étaient soldats, et qu'il fallait avoir fait la guerre pour parvenir aux magistratures. C'est parce qu'elle n'admettait dans ses légions que des hommes intéressés à la gloire et au salut de la patrie, qu'elle put établir cette discipline rigide et savante qui fut l'àme de ses succès et de ses triomphes. C'est parce que les plébéiens défendaient leur patrie, qu'ils surent défendre, affermir et conserver leur liberté. L'histoire ne nous apprend-elle pas que la Grèce ne commença à
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déchoir et éprouver les désordres de l'anarchie ou de la tyrannie, que quand les citoyens riches, amollis par les richesses, le luxe et l'oisiveté, distinguèrent les fonctions civiles des fonctions militaires, ne portèrent plus les armes, et ne contribuèrent qu'aux frais de la guerre. Enfin, Monseigneur, ne pourrais-je pas vous dire que la république de Pologne ne subsiste que parle génie militaire de sa noblesse? Il y a long -temps que les vices de son gouvernement l'auraient perdue, si ses braves citoyens n'avaient tous été soldats pour défendre leur liberté.
Si les mœurs actuelles de l'Europe ne permettent pas de former des nations militaires, peutêtre ne faut-il l'attribuer qu'au médiocre intérêt qu'ont la plupart des peuples à défendre une patrie qui ne les rend pas heureux. Mais dans une révolution dont la liberté serait l'objet, et qui donnerait aux esprits un nouveau mouvement et de nouvelles idées, il est vraisemblable qu'on pourrait obliger les citoyens à ne point regarder la guerre comme une corvée; pourvu cependant qu'ils ne fussent pas corrompus par le luxe et cet esprit de commerce et d'agiotage qui n'estime que les richesses; ou que le législateur ne fût pas assez déraisonnable pour exiger des efforts de courage et de générosité, en regardant l'argent comme le nerf de la guerre et de la paix. Dans le moment où les Suédois réformèrent leur gouver-
nement après la mort de Charles XII, je suis persuadé qu'il aurait été possible de réduire les troupes réglées au nombre suffisant pour servir de garnison à quelques forteresses nécessaires sur les frontières, et de former dans les provinces une milice nationale toujours prête à s'assembler, et qui aurait été brave et même bien disciplinée. Les personnes qui doutent de cette vérité ne connaissent pas toutes les ressources de la liberté; elles ignorent ce qu'ont fait autrefois des républiques militaires, et qu'avec des récompenses ou des distinctions sagement établies, rien n'est impossible à des hommes qui aiment leur patrie.
Quoi qu'il en soit, si les citoyens ne sont pas destinés à être soldats , gardez-vous d'avilir les troupes mercenaires que vous achetez; il vous en coûterait beaucoup d'argent pour n'avoir que de misérables défenseurs. Moins vos soldats auraient d'honneur, plus il serait aisé de les employer contre les citoyens; et sûrement ils intimideront des bourgeois assez lâches eux-mêmes pour avoir craint de défendre leur patrie. Accoutumez vos milices mercenaires à la discipline la plus sévère et la plus exacte. Ne craignez jamais de leur inspirer trop de courage et d'intrépidité, mais soumettez leur conduite à un conseil dont les membres n'auront qu'une autorité courte et passagère. Tous les a us nommez les généraux qui doivent
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les commander, afin qu'ils n'aient jamais le temps d'acquérir un crédit dangereux.
En prenant les mesures les plus sages contre l'ambition des milices mercenaires; en faisant tous ses efforts pour empêcher que les magistrats n'abusent de la force qui leur est confiée, le législateur n'a rien fait pour la sûreté publique, s'il néglige de leur ôter l'administration des finances. Des hommes qui disposeraient du trésor public, acquerraient une autorité d'autant plus funeste, qu'ils corrompraient les citoyens par des grâces , des dons et des largesses. N'espérez point de prévenir leurs fraudes, et de les obliger à vous rendre un compte fidèle de leur administration. Ces magistrats trouveront le secret d'éluder la force de vos lois, leurs complices les rendront redoutables; et, après avoir balancé pendant quelque temps le crédit de la nation entière , ils finiront par l'asservir. Que tout ce qui se lève de subside , et tout ce qui se paie pour le service du public, soit levé et payé par la nation même. Elle sera plus économe, ses bienfaits ne corrompront jamais; et si ses trésoriers la trompent, leurs fraudes n'auront jamais des suites aussi dangereuses que celles des magistrats.
Avec quelque soin que le réformateur d'une nation tourne ses vues vers la sorte de bonheur que la nature destine aux hommes , quelque peine qu'il ait prise pour affermir son nouveau gouvernement,
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ses méditations , ses soins , ses travaux , tout sera perdu, s'il ne s'applique, d'une manière particulière, à donner des mœurs à ses citoyens ; c'est sur ce fondement que l'édifice politique doit s'élever. Je ne vous répéterai point ici, Monseigneur, ce que j'ai dit, avec assez d'étendue, dans un autre ouvrage où j'ai eu la hardiesse de faire parler un des plus grands hommes de l'antiquité, sur le rapport de la morale avec la politique. Je ne vous répéterai pas qu'il n'y a point de vertu , quelque obscure qu'elle soit, qui ne soit utile et nécessaire au bonheur de la société ; que les vertus domestiques décident des moeurs publiques; qu'il est insensé d'espérer de bons magistrats quand on n'a pas commencé par rendre les citoyens honnêtes gens dans le sein de leur famille; que les bonnes mœurs ont souvent tenu lieu de lois , parce qu'elles portent naturellement à l'amour de l'ordre et de la justice ; mais que les lois ne suppléent jamais aux mœurs, parce que sans cet appui, elles sont continuellement attaquées et finissent par être méprisées et violées impunément. Vous savez, Monseigneur, qu'il y a quatre vertus principales : la tempérance, l'amour du travail , l'amour de la gloire et le respect pour la religion. Sans le secours de ces (juatre vertus, un peuple ne fera jamais que de vains efforts pour être juste, prudent et courageux , c'est-à-dire pour être lieu reux et affermir son bonheur.
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Que de réflexions ne pourrais-je pas ajouter ici sur la nature et le caractère des lois que doit porter un prince qui veut faire une réforme véritablement utile dans ses états ? Mais cette matière est trop vaste et trop importante pour ne pas mériter un ouvrage à part. Si mes forces me le permettent, j'oserai peut-être un jour entreprendre cet essai pour vous occuper dans vos méditations. Qu'il me suffise aujourd'hui d'avoir l'honneur de vous dire que toute loi est plus ou moins sage , à mesure qu'elle est plus ou moins propre à réprimer l'avarice et l'ambition des citoyens, des magistrats et du gouvernement. Tout établissement qui favorise l'une de ces deux passions est pernicieux. Cette règle est générale : dans aucun lieu, dans aucun temps, dans aucune circonstance, elle n'est sujette à aucune exception, et il me serait aisé de le prouver par l'histoire de la prospérité et de la décadence de tous les états anciens et modernes.