‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 19 sur 52 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

De la méthode avec laquelle un prince doit procéder dans la réforme du gouvernement et des lois.

Certainement je veux rendre justice à un prince qui, après avoir étudié avec soin les pays soumis à sa domination, forme le projet d'en réformer les abus; cependant s'il se borne à établir un nouvel ordre dans les différentes parties de l'ad-

ministration , sans rien changer à la forme même du gouvernement, je louerai ses bonnes intentions ; mais il faudra avouer qu'il ne remplit que les devoirs les moins importans qu'on attend d'un législateur.

En effet, Monseigneur, n'avez vous pas remarqué dans toutes vos lectures , que les princes qui se sont bornés à faire des lois sur des objets particuliers, n'ont produit qu'un bien passager et très-court ? Vous avez pu observer que , s'ils ont vieilli sur le trône, ils ont vu quelquefois euxmêmes leurs établissemens tomber en décadence. La sagesse d'un règne ne sert jamais de leçon au règne qui lui succède. Soit qu'un prince, en montant sur le trône , se croie plus sage que son prédécesseur, soit qu'il ait un caractère différent , il est rare qu'il ne se conduise pas par des vues et des principes opposés. Suivez l'histoire d'une monarchie , et vous verrez que la plupart des souverains ne portent une attention particulière sur rien, tandis que quelques autres ne songent qu'à la partie pour laquelle ils ont quelque goût. L'un corrigera les milices , et l'autre les tribunaux de justice; celui-ci s'occupe de la marine ou de ses finances, et celui-là des arts, du commerce ou de l'agriculture. On croirait qu'après un certain temps , toutes les parties de l'état doivent être enfin corrigées et bien administrées par cette conduite différente des soiwe-

rains : cependant l'ouvrage de la réforme n'est jamais qu'ébauché, parce qu'on n'a aucune confiance aux lois ; on est accoutumé à les voir .toutes tour à tour négligées sous un gouvernement qui n'a aucune suite , ni aucune tenue. A force de se multiplier, et de se contredire, les lois forment enfin un chaos où les citoyens ne comprennent rien; et les jurisconsultes eux-mêmes se forment une routine qui leur tient lieu de jurisprudence. Charlemagne , dont on vous a fait connaître et admirer le vaste et puissant génie, avait compris que tant que la puissance législative sera déposée dans les mains d'un seul homme, la législation doit être vicieuse. Plus il était grand, plus il connaissait l'étendue des devoirs d'un législateur ; et plus il les connaissait, plus il était persuadé qu'il lui était impossible de les remplir. Comment, se disait-il sans doute, pourrais-je entrer par moimême dans tous les détails qui me seraient nécessaires pour faire de bonnes lois? Si je néglige quelque partie , n'est-ce point par-là que la corruption se glissera dans l'état? Si je veux juger sur les rapports des personnes à qui je donnerai ma confiance, qui me répondra qu'ayant un si grand intérêt à me flatter et à me tromper, ils me rendront un compte fidèle? Qui me répondra qu'ils n'auront pas vu la situation du peuple au travers de leurs préjugés et de leurs passions? Je me charge donc d'un fardeau que je ne puis porter,

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