‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 22 sur 52 · OBJET DE CET OUVRAGE · texte numérisé non relu

OBJET DE CET OUVRAGE

Il était naturel aux hommes de suppléer à la faiblesse de leur bras par les moyens que la nature avait mis à leur portée ; et ils ont été mécaniciens avant de chercher à l'être. C'est ainsi qu'ils ont été logiciens : ils ont pensé avant de chercher comment on pense. Il fallait même qu'il s'écoulât des siècles pour faire soupçonner que la pensée peut être assujettie à des lois; et aujourd'hui le plus grand nombre pense encore sans former de pareils soupçons.

Cependant un heureux instinct , qu'on nommait talent, c'est-à-dire une manière de voir plus sûre et mieux sentie, guidait à leur insu les meilleurs esprits. Leurs écrits devenaient des modèles ; et on chercha dans ces écrits par quel artifice inconnu même à eux, ils produisaient le plaisir et la lumière. Plus ils étonnaient, plus on imagina qu'ils avaient des moyens extraordinaires, et l'on chercha ces moyens extraordinaires quand on

aurait dû n'en chercher que de simples. On crut donc bientôt avoir deviné les hommes de génie. Mais on ne les devine pas facilement : leur secret est d'autant mieux gardé, qu'il n'est pas toujours en leur pouvoir de le révéler.

On a donc cherché les lois de l'art de penser où elles n'étaient pas; et c'est là vraisemblablement que nous les chercherions nous-mêmes, si nous avions à commencer cette recherche. Mais, en les cherchant où ils ne sont pas , on nous a montré où elles sont ; et nous pouvons nous flatter de les trouver, si nous savons mieux observer qu'on n'a fait.

c'est une Or, comme l'art de mouvoir de grandes masses Bacon. a ses lois dans les facultés du corps et dans les

leviers dont nos bras ont appris à se servir, l'art de penser a les siennes dans les facultés de l'âme , et dans les leviers dont notre esprit a également appris à se servir. Il faut donc observer ces facultés et ces leviers.

Certainement un homme n'imaginerait pas d'établir des définitions, des axiomes, des principes, s'il voulait, pour la première fois, faire quelque usage des facultés de son corps. Il ne le peut pas. Il est forcé de commencer par se servir de ses bras : il lui est naturel de s'en servir, il lui est également naturel de s'aider de tout ce qu'il sent pouvoir lui être de quelque secours, et il se fait bientôt un levier d'un bâton. L'usage

augmente ses forces : l'expérience, qui lui fait remarquer pourquoi il a mal fait , comment il peut mieux faire, développe peu à peu toutes les facultés de son corps , et il s'instruit.

C'est ainsi que la nature nous force de commencer, lorsque, pour la première fois, nous faisons quelque usage des facultés de notre esprit. C'est elle qui les règle seule, comme elle a d'abord réglé seule les facultés du corps; et si dans la suite nous sommes capables de les conduire nousmêmes, ce n'est qu'autant que nous continuons comme elle nous a fait commencer, et nous devons nos progrès aux premières leçons qu'elle nous a données. Nous ne commencerons donc pas cette Logique par des définitions, des axiomes, des principes : nous commencerons par observer les leçons que la nature nous donne.

Dans la première Partie , nous verrons que l'analise est une méthode que nous avons apprise de la nature même; et nous appliquerons, d'après cette méthode, l'origine et la génération, soit des idées, soit des facultés de l'âme. Dans la seconde, nous considérerons Panalise dans ses moyens et dans ses effets, et l'art de raisonner sera réduit à une langue bien faite.

Cette Logique ne ressemble à aucune de celles qu'on a faites jusqu'à présent. Mais la manière neuve dont elle est traitée ne doit pas être son seul avantage; il faut encore qu'elle soit la plus simple, la plu facile et la plus lumineuse.

3a2 LA LOGIQUE.

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