‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 23 sur 52 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Comment la nalure donne les premières leçons de l'art de penser.

Lafacuitéde IN os sens sont les premières facultés que nous

sentir est la pre-

ïéiëde1'àmaeCul" remarquons. C est par eux seuls que les impressions des objets viennent jusqu'à l'âme. Si nous avions été privés de la vue, nous ne connaîtrions ni la lumière ni les couleurs : si nous avions été privés de l'ouïe, nous n'aurions aucune connaissance des sons : en un mot, si nous n'avions jamais eu aucun sens, nous ne connaîtrions aucun des objets de la nature.

Mais, pour connaître ces objets, suffit-il d'avoir des sens? Non sans doute; car les mêmes sens nous sont communs à tous, et cependant nous n'avons pas les mêmes connaissances. Cette inégalité ne peut provenir que de ce que nous ne savons pas tous faire également de nos sens

l'usage pour lequel ils nous ont été donnés. Si je n'apprends pas à les régler, j'acquerrai moins de connaissances qu'un autre, par la même raison qu'on ne danse bien qu'autant qu'on apprend à régler ses pas. Tout s'apprend, et il y a un art pour conduire les facultés de l'esprit, comme il y en a un pour conduire les facultés du corps. Mais on n'apprend à conduire celles-ci , que parce qu'on les connaît : il faut donc connaître celleslà pour apprendre à les conduire.

Les sens ne sont que la cause occasionelle des impressions que les objets font sur nous. C'est l'âme qui sent ; c'est à elle seule que les sensations appartiennent ; et sentir est la première faculté que nous remarquons en elle. Cette faculté se distingue en cinq espèces, parce que nous avons cinq espèces de sensations. L'âme sent par la vue, par l'ouïe, par l'odorat, par le goût, et principalement par le toucher.

Dès que l'âme ne sent que par les organes du *«•• faucon

régler, quand

corps, il est évident que nous apprendrons à ■«■•■■«»■«*■

F ' x. IL glcr nos sens.

conduire avec règle la faculté de sentir de notre âme , si nous apprenons à conduire avec règle nos organes sur les objets que nous voulons étudier.

Mais comment apprendre à bien conduire ses nous saurons

# régler ceux-ci ,

sens? En faisant ce que nous avons fait lorsque quand "<>»*<»«•-

T. T. rons remarqué

nous les avons bien conduits. Il n'y a personne à qui \T™Z\ Lien

^ conduits quel-

il ne soit arrivé de les bien conduire, quelquefois *iuefoi5au moins. C'est une chose sur laquelle les besoins

et l'expérience nous instruisent promptement : les enfans en sont la preuve. Ils acquièrent des connaissances sans notre secours ; ils en acquièrent malgré les obstacles que nous mettons au développement de leurs facultés. Ils ont donc un art pour en acquérir. Il est vrai qu'ils en suivent les règles à leur insu ; mais ils les suivent. Il ne faut donc que leur faire remarquer ce qu'ils font quelquefois, pour leur apprendre à le faire toujours; et il se trouvera que nous ne leur apprendrons que ce qu'ils savaient faire. Comme ils ont commencé seuls à développer leurs facultés, ils sentiront qu'ils les peuvent développer encore s'ils font, pour achever ce développement, ce qu'ils ont fait pour le commencer. Ils le sentiront d'autant plus qu'ayant commencé avant d'avoir rien appris, ils ont bien commencé, parce que c'est la nature qui commençait pour eux. c'est b nature, C'est la nature, c'est-à-dire nos facultés déter-

c'est-à-dire ce

SrnmifnTespar minées par nos besoins : car les besoins et les fa-

nos besoins, qui » . !

commencent a cultes sont proprement ce que nous nommons la

nous instruire. *

nature de chaque animal ; et par-là nous ne voulons dire autre chose, sinon qu'un animal est né avec tels besoins et telles facultés. Mais, parce que ces besoins et ces facultés dépendent de l'organisation et varient comme elle, c'est une conséquence que par la nature nous entendions la confirmation des organes : et en effet, c'est là ce qu'elle est dans son principe.

Les animaux qui s'élèvent dans les airs, ceux qui ne vont que terre à terre, ceux qui vivent dans les eaux, sont autant d'espèces qui, étant conformées différemment, ont chacune des besoins et des facultés qui ne sont qu'à elles, ou, ce qui est la même chose, ont chacune leur nature.

C'est cette nature qui commence ; et elle commence toujours bien, parce qu'elle commence seule. L'intelligence qui l'a créée l'a voulu; çlle lui a tout donné pour bien commencer. 11 fallait que chaque animal pût veiller de bonne heure à sa conservation; il ne pouvait donc s'instruire trop promptement, et les leçons de la nature devaient être aussi promptes que sûres.

Un enfant n'apprend que parce qu'il sent le Commenlunt besoin de s'instruire. Il a, par exemple, un in- ï térêt à connaître sa nourrice, et il la connaît bientôt : il la démêle entre plusieurs personnes; il ne la confond avec aucune ; et connaître n'est que cela. En effet, nous n'acquérons des connaissances qu'à proportion que nous démêlons une plus grande quantité de choses, et que nous remarquons mieux les qualités qui les distinguent : nos connaissances commencent au premier objet que nous avons appris à démêler.

Celles qu'un enfant a de sa nourrice ou de toute autre chose, ne sont encore pour lui que des qualités sensibles. Il ne les a donc acquises que

enfant acquier es conn;ussan" ces.

3â6 LA LOGIQUE.

par la manière dont il a conduit ses sens. Un besoin pressant peut lui faire porter un faux jugement, parce qu'il le fait juger à la hâte; mais Terreur ne peut être que momentanée. Trompé dans son attente, il sent bientôt la nécessité de juger une seconde fois, et il juge mieux; l'expérience, qui veille sur lui, corrige ses méprises. Croit-il voir sa nourrice , parce qu'il aperçoit dans l'éloignement une personne qui lui ressemble? son erreur ne dure pas. Si un premier coup d'œil l'a trompé, un second le détrompe, et il la cherche des yeux.

comment la Ainsi les sens détruisent souvent eux-mêmes

nature l'avertit \ -i r • 1 »

de se» méprises, les erreurs ou ils nous ont fait tomber; c est que , si une première observation ne répond pas au besoin pour lequel nous l'avons faite, nous sommes avertis par -là que nous avons mal observé, et nous sentons la nécessité d'observer de nouveau. Ces avertissemens ne nous manquent jamais, lorsque les choses sur lesquelles nous nous trompons nous sont absolument nécessaires; car, dans la jouissance , la douleur vient à la suite d'un jugement faux , comme le plaisir vient à la suite d'un jugement vrai. Le plaisir et la douleur, voilà donc nos premiers maîtres : ils nous éclairent, parce qu'ils nous avertissent si nous jugeons bien ou si nous jugeons mal ; et c'est pourquoi , dans l'enfance, nous faisons sans secours des progrès qui paraissent aussi rapides qu'étonnans.

Un art de raisonner nous serait donc tout -à- pourquoi eiie

cesse de l'aver-

fait inutile, s'il ne nous fallait jamais juger que lirdes choses qui se rapportent aux besoins de première nécessité. Nous raisonnerions naturellement bien, parce que nous réglerions nos jugemens sur les avertissemens de la nature. Mais à peine nous commençons à sortir de l'enfance, que nous portons déjà une multitude de jugemens, sur lesquels la nature ne nous avertit plus. Au contraire, il semble que le plaisir accompagne les jugemens faux comme les jugemens vrais, et nous nous trompons avec confiance; c'est que dans ces occasions la curiosité est notre unique besoin, et que la curiosité ignorante se contente de tout. Elle jouit de ses erreurs avec une sorte de plaisir; elle s'y attache souvent avec opiniâtreté, prenant un mot qui ne signifie rien pour une réponse, et n'étant pas capable de reconnaître que cette réponse n'est qu'un mot. Alors nos erreurs sont durables. Si, comme il n'est que trop ordinaire, nous avons jugé des choses qui ne sont pas à notre portée, l'expérience ne saurait nous détromper; et, si nous avons jugé des autres avec précipitation, elle ne nous détrompe pas davantage , parce que notre prévention ne nous permet pas de la consulter.

Les erreurs commencent donc lorsque la nature cesse de nous avertir de nos méprises, c'est-à-dire lorsque, jugeant des choses qui ont peu de rap-

port aux besoins de première nécessité, nous ne savons pas éprouver nos jugemens pour reconnaître s'ils sont vrais ou s'ils sont faux (Cours cP étude, Hist. anc, Iw. ///, chap. III.) x. unique moyen Mais enfin, puisqu'il y a des choses dont nous

1 Pour apprendre un art mécanique , il ne suffit pas d'en concevoir la théorie , il en faut acquérir la pratique : car la théorie n'est que la connaissance des règles; et l'on n'est pas mécanicien par cette seule connaissance ; on ne l'est que par l'habitude d'opérer. Cette habitude une "fois acquise, les règles deviennent inutiles; on a plus besoin d'y penser, et on fait bien, en quelque sorte, naturellement.

C'est ainsi qu'il faut apprendre l'art de raisonner. Il ne suffirait pas de concevoir cette Logique : si l'on ne se fait pas une habitude de la méthode qu'elle enseigne , et si cette habitude n'est pas telle qu'on puisse raisonner bien sans avoir besoin de penser aux règles , on n'aura pas la pratique de l'art de raisonner; on n'en aura que la théorie.

Cette habitude, comme toutes les autres, ne peut se contracter que par un long exercice. Il faut donc s'exercer sur beaucoup d'objets. J'indique ici les lectures qu'il faudra faire à cet effet, et je les indiquerai ailleurs de la même manière. Mais , parce qu'on acquiert la pratique d'un art d'autant plus facilement , qu'on en conçoit mieux la théorie , on fera bien de ne faire les lectures auxquelles je renvoie, que lorsqu'on aura saisi l'esprit de cette Logique; ce qui demande qu'on la lise au moins une fois.

Quand on aura saisi l'esprit de cette Logique, on la recommencera; et, à mesure qu'on avancera, on fera les lectures que j'indique. J'ose promettre à ceux qui l'étudieront ainsi, qu'ils acquerront pour toutes leurs études une facilité dont ils seront étonnés : j'en ai l'expérience.

connaissance.

jugeons bien, même dès l'enfance, il n'y a qu'à d'acquérir «i* observer comment nous nous sommes conduits pour en juger, et nous saurons comment nous devons nous conduire pour juger des autres. Il suffira de continuer comme la nature nous a fait commencer, c'est-à-dire d'observer, et de mettre nos jugemens à l'épreuve de l'observation et de l'expérience.

C'est ce que nous avons tous fait dans notre première enfance ; et , si nous pouvions nous rappeler cet âge, nos premières études nous mettraient sur la voie pour en faire d'autres avec fruit. Alors chacun de nous faisait des découvertes qu'il ne devait qu'à ses observations et à son expérience; et nous en ferions encore aujourd'hui, si nous savions suivre le chemin que la nature nous avait ouvert.

Il ne s'agit donc pas d'imaginer nous-mêmes un système pour savoir comment nous devons acquérir des connaissances : gardons-nous-en bien. La nature a fait ce système elle-même; elle pouvait seule le faire : elle l'a bien fait, et il ne nous reste qu'à observer ce qu'elle nous apprend.

Il semble que, pour étudier la nature, il faudrait observer dans les enfans les premiers développemens de nos facultés , ou se rappeler ce qui nous est arrivé à nous-mêmes. L'un et l'autre sont difficiles. Nous serions souvent réduits à l;i nécessité de faire des suppositions. Mais des siip-

33o LA LOGIQUE.

positions auraient l'inconvénient de paraître quelquefois gratuites, et d'autres fois d'exiger qu'on se mît dans des situations où tout le monde ne saurait pas se placer. Il suffit d'avoir remarqué que les enfans n'acquièrent de vraies connaissances que parce que , n'observant que des choses relatives aux besoins les plus urgens, ils ne se trompent pas; ou que, s'ils se trompent, ils sont aussitôt avertis de leurs méprises. Bornons -nous à rechercher comment aujourd'hui nous nous conduisons nous-mêmes , lorsque nous acquérons des connaissances. Si nous pouvons nous assurer de quelques-unes, et de la manière dont nous les avons acquises, nous saurons comment nous en pouvons acquérir d'autres.

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