CHAPITRE
Que l'analise fait les esprits justes.
Chacun de nous peut remarquer qu'il ne con- Les sensation?, considé-
naît les objets sensibles que par les sensations £2^7 e £
«•i •. ,1 .• • objets sensibles,
qu il en reçoit : ce sont les sensations qui nous sont proprement
cequ'onnomme
les représentent. idées-
Si nous sommes assurés que, lorsqu'ils sont présens, nous ne les voyons que dans les sensations qu'ils font actuellement sur nous, nous ne le sommes pas moins que, lorsqu'ils sont absens, nous ne les voyons que dans le souvenir des sensations qu'ils ont faites. Toutes les connaissances que nous pouvons avoir des objets sensibles ne sont donc, dans le principe, et ne peuvent être que des sensations.
Les sensations, considérées comme représentant les objets sensibles, se nomment idées; expression figurée, qui au propre signifie la même chose qu images.
Autant nous distinguons de sensations différentes, autant nous distinguons d'espèces d'idées ; et ces idées sont ou des sensations actuelles, ou elles ne sont qu'un souvenir des sensations que nous avons eues.
Quand nous les acquérons par la méthode ana- CMtranai;«
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soie qui donne litique découverte dans le chapitre précédent,
des idées exac- . .
tes ou de vraies elles s' arrangent avec ordre dans 1 esprit ; elles y
connaissances. o 1 ' «/
conservent l'ordre que nous leur avons donné, et nous pouvons facilement nous les retracer avec la même netteté avec laquelle nous les avons acquises. Si au lieu de les acquérir par cette méthode, nous les accumulons au hasard, elles seront dans une grande confusion , et elles y resteront. Cette confusion ne permettra plus à l'esprit de se les rappeler d'une manière distincte; et, si nous voulons parler des connaissances que nous croyons avoir acquises, on ne comprendra rien à nos discours , parce que nous n'y comprendrons rien nous-mêmes. Pour parler d'une manière à se faire entendre, il faut concevoir et rendre ses idées dans l'ordre analitique, qui décompose et recompose chaque pensée. Cet ordre est le seul qui puisse leur donner toute la clarté et toute la précision dont elles sont susceptibles ; et, comme nous n'avons pas d'autre moyen pour nous instruire nous-mêmes, nous n'en avons pas d'autre pour communiquer nos connaissances. Je l'ai déjà prouvé, mais j'y reviens, et j'y reviendrai encore; car cette vérité n'est pas ' assez connue ; elle est même combattue, quoique simple, évidente et fondamentale.
En effet, que je veuille connaître une machine, je la décomposerai pour en étudier séparément chaque partie. Quand j'aurai de chacune une idée
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exacte, et que je pourrai les remettre dans le même ordre où elles étaient, alors je concevrai parfaitement cette machine parce que je l'aurai décomposée et recomposée.
Qu'est-ce donc que concevoir cette machine? C'est avoir une pensée qui est composée d'autant d'idées qu'il y a de parties dans cette machine même, d'idées qui les représentent chacune exactement, et qui sont disposées dans le même ordre.
Lorsque je l'ai étudiée avec cette méthode, qui est la seule, alors ma pensée ne m'offre que des idées distinctes ; et elle s'analise d'elle-même, soit que je veuille m'en rendre compte, soit que je veuille en rendre compte aux autres.
Chacun peut se convaincre de cette vérité par r;e,,c mélhoà*
r r est connue de
sa propre expérience ; il n'y a pas même jusqu'aux toul ,e monde* plus petites couturières qui n'en soient convaincues : car si , leur donnant pour modèle une rohe d'une forme singulière, vous leur proposez d'en faire une semblable, elles imagineront naturellement de défaire et de refaire ce modèle pour apprendre à faire la robe que vous demandez. Elles savent donc l'analise aussi bien que les philosophes, et elles en connaissent l'utilité beaucoup mieux que ceux qui s'obstinent à soutenir qu'il y a une autre méthode pour s'instruire.
Croyons avec elles qu'aucune autre méthode ne peut suppléera l'analisr. Aucune autre ne peut îvpandiv la inrme lumière : nous en aurons la
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preuve toutes les fois que nous voudrons étudier un objet un peu composé. Cette méthode, nous ne l'avons pas imaginée; nous ne l'avons que trouvée, et nous ne devons pas craindre qu'elle nous égare. Nous aurions pu, avec les philosophes, en inventer d'autres, et mettre un ordre quelconque entre nos idées : mais cet ordre, qui n'aurait pas été celui de l'analise, aurait mis dans nos pensées la même confusion qu'il a mise dans leurs écrits : car il semble que plus Us affichent l'ordre, plus ils s'embarrassent, et moins on les entend. Ils ne savent pas que l'analise peut seule nous instruire ; vérité pratique connue des artisans les plus grossiers, cest par eue» Il y a des esprits justes qui paraissent n'avoir
que les esprits
'forme, se sont rien étudié, parce quils ne paraissent pas avoir médité pour s'instruire : cependant ils ont fait des études, et ils les ont bien faites. Comme il les faisaient sans dessein prémédité, ils ne songeaient pas à prendre des leçons d'aucun maître, et ils ont eu le meilleur de tous, la nature. C'est elle qui leur a fait faire l'analise des choses qu'ils étudiaient ; et le peu qu'ils savent, ils le savent bien. L'instinct, qui est un guide si sûr; le goût, qui juge si bien et qui cependant juge au moment même qu'il sent; les talens, qui ne sont eux-mêmes que le goût, lorsqu'il produit ce dont il est le juge; toutes ces facultés sont l'ouvrage de la nature , qui, en nous faisant analiser à notre insu, semble
es mauvaises méthodes font
vouloir nous cacher tout ce que nous lui devons. C'est elle qui inspire l'homme de génie ; elle est la muse qu'il invoque, lorsqu'il ne sait pas d'où lui viennent ses pensées.
Il y a des esprits faux qui ont fait de grandes études. Ils se piquent de beaucoup de méthode, îè»\spriu fau* et ils n'en raisonnent que plus mal : c'est que, lorsqu'une méthode n'est pas la bonne, plus on la suit, plus on s'égare. On prend pour principes des notions vagues, des mots vides de sens ; on se fait un jargon scientifique dans lequel on croit voir l'évidence ; et cependant on ne sait dans le vrai ni ce qu'on voit, ni ce qu'on pense, ni ce qu'on dit. On ne sera capable d'analiser ses pensées qu'autant qu'elles seront elles-mêmes l'ouvrage de l'analise.
C'est donc encore une fois, par l'analise, et par l'analise seule, que nous devons nous instruire. C'est la voie la plus simple, parce qu'elle est la plus naturelle; et nous verrons qu'elle est encore la plus courte. C'est elle qui a fait toutes les découvertes ; c'est par elle que nous retrouverons foui ce qui a été trouvé; et ce qu'on nomme méthode cV invention nVst autre chose que l'analise ( Court tV Études, A ri de penser, part. a , châri, f\).