‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 26 sur 52 · CHAPITRE IVj · texte numérisé non relu

CHAPITRE IVj

Comment la nature nous fait observer les objets sensibles, pour nous donner des idées de différentes espèces.

on ne pem JVous ne pouvons aller que du connu à Vin-

instruire qu'en

conduisant du coïiuu , est un principe trivial dans la théorie, et

connu alincon- 7 l V '

nu.

presque ignoré dans la pratique. Il semble qu'il ne sort senti que par les hommes qui n'ont point étudié. Quand ils veulent vous faire comprendre une chose que vous ne connaissez pas, ils prennent une comparaison dans une autre que vous connaissez; et, s'ils ne sont pas toujours heureux dans le choix des comparaisons , ils font voir au moins qu'ils sentent ce qu'il faut faire pour être entendus.

Il n'en est pas de même des savans. Quoiqu'ils veulent instruire, ils oublient volontiers d'aller du connu à l'inconnu. Cependant , si vous voulez me faire concevoir des idées que je n'ai pas, il faut me prendre aux idées que j'ai. C'est à ce que je sais que commence tout ce que j'ignore, tout ce qu'il est possible d'apprendre ; et s'il y a une méthode pour me donner de nouvelles connaissances, elle ne peut être que la méthode même qui m'en à déjà donné.

En effet, toutes nos connaissances viennent

1 A logique. 343

(les sens, celles que je n'ai pas comme celles que j'ai; et ceux qui sont plus savans que moi ont été aussi ignorans que je le suis aujourd'hui. Or, s'ils se sont instruits en allant du connu à l'inconnu, pourquoi ne m'instruirais-je pas en allant comme eux du connu à l'inconnu ? Et si chaque connaissance que j'acquiers me prépare à une connaissance nouvelle, pourquoi ne pourrais -je pas aller, par une suite d'analises, de connaissance en connaissance? En un mot, pourquoi ne trouverais-je pas ce que j'ignore dans des sensations où ils l'ont trouvé, et qui nous sont communes?

Sans doute ils me feraient facilement découvrir tous ce qu'ils ont découvert, s'ils savaient toujours eux-mêmes comment ils se sont instruits. Mais ils l'ignorent, parce que c'est une chose qu'ils ont mal observée, ou à laquelle la plupart n'ont pas même pensé. Certainement ils ne se sont instruits qu'autant qu'ils ont fait des analises, et qu'ils les ont bien faites. Mais ils ne le remarquaient pas : la nature les faisait en quelque sorte en eux sans eux; et ils aimaient à croire que l'avantage d'acquérir des connaissances est un don, un talent qui ne se communique pas facilement. Il ne faut donc pas s'élon ner si nous avons de la peine à les entendre : dès qu'on se pique de lalens privilégiés, on u'est |».. fait pour se mettre a la portée des antres.

Quoi qu'il en soit, tout le monde est forcé de reconnaître que nous ne pouvons aller que du connu à l'inconnu. Voyons l'usage que nous pouvons faire de cette vérité.

Quiconque à Encore enfans , nous avons aquis des connais-

acquis des con-

naissances, peut sances par une suite d'observations et d'analises.

en acquérir en- 1

C'est donc à ces connaissances que nous devons recommencer pour continuer nos études. Il faut les observer, les analiser, et découvrir, s'il est possible, tout ce qu'elles renferment.

Ces connaissances sont une collection d'idées , et cette collection est un système bien ordonné, c'est-à-dire une suite d'idées exactes, où l'analise a mis l'ordre qui est entre les choses mêmes. Si les idées étaient peu exactes et sans ordre , nous n'aurions que des connaissances imparfaites, qui même ne seraient pas proprement des connaissances. Mais il n'y a personne qui n'ait quelque système d'idées exactes bien ordonnées; si ce n'est pas sur des matières de spéculation, ce sera du moins sur des choses d'usage, relatives à nos besoins. Il n'en faut pas davantage. C'est à ces idées qu'il faut prendre ceux qu'on veut instruire ; et il est évident qu'il faut leur en faire remarquer l'origine et la génération , si de ces idées on veut les conduire à d'autres.

Lesidéesnais. Or, si nous observons l'origine et la génération

sent successive- . . , , A

ment les unes clés idées , nous les verrons naître successivement

des autres.

les unes des autres; et, si cette succession est con-

forme à la manière dont nous les acquérons, nous en aurons bien fait Fanalise. L'ordre de l'analise est donc ici Tordre même de la génération des idées.

Nous avons dit que les idées des objets sen- nos premières

i J idées sont des

sibles ne sont , dans leur origine , que les sensa- ^Ls. ,n< tions qui représentent ces objets. Mais il n'existe dans la nature que des individus : donc nos premières idées ne sont que des idées individuelles, des idées de tel ou tel objet.

Nous n'avons pas imaginé des noms pour chaque jj^j'*""1^ individu; nous avons seulement distribué les in- Jêî essp"ceY. e' dividus dans différentes classes , que nous distinguons par des noms particuliers, et ces classes sont ce qu'on nomme genres et espèces. Nous avons, par exemple, mis dans la classé d'arbre, les plantes dont la tige s'élève à une certaine hauteur, pour se diviser en une multitude de branches, et former de tous ses rameaux une touffe plus ou moins grande. Voilà une classe générale qu'on nomme genre. Lorsque ensuite on a observé que les arbres diffèrent par la grandeur, par la structure, par les fruits, etc. , on a distingué d'autres classes subordonnées à la première qui les comprend toutes; et ces classes subordonnées sont ce qu'on nomme espèi i

C'est ainsi que nous distribuons, dans différentes classes, toutes les choses qui peuvent venir » notre connaissance; par ce moyen nous leur

donnons à. chacune une place marquée, et nous savons toujours où les reprendre. Oublions ces classes pour un moment, et imaginons qu'on eût donné à chaque individu un nom différent; nous sentons aussitôt que la multitude des noms eût fatigué notre mémoire pour tout confondre, et qu'il nous eût été impossible d'étudier les objets qui se multiplient sous nos yeux , et de nous en faire des idées distinctes.

Rien n'est donc plus raisonnable que cette distribution; et, quand on considère combien elle nous est utile, ou même nécessaire, on serait porté à croire que nous l'avons faite à dessein. Mais on se tromperait : ce dessein appartient uniquement à la nature; c'est elle qui a commencé à notre insu.

Les idées in- Un enfant nommera arbre, d'après nous, le

dividuelles de- . .

viennent tout h premier arbre que nous lui montrerons, et ce

coup générales. 11

nom sera pour lui le nom d'un individu. Cependant, si on lui montre un autre arbre, il n'imaginera pas d'en demander le nom ; il le nommera arbre , et il rendra ce nom commun à deux individus. Il le rendra de même commun à trois , à quatre , et enfin à toutes les plantes qui lui paraîtront avoir quel que ressemblance avec les premiers arbres qu'il a vus. Ce nom deviendra même si général, qu'il nommera arbre tout ce que nous nommons plante. Il est naturellement porté à généraliser, parce qu'il lui est plus commode de

se servir d'un nom qu'il sait, que d'en apprendra un nouveau. Il généralise donc sans avoir le dessein de généraliser, et sans même remarquer qu'il généralise. C'est ainsi qu'une idée individuelle devient tout à coup générale : souvent même elle le devient trop; et cela arrive toutes les fois que nous confondons des choses qu'il eût été utile de distinguer.

Cet enfant le sentira bientôt lui-même. Il ne Les idées gé-

néralis se sous-

dira pas : J'ai trop généralisé, il faut que je dis- {^X^tpt

tingue différentes espèces d'arbres; il formera,

sans dessein et sans le remarquer, des classes

subordonnées, comme il a formé, sans dessein

et sans le remarquer, une classe générale. Il ne

fera qu'obéir à ses besoins. C'est pourquoi je dis

qu'il fera ces distributions naturellement et à son

insu. En effet, si on le mène dans un jardin, et

qu'on lui fasse cueillir et manger différentes sortes

de fruits, nous verrons qu'il apprendra bientôt

les noms de cerisier, pêcher, poirier, pommier,

et qu'il distinguera différentes espèces d'arbres.

Nos idées commencent donc par être individuelles, pour devenir tout à coup aussi générales qu'il est possible; et nous ne les distribuons ensuite dans différentes classes qu'autant que nous sentons le besoin de les distinguer. Voilà l'ordre de leur génération.

Puisque nos besoins sont le motil de aUc disuibution, c'est pour eux qu'elle se l'ail. Les classes,

ment un sysl< me conforme i

système de nos qui se multiplient plus ou moins, forment donc

besoins. *■ A *■

un système dont toutes les parties se lient naturellement, parce que tous nos besoins tiennent les uns aux autres ; et ce système , plus ou moins étendu, est conforme à l'usage que nous voulons faire des choses. Le besoin qui nous éclaire nous donne peu à peu le discernement qui nous fait voir dans un temps des différences où, peu auparavant, nous n'en apercevions pas; et si nous étendons et perfectionnons ce système, c'est parce que nous continuons comme la nature nous a fait commencer.

Les philosophes ne l'ont donc pas imaginé : ils l'ont trouvé en observant la nature; et, s'ils avaient mieux observé, ils l'auraient expliqué beaucoup mieux qu'ils n'ont fait. Mais ils ont cru qu'il était à eux, et ils l'ont traité comme s'il était à eux en effet. Ils y ont mis de l'arbitraire, de l'absurde, et ils ont fait un étrange abus des idées générales.

Malheureusement nous avons cru apprendre d'eux ce. système, que nous avions appris d'un meilleur maître. Mais, parce que la nature ne nous faisait pas remarquer qu'elle nous l'enseignait , nous avons cru en devoir la connaissance à ceux qui ne manquaient pas de nous faire remarquer qu'ils étaient nos maîtres. Nous avons donc confondu les leçons des philosophes avec les leçons de la nature, et nous avons mal raisonné.

LA LOGIQUE. >/j()

D'après tout ce une nous avons dit, former une Ane quel ar-

« l tifice se forme

classe de certains objets, ce n'est autre chose que cesT$,*rae' donner un même nom à tons ceux que nous jugeons semblables; et, quand de cette classe nous en formons deux ou davantage , nous ne faisons encore autre chose que choisir de nouveaux noms pour distinguer des objets que nous jugeons différens. C'est uniquement par cet artifice que nous mettons de l'ordre dans nos idées; mais cet artifice ne fait que cela; et il faut bien remarquer qu'il ne peut rien faire de plus. En effet, nous nous tromperions grossièrement, si nous nous imaginions qu'il y a dans la nature des espèces et des genres, parce qu'il y a des espèces et des genres dans notre manière de concevoir. Les noms généraux ne sont proprement les noms d'aucune chose existante; ils n'expriment que les vues de l'esprit, lorsque nous corderons les choses sous les rapports de ressemblance ou de différence,. Il n'y a point d'arbre en général , de pommier en général , de poirier en général ; il n'y a que des individus. Donc il n'y a dans la nature ni genres ni espèces. Cela est si simple, qu'on croirait inutile de le remarquer; mais souvent les choses les plus simples échappent, précisément parce qu'elles sont simples : nous dédaignons de les observer, et c'est là une des principales causes de nos mauvais raisonnemens et de nos erreurs.

Ce n'est pas d'après l.i nature des choses aile .iMNf*Mf*

35o LA LOGIQUE.

dvpresianam^ nous distinguons des classes, c'est d'après notre

re des choses. c A

manière de concevoir. Dans les commenceraens nous sommes frappés des ressemblances, et nous sommes comme un enfant qui prend toutes les plantes pour des arbres. Dans la suite, le besoin d'observer développe notre discernement; et parce qu'alors nous remarquons des différences, nous faisons de nouvelles classes.

Plus notre discernement se perfectionne plus les classes peuvent se multiplier; et, parce qu'il n'y a pas deux individus qui ne diffèrent par quelque endroit, il est évident qu'il y aurait autant de classes que d'individus , si à chaque différence on voulait faire une classe nouvelle. Alors il n'y aurait plus d'ordre dans nos idées, et la confusion succéderait à la lumière qui se répandait sur elles lorsque nous généralisions avec méthode.

jusqu'à quel H J a donc un term© après lequel il faut s'ar- E diviser 7t rêter : car s'il importe de faire des distinctions,

sous-divisernos l

idées. ji importe plus encore de n'en pas trop faire.

Quand on n'en fait pas assez , s'il y a des choses qu'on ne distingue pas et qu'on devrait distinguer, il en reste au moins qu'on distingue. Quand on en fait trop, on brouille tout, parce que l'esprit s'égare dans un grand nombre de distinctions dont il ne sent pas la nécessité. Demandera-t-on jusqu'à quel point les genres et les espèces peuvent se multiplier ? Je réponds, ou plutôt la nature répond elle-même, jusqu'à ce que nous ayons

assez de classes pour nous régler dans l'usage des choses relatives à nos besoins : et la justesse de cette réponse est sensible, puisque ce sont nos besoins seuls qui nous déterminent à distinguer des classes puisque nous n'imaginons pas de donner des noms à des choses dont nous ne voulons rien faire. Au moins est-ce ainsi que les hommes se conduisent naturellement. Il est vrai que, lorsqu'ils s'écartent de la nature pour devenir mauvais philosophes, ils croient qu'à force de distinctions, aussi subtiles qu'inutiles, ils expliqueront tout, et ils brouillent tout.

Tout est distinct dans la nature ; mais notre Pourquoi les

espèces doivent

esprit est trop borné pour la voir en détail d'une se confondre. manière distincte. En vain nousanalisons; il reste toujours des choses que nous ne pouvons analiser, et que, par cette raison, nous ne voyons que confusément. L'art de classer, si nécessaire pour se faire des idées exactes, n'éclaire que les points principaux : les intervalles restent dans l'obscurité, et dans ces intervalles les classes mitoyennes se confondent. Un arbre, par exemple, et un arbrisseau sont deux espèces bien distinctes. Mais un arbre peut être plus petit, un arbrisseau peul être plus grand; et l'on arrive à une plante qui n'est ni arbre ni arbrisseau, ou qui est tout à la fois l'un et l'autre, c'est-à-dire qu'on ne sait plus Auielle espèce la rapporte*.

Ce n'esl pas là un inconvénient : car demander PouqmUiiu

sans înconve-

Se confondent si cette plante est un arbre ou un arbrisseau, ce n'est pas, dans le vrai, demander ce qu'elle est; c'est seulement demander si nous devons lui donner le nom d'arbre ou celui d'arbrisseau. Or, il importe peu qu'on lui donne l'un- plutôt que l'autre : si elle est utile nous nous en servirons, et nous la nommerons plante. On n'agiterait jamais de pareilles questions , si l'on ne supposait pas qu'il y a> dans la nature comme dans notre esprit, des genres et des espèces. Voilà l'abus qu'on fait des classes : il le fallait connaître. Il nous reste à observer jusqu'où s'étendent nos connaissances, lorsque nous classons les choses que nous étudions.

Dès que nos sensations sont les seules idées que

corps. nous ayons des objets sensibles, nous ne voyons

en eux que ce qu'elles représentent : au delà nous n'apercevons rien, et par conséquent nous ne pouvons rien connaître.

Il n'y a donc point de réponse à faire à ceux qui demandent : Quel est le sujet des qualités du corps? quelle est sa nature ? quelle est son essence? Nous ne voyons pas ces sujets, ces natures, ces essences : en vain même on voudrait nous les montrer; ce serait entreprendre de faire voir des couleurs à des aveugles. Ce sont là des mots dont nous n'avons pas d'idées ; ils signifient seulement qu'il y a sous les qualités quelque chose que noifc ne connaissons pas.

JNous ignorons l'essence des

L'analise ne nous donne des idées exactes qu'au- , n»"s «'avons

A des idées exac-

tant qu'elle ne nous fait voir dans les choses que qeuse ^Ùn'lT-

. . , r , surons que ce

ce au on v voit : et il faut nous accoutumer a ne q»e nous avons

* J observé.

voir que ce que nous voyons. Cela n'est pas facile au commun des hommes, ni même au commun des philosophes. Plus ont est ignorant, plus ont est impatient de juger : on croit tout savoir avant d'avoir rien observé; et l'on dirait que la , connaissance de la nature est une espèce de divination qui se fait avec des mots.

Les idées exactes que l'on acquiert par l'analise i es idées, pour

A x être exactes, ne

ne sont pas toujours des idées complètes : elles ^tJT com" ne peuvent même jamais l'être, lorsque nous nous occupons des objets sensibles. Alors nous ne découvrons que quelques qualités, et nous ne pouvons connaître qu'en partie.

"Nous ferons l'étude de chaque objet de la même Toutes nos étu-

. . - ' des se font avec

manière que nous faisions celle de cette cam- !* ,in?,n? ■*■

i. thode, et cette

> •. i r *. j 11 a méthode est l'a-

pagne qu on voyait des fenêtres de notre cha- «aiise. teau : car il y a, dans chaque objet comme dans cette campagne, des choses principales auxquelles toutes les autres doivent se rapporter C'est dans cet ordre qu'il les faut saisir, si l'on veut se faire des idées distinctes et bien ordonnées. Par exemple, tous les phénomèmes de la nature supposent l'étendue et le mouvement : toutes les fois donc que nous voudrons en étudier quelquesuns, nous regarderons l'étendue et le mouvement comme les principales qualités du corps.

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