‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 45 sur 52 · QUE M'A DEMANDÉS M. POTE, DE LA DOCTRINE, PROFESSEUR A PÉRIGUEUX · texte numérisé non relu

QUE M'A DEMANDÉS M. POTE, DE LA DOCTRINE, PROFESSEUR A PÉRIGUEUX

Dieu ne peut agir que là où il est; et Dieu est simple : comment concilier ces deux assertions?

Etablissons d'abord que nos connaissances venant des sens , elles ne s'étendent qu'autant que nos sensations, et qu'au delà nous ne pouvons rien découvrir. Nous sommes, par rapport aux vérités auxquelles nos sens ne nous conduisent pas, comme les aveugles par rapport aux couleurs.

Je crois avoir démontré que tout être qui compare deux idées est nécessairement simple. À plus forte raison, Dieu est -il simple, puisqu'il saisit toits les rapports et toutes les vérités possibles.

D'un autre côté, il est évident qu'il ne peut agir que là où il est : donc il est dans tout son ouvrage, ou plutôt tout son ouvrage est en lui. In ipso movemur et sumus.

Voilà deux vérités. Si je ne puis pas les concilier, c'est qu'à cet égard je suis un aveugle à qui il est impossible de juger des couleurs.

Les corps sont-ils réellement étendus? ou paraissent-ils étendus sans l'être réellement? J'ai beau interroger mes sens , ils ne peuvent rien me

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répondre. C'est qu'ils ne m'ont pas été donnés pour juger de ce que les choses sont en ellesmêmes; mais seulement des rapports vrais ou apparens qu'elles ont à moi, et de ceux qu'elles ont entre elles, lorsqu'il m'est utile de les connaître.

Si les corps sont réellement étendus, il y aura de l'étendue dans Dieu, de l'étendue dans un être inétendu. S'ils ne le sont pas, il en sera donc de l'étendue comme des couleurs, c'est-à-dire qu'elle ne sera qu'un phénomène, une apparence. Leibnitz l'a dit. Mais , quelque parti qu'on prenne, il en résulte des difficultés que mon ignorance ne me permet pas de résoudre ; et , par cette raison , elle me défend de rien décider.

.Te serais plus hardi à juger de la durée et de l'éternité. Vous dites qu un instant est le séjour qu'une idée fait dans notre âme. Je n'emploierais pas le mot séjour, qui suppose ce qui est en question, c'est-à-dire qu'un instant est composé de plusieurs autres. Car séjour emporte une idée de succession.

Or, si un instant est composé de plusieurs autres, aussi de plusieurs autres encore, et ainsi sans fin, il faudra dire qu'il y a dans un instant une succession infinie. Mais considérons l'idée que nous nous formons de la durée, et voyons ce que nous en pouvons COBclure.

La durée ne m'est connue que par la succesxv. 3o

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sion de mes idées. S'il y a une autre durée que cette succession, je ne la connais donc pas : je ne puis pas la connaître, je n'en puis pas juger.

Dès que la durée ne m'est connue que par la succession de mes idées , un instant n'est pour moi que la présence, sans succession, d'une idée à mon âme. Présence, dis -je, et non pas séjour.

Or un instant pour moi, ou la présence d'une idée à mon âme, peut coexister avec plusieurs idées qui se succèdent dans notre âme, et qui sont autant d'instans pour nous. Voilà pourquoi je dis qu'un instant de la durée d'un être peut coexister à plusieurs instans de la durée d'un autre.

Je juge de ma durée sans pouvoir juger de la vôtre; parce que je n'ai pas de moyen pour apercevoir la succession de vos idées, je n'aperçois que la succession des miennes.

De même nous jugeons chacun de notre durée sans pouvoir, ni l'un ni l'autre, juger de la durée d'aucune autre chose ; parce que ce n'est pas en elles-mêmes que nous apercevons les successions qu'éprouvent les objets qui nous environnent, c'est uniquement dans la succession qui se passe en nous.

La succession qui produit la durée dans un objet extérieur est une suite de changemens qui le modifient d'une manière quelconque : la suc-

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cession qui la produit en nous est une suite de sensations ou d'idées. Ces deux suites correspondraient l'une à l'autre, instant pour instant, si chaque changement faisait éprouver une sensation : c'est ce qui n'est pas.

Pourquoi, par exemple, le soleil paraît-il immobile à l'œil? C'est qu'à chaque changement successif qu'il paraît décrire dans son orbite il ne fait pas sur l'œil une sensation nouvelle.

Mais la durée est-elle autre chose que les changemens successifs qui se font dans chaque être créé? Ya-t-il une durée absolue à laquelle coexiste, instant pour instant , la durée de chaque créature ? Locke l'affirme et croit le démontrer. Pour moi , je pense que, s'il y avait une pareille durée , nous n'en pourrions pas juger, car on ne juge qu'autant qu'on voit; et cependant cette durée serait pour nous ce que les couleurs sont pour les aveugles.

Je ne crains point de dire qu'une pareille durée n'a de réalité que dans notre imagination, qui n'est que trop portée à réaliser des chimères, fin effet, si cette durée avait lieu, elle serait attribut de quelque être? Or de quel être? de Dieu sans doute, puisqu'il a toujours été et qu'il sera toujours. Mais, si Dieu dure, il y a donc une succession en lui; il acquiert par conséquent, il perd, il change, et il n'est pas immuable.

Il ue peul y avoir de succession que dans ce

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qui change; il n'y a de changement que dans les choses dans lesquelles il y a progrès et décadence; et les choses dans lesquelles il y a progrès ou décadence sont nécessairement imparfaites : telles sont les créatures.

Dieu en les créant a donc créé des choses où il y a nécessairement progrès, décadence, changement, succession, et par conséquent durée. En les créant il a donc créa la durée. La durée n'est donc pas un attribut de lui-même; elle n'est qu'un attribut des créatures : c'est leur manière d'exister.

Or, comme la durée est la manière d'exister des créatures, l'éternité est la manière d'exister de Dieu ; et cette éternité est un instant qui coexiste à tous les changemens successifs des choses créées ; changemens successifs qui ne se correspondent pas instant pour instant, comme la succession de mes idées ne correspond pas instant pour instant à la succession des vôtres.

A chaque changement il y a dans chaque créature un instant ; et , comme un changement dans l'une coexiste à plusieurs changemens dans l'autre, c'est une conséquence qu'un instant coexiste à plusieurs instans; dans chacune chaque changement ou chaque instant est indivisible, parce que dans chacune chaque changement ou chaque instant est sans succession.

Par conséquent, si nous sommes portés à sup-

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poser qu'il y a une durée commune, instant pour instant, à chaque être, ce n'est pas qu'il y ait en effet une pareille durée , c'est que notre imagination généralise l'idée de notre propre durée, et attribue à tout ce qui existe cette durée, qui est la seule que nous apercevons.

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