‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 44 sur 52 · CHAPITRE ÏX · texte numérisé non relu

CHAPITRE ÏX

Des différens degrés de certitude; ou de l'évidence, des conjectures et de l'analogie.

Je ne ferai qu'indiquer les différens degrés de certitude , et je renvoie à l'art de raisonner, qui est proprement le développement de tout ce chapitre.

au défaut de L'évidence dont nous venons de parler, et que

l'évidence de , ». 7 7 •

raison, nous a- ie nomme évidence déraison, consiste uniquement

vons l'évidence J x

denceVe'sena: dans l'identité ; c'est ce que nous avons démontré.

ment. . ,.,.,. -,

Il faut que cette vente soit bien simple pour avoir échappé à tous les philosophes , quoiqu'ils eussent tant d'intérêt à s'assurer de l'évidence, dont ils avaient continuellement le mot dans la bouche.

Je sais qu'un triangle est évidemment une surface terminée par trois lignes, parce que, pour quiconque entend la valeur des termes, surface terminée par trois lignes est la même chose que triangle. Or, dès que je sais évidemment ce que c'est qu'un triangle, j'en connais l'essence, et je puis, dans cette essence, découvrir toutes les propriétés de cette figure.

Je verrais également toutes les propriétés de l'or dans son essence, si je la connaissais. Sa pesanteur, sa ductilité, sa malléabilité , etc. , ne seraient que son essence même qui se transformerait, et qui, dans ses transformations, m'offris rait différens phénomènes; et j'en pourrais découvrir toutes les propriétés par un raisonnement qui ne serait qu'une suite de propositions identiques. Mais ce n'est pas ainsi que je les connais. A la vérité , chaque proposition que je fais sur ce métal, si elle est vraie, est identique. Telle est celle-ci : L'or est malléable; car elle signifie : Un corps que j'ai observé être malléable et que je nomme or, est malléable : proposition où la même idée est affirmée d'elle-même.

Lorsque je fais sur un corps plusieurs propositions également vraies, j'affirme donc dans chacune le même du même ; mais je n'aperçois point d'identité d'une proposition à l'autre. Quoique la pesanteur, la ductilité, la malléabilité ne soient vraisemblablement qu'une même chose qui se transforme différemment, je ne le vois pas. Je ne saurais donc arriver à la connaissance de ces phénomènes par l'évidence de raison : je ne les connais qu'après les avoir observés-, et j'appelle évidence défait la certitude que j'en ai.

Je. pourrais également appeler évidence de fait la connaissance certaine des phénomènes que j'observe en moi; mais je la nomme évidence de sen-

liment, parce que c'est par le sentiment que ces sortes de faits me sont connus.

LVvidence de Puisque les qualités absolues des corps sont

raison démon- x *

ai cor Xs.sience nors de ^a portée de nos sens , et que nous n'en pouvons connaître que des qualités relatives, il s'ensuit que tout fait que nous découvrons n'est autre chose qu'un rapport connu. Cependant dire que les corps ont des qualités relatives, c'est dire qu'ils sont quelque chose les uns par rapport aux autres; et dire qu'ils sont quelque chose les uns par rapport aux autres , c'est dire qu'ils sont chacun quelque chose, indépendamment de tout rapport, quelque chose d'absolu. L'évidence de raison nous apprend donc qu'il y a des qualités absolues , et par conséquent des corps ; mais elle ne nous apprend que leur existence.

ce qu'on en- Par phénomènes , on entend proprement les mèJs^phoTs°er- faits qui sont une suite des lois de la nature , et

valions, expériences. ces [0is sont elles-mêmes autant de faits. L'objet

de la physique est de connaître ces phénomènes, ces lois, et d'en saisir, s'il est possible, le système.

A cet effet , on donne une attention particulière aux phénomènes; on les considère dans tous leurs rapports ; on ne laisse échapper aucune circonstance; et, lorsqu'on s'en est assuré par des observations bien faites , on leur donne encore le nom d'observations.

Mais, pour les découvrir, il ne suffit pas tou-

jours d'observer; il faut encore, par différens moyens, les dégager de tout ce qui les cache, les rapprocher de nous , et les mettre à la portée de notre vue .-c'est ce qu'on nomme des expériences. Telle est la différence qu'il faut mettre entre phénomènes, observations, expériences.

Il est rare qu'on arrive tout à coup à l'évi- usafiesde>

1 A conjectures.

dence : dans toutes les sciences et dans tous les arts, on a commencé par une espèce de tâtonnement.

D'après des vérités connues, on en soupçonne dont on ne s'assure pas encore. Ces soupçons sont fondés sur des circonstances qui indiquent moins le vrai que le vraisemblable : mais ils nous mettent souvent dans le chemin des découvertes, parce qu'ils nous apprennent ce que nous avons à observer. C'est là ce qu'on entend par conjecturer.

Les conjectures sdtit dans le plus faible degré, lorsqu'on n'assure une chose que parce qu'on ne voit pas pourquoi elle ne serait pas. Si l'on peut s'en permettre de cette espèce, ce ne doit être que comme des suppositions qui ont besoin d'être confirmées. Il reste donc à faire des observations ou des expériences.

Nous paraissons fondés à croire que la nature agit par les voies les plus simples. En conséquence les philosophes sont portés à juger que, de plusieurs moyens dont une chose peut être produite.

la nature doit avoir choisi ceux qu'ils imaginent les plus simples. Il est évident qu'une pareille conjecture n'aura de la force qu'autant que nous serons capables de connaître tous les moyens, et de juger de leur simplicité; ce qui ne peut être que fort rare x.

L'analogie a Les conjectures sont entre l'évidence et l'ana-

différens degrés ,. ., ., A , T'11

de certitudes, logie, qui n est souvent elle-même quune laible conjecture. Il faut donc distinguer dans l'analogie différens degrés, suivant qu'elle est fondée sur des rapports de ressemblance, sur des rapports à la fin, ou sur des rapports des causes aux effets, et des effets aux causes.

La terre est habitée : donc les planètes le sont. Voilà la plus faible des analogies, parce qu'elle n'est fondée que sur un rapport de ressemblance.

Mais si on remarque que les planètes ont des révolutions diurnes et annuelles, et que par conséquent leurs parties sont successivement éclairées et échauffées , ces précautions ne paraissentelles pas avoir été prises pour la conservation de quelques habitans? Cette analogie, qui est fondée sur le rapport des moyens à la fin, a donc plus de force que la première. Cependant si elle prouve que la terre n'est pas seule habitée , elle ne prouve

1 Quant à l'usage des conjectures dans l'étude de l'Histoire. Voyez Cours d'Études, Hist. anc.} liv. i, chap. 3. ..8.

pas que toutes les planètes le soient : car ce que l'Auteur de la nature répète dans plusieurs parties de l'univers pour une même fin , il se peut qu'il ne le permette quelquefois que comme une suite du système général : il se peut encore qu'une révolution fasse un désert d'une planète habitée.

L'analogie qui est fondée sur le rapport des effets à la cause, ou de la cause aux effets, est celle qui a le plus de force : elle devient même une démonstration lorsqu'elle est confirmée par le concours de toutes les circonstances.

C'est une évidence de fait qu'il y a sur la terre des révolutions diurnes et annuelles ; et c'est une évidence, de raison que ces révolutions peuvent être produites par le mouvement de la terre, par celui du soleil, ou pour tous les deux.

Mais nous observons que les planètes décrivent des orbites autour du soleil, et nous nous assurons également par l'évidence de fait que quelques-unes ont un mouvement de rotation sur leur axe plus ou moins incliné.

Or il est d'évidence de raison que cette double révolution doit nécessairement produire des jours, des saisons et des années : donc la terre a une double révolution, puisqu'elle a des jours, des saisons, des années.

Cette analogie suppose que les mêmes effets ont les mêmes causes ; supposition qui , étant confirmée par de nouvelles analogies et par de nou-

velles observations, ne pourra plus être révoquée en cloute. C'est ainsi que les bons philosophes se sont conduits. Si l'on veut apprendre à raisonner comme eux, le meilleur moyen est d'étudier les découvertes qui ont été faites depuis Galilée jusqu'à Newton ( Cours d'Études, Art de raisonner. Histoire moderne, liv. dern. ch. 5 et suiv. )

C'est encore ainsi que nous avons essayé de raisonner dans cet ouvrage. Nous avons observé la nature, et nous avons appris d'elle Fanatise. Avec cette méthode nous nous sommes étudiés nous-mêmes; et ayant découvert, par une suite de propositions identiques, que nos idées et nos facultés ne sont que la sensation qui prend différentes formes , nous nous sommes assurés de l'origine et de la génération des unes et des autres.

Nous avons remarqué que le développement de nos idées et de nos facultés ne se fait que par le moyen des signes, et ne se ferait point sans eux ; que par conséquent notre manière de raisonner ne peut se corriger qu'en corrigeant le langage , et que tout l'art se réduit à bien faire la langue de chaque science.

Enfin nous avons prouvé que les premières langues, à leur origine, ont été bien faites, parce que la méthaphysique, qui présidait à leur formation, n'était pas une science comme aujourd'hui , mais un instinct donné par la nature.

C'est donc de la nature qu'il faut apprendre la

vraie logique. Voilà quel a été mon objet, et cet ouvrage en est devenu plus neuf, plus simple et plus court. La nature ne manquera jamais d'instruire quiconque saura l'étudier : elle instruit d'autant mieux, qu'elle parle toujours le langage le plus précis. Nous serions bien habiles si nous savions parler avec la même précision: mais nous verbiageons trop pour raisonner toujours bien.

Je crois devoir ajouter ici quelques avis aux jeunes personnes qui voudront étudier cette logique.

Puisque tout l'art de raisonner se réduit à bien Avisai jeunes

-1 personnes qui

faire la langue de chaque science , il est évident J-"rd «If, ï"! que l'étude d'une science bien traitée se réduit à gque' l'étude d'une langue bien faite.

Mais apprendre une langue, c'est se la rendre familière; ce qui ne peut être que l'effet d'un long usage. Il faut donc lire avec réflexion, à plusieurs reprises, parler sur ce qu'on a lu, et relire encore, pour s'assurer d'avoir bien parlé.

On entendra facilement les premiers chapitres de cette Logique: mais si, parce qu'on les entend, on croit pouvoir aller tout à coup à d'autres, on ira trop vite. On ne doit passer à un nouveau chapitre, qu'après s'être approprié et les idées et le langage de ceux qui le précèdent. Si l'on tient une autre conduite, on n'entendra plus avec la même facilité, et quelquefois on n'entendra point du tout.

Un plus grand inconvénient, c'est qu'on entendra mai , parce qu'on fera de son langage, dont on conservera quelque chose, et du mien, qu'on croira prendre, un jargon inintelligible. Voilà surtout ce qui arrivera à ceux qui se croient instruits, ou parce qu'ils ont fait une étude de ce qu'on nomme souvent bien mal à propos philosophie, ou parce qu'ils l'ont enseignée. De quelque manière qu'ils me lisent, il leur sera bien difficile d'oublier ce qu'ils ont appris pour n'apprendre que ce que j'enseigne. Ils dédaigneront de recommencer avec moi : ils feront peu de cas mon ouvrage, s'ils s'aperçoivent qu'ils ne l'entendent pas; et, s'ils s'imaginent l'entendre, ils en feront peu de cas encore, parce qu'ils l'entendront à leur manière, et qu'ils croiront n'avoir rien appris. Il est fort commun, parmi ceux qui se jugent savans, de ne voir dans les meilleurs livres que ce qu'ils savent , et par conséquent de les lire sans rien apprendre : ils ne voient rien de neuf dans un ouvrage où tout est neuf pour eux.

Aussi n'écris-je que pour les ignorans. Gomme ils ne parlent les langues d'aucune science, il leur sera plus facile d'apprendre la mienne : elle est plus à leur portée qu'aucune autre , parce que je l'ai apprise de la nature , qui leur parlera comme à moi.

Mais, s'ils trouvent des endroits qui les arrè-

tent, qu'ils se gardent bien d'interroger des savans tels que ceux dont je viens de parler : ils feront mieux d'interroger d'autres ignorans qui m'auront lu avec intelligence.

Qu'ils se disent : Dans cet ouvrage, on ne va que du connu à l'inconnu : donc la difficulté d'entendre un chapitre vient uniquement de ce que les chapitres précédens ne me sont pas assez familiers. Alors ils jugeront qu'ils doivent revenir sur leurs pas; et, s'ils ont la patience de le faire, ils m'entendront sans avoir besoin de personne. On n'entend jamais mieux que lorsqu'on entend sans secours étrangers.

Cette logique est courte, et par conséquent elle n'est pas effrayante. Pour la lire avec la réflexion qu'elle demande, il n'y faudra mettre que le temps qu'on perdrait à lire une autre logique.

Quand une fois on la saura; et, par la savoir, j'entends qu'on soit en état de la parler facilement, et de pouvoir au besoin la refaire : quand on la saura, dis-je, on pourra lire avec moins de lenteur les livres où les sciences sont bien traitées, et quelquefois on s'instruira par des lectures rapides. Car, pour aller rapidement de connaissances en connaissances, il suffit de s'être approprié la méthode qui est l'unique bonne, et qui par conséquent est la même dans toutes les sciences.

La facilité que donnera cette logique, on l'acquerra également en étudiant les leçons préliminaires de mon Cours d'Études , si l'on y joint la première partie de la Grammaire. Ces études ayant été bien faites, on entendra facilement tous mes autres ouvrages.

Mais je veux encore prévenir les jeunes gens contre un préjugé qui doit être naturel à ceux qui commencent. Parce qu'une méthode pour raisonner doit nous apprendre à raisonner, nous sommes portés à croire qu'à chaque raisonnement la première chose devrait être de penser aux règles d'après lesquelles il doit se faire, et nous nous trompons. Ce n'est pas à nous à penser aux règles, C'est à elles à nous conduire sans que nous y pensions. On ne parlerait pas si, avant de commencer chaque phrase, il fallait s'occuper de la grammaire. Or, l'art de raisonner, comme toutes les langues , ne se parle bien qu'autant qu'il se parle naturellement. Méditez la méthode, et méditezla beaucoup; mais n'y pensez plus quand vous voudrez penser à autre chose. Quelque jour elle vous viendra familière : alors, toujours avec vous, elle observera vos pensées, qui iront seules, et elle veillera sur elles pour empêcher tout écart : c'est tout ce que vous devez attendre de la méthode. Les garde-fous ne se mettent pas le long des précipices pour faire marcher le voyageur, mais pour empêcher qu'il ne se précipite.

Si dans les commencemens vous avez quelque peine à vous rendre familière la méthode que j'en- / seigne , ce n'est pas qu'elle soit difficile : elle ne saurait l'être, puisqu'elle est naturelle. Mais elle l'est devenue pour vous , dont les mauvaises habitudes ont corrompu la nature. Défaites -vous donc de ces habitudes, et vous raisonnerez naturellement bien.

Il semble que j'aurais dû donner ces avis avant le commencement de cette Logique : mais on ne les aurait pas entendus. D'ailleurs, pour ceux qui l'auront su lire dès la première fois , ils sont aussi bien à la fin; et ils y sont bien aussi pour les autres, qui en sentiront mieux le besoin qu'ils en ont.

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