‹ Œuvres complètes de Condillac (volume 3)Chapitre 48 sur 52 · RÉPONSE DE M. CONDILLAC · texte numérisé non relu

RÉPONSE DE M. CONDILLAC

d'y rapporter toutes les parties de l'ouvrage, et de tracer un chemin court, dans lequel des obstacles, faciles à surmonter, donneront la confiance d'en surmonter de plus grands. Il faut encore que les jeunes gens qui liront cette logique paraissent plutôt la faire eux-mêmes que l'apprendre de moi. Les choses qu'on fait le mieux sont toujours celles qu'on a cherchées soi-même et trouvées, et la méthode d'invention devrait être employée exclusivement dans les écoles. Je travaillerai d'après ces vues générales, et je finirai cet ouvrage avant le temps pour lequel vous me le demandez , afin d'avoir celui d'y faire les corrections et les chan gemens que vous jugerez nécessaires.

Je suis, etc.

PRONONCÉ LE 11 DÉCEMBRE I768, Par M. l'abbé de Condillac, lorsqu'il fut reçu a la

PLACE DE M. L'ABBÉ d'OlIVET.

ESSIEURS,

Je ne me fais point illusion : c'est à votre indulgence que je dois l'honneur de prendre place parmi vous. Quoique vivement touché de ce bienfait, je ne chercherai pas à vous témoigner ma reconnaissance; l'expression en paraîtrait bien faible dans une circonstance et dans un lieu ou l'éloquence a coutume de vous présenter un hommage digne de vous ; il sera de ma part plus prudent de ne pas me hasarder au delà des bornes que me prescrit mon genre d'études.

Après avoir essayé de faire Panalise des facultés de l'âme, j'ai tenté de suivre l'esprit humain dans ses progrès. D'un côté j'ai observé ces temps de barbarie où une ignorance stupide et superstitieuse couvrait toute l'Europe; et de l'autre j'ai observé les circonstances qui, dissipant l'ignorance et la superstition, ont concouru à la renaissance des lettres : deux choses qui s'éclairent mutuellement lorsqu'on les rapproche. Permet-

DISCOURS DK M. DE COTVDILLAC /ftS

tez-moi, Messieurs, de vous communiquer quelques réflexions sur ce sujet, et de vous offrir un développement dont le dernier terme est la gloire des académiciens.

Les peuples, chez qui l'histoire montre des vertus dirigées par les lois , sont ceux qui s'agrandissent par degrés, et qui, conduits lentement par les circonstances , apprennent de l'expérience à se gouverner. L'ignorance d'une multitude de besoins superflus les garantit long- temps d'une multitude de vices. La corruption n'arrive qu'après plusieurs siècles; et, lorsqu'elle arrive, elle trouve des âmes amollies par le luxe , et par conséquent des hommes trop timides pour faire tout le mal qu'ils se permettraient avec plus de courage.

L'établissement des nations modernes de l'Europe présente un tableau bien différent. Ce sont des barbares qui, au sortir des forêts, fondent des royaumes. Chaque jour, dans des circonstances où tout est nouveau pour eux, ils ne paraissent pas s'en apercevoir. Ils se conduisent comme ils se sont toujours conduits; ils répètent continuellement les mêmes fautes; ils croient; que des états se gouvernent comme des hordes. Enfui, ne trouvant dans les débris de l'empire qu'ils ont renversé que les vices qui en ont préparé la chute, ils prennent ces vices; et, sans passer par la mol I esse, ils arrivent tout à coup à la corruption.

Us sont doue corrompus sans être moins cou

rageux; et le courage ne leur reste que pour devenir l'instrument de leurs vices. C'est qu'ayant conservé tous les préjugés de leur premier genre de vie, ils sont incapables de chercher dans les lois un frein qui leur devient tous les jours plus nécessaire. Toujours jaloux de tout devoir à la force, toujours armés, leur avidité croît avec leurs succès, et elle croît d'autant plus qu'ils mettent toute leur gloire à l'assouvir par la violence. Ainsi lçurs âmes, humaines et généreuses lorsqu'ils habitaient les forêts, deviennent féroces dans l'enceinte des villes; et cette férocité est l'effet des besoins superflus , de ces mêmes besoins qui adoucissent les mœurs des peuples civilisés.

L'Europe, après la ruine de l'empire romain, nous offre donc tout à la fois, et les vices des nations barbares , et les vices des nations polies : mélange monstrueux qui ne permet plus aux peuples de se gouverner par des lois ; et c'est là le principe de cette inquiétude qui pousse successivement les générations de désordre en désordre.

Il semble que la religion chrétienne, donnée aux hommes pour établir parmi eux la justice, la paix et l'union, devait opposer une digue à ce torrent; mais l'instinct aveugle et brutal qui conduisait les peuples , profana cette religion sainte, et en pervertit la morale. La superstition, qui prit sa place, devint une arme de plus, et il

en naquit de nouveaux troubles. Bientôt on ne vit que des sujets de dissensions entre l'état et l'église, la nation et le souverain, le clergé, la noblesse et le peuple. Cependant cette superstition , née de l'ignorance , l'entretenait et la devait faire durer.

Lorsque les beaux temps de la Grèce ou de Rome s'éloignaient par une révolution lente , la corruption, qui avançait par degrés, laissait quelques vestiges des anciennes mœurs. Si le souvenir s'en affaiblissait d'une génération à l'autre, il ne s'effaçait pas entièrement. Les pères qui les retraçaient aux enfans , les faisaient au moins respecter. On les admirait, on les regrettait, on les réclamait; quelquefois même on se livrait à l'illusion de les voir renaître.

Mais les peuples de l'Europe, corrompus dès leur établissement, étaient sans regrets comme sans espérance. Les pères, en disant aux enfans ce qu'ils avaient vu, ne disaient que ce qu'on voyait encore, des vices et des calamités. L'expérience du passé ôtait donc jusqu'à l'illusion sur l'avenir, et les peuples étaient malheureux comme ils l'auraient été , si c'était la nature qui les eût condamnés à l'être.

C'est que l'opinion seule les gouvernait. Ils respectaient en elle, ils adoraient, si j'ose le dire, jusqu'aux abus qu'elle consacre. Cette puissance aveugle, semblable à cette Ame universelle que

des philosophes ont imaginée dans le chaos, agitait l'Europe par des mouvemens convulsifs, et entretenait des désordres qui devaient durer après elle. Les peuples ne voyaient donc que des objets de terreur et de désespoir, lorsque, succombant sous leurs calamités, ils crurent que la fin du monde pouvait seule en être le terme, et ils jugèrent que tout la leur annonçait. Alors commençaient les querelles entre le sacerdoce et l'empire, et bientôt après les croisades portèrent en Asie les inquiétudes et les vices de l'Europe.

Cette double époque est remarquable. C'est le temps où les désordres sont à leur comble; et c'est aussi celui où les causes qui préparent un meilleur ordre de choses, commencent à se montrer.

L'Europe était un corps vicié jusque dans les principes de la vie. Il fallait l'affaiblir pour lui faire un nouveau tempérament : c'est à quoi les croisades contribueront.

Elle était viciée parce qu'elle était ignorante et superstitieuse. Il fallait donc l'éclairer : ce sera l'effet des querelles entre le sacerdoce et l'empire. Mais des siècles passeront avant que cette révolution soit achevée, parce que, moins les préjugés trouvent d'obstacles quand ils se répandent, plus on en trouve quand on les veut détruire. Pour les attaquer avec succès, il faut avoir appris à les combattre : il faut même trouver dans les esprits

des dispositions favorables; il faut qu'ils soient préparés de loin, et qu'ils aient adopté, sans en avoir prévu les conséquences, des maximes avec lesquelles leurs préjugés ne pourront plus subsister.

Il y avait alors environ un siècle qu'on allait chercher des connaissances dans les écoles des Arabes; et on en avait rapporté un jargon qu'on prenait pour une science. La dialectique, qui ne porte que sur des mots , paraît tout prouver. Favorable par conséquent aux opinions d'un siècle où, pour avoir des titres, il suffisait d'avoir des prétentions, elle fut accueillie et protégée. Elle ouvrit la route aux honneurs, aux richesses, à la célébrité. De là tant de questions plus frivoles encore que subtiles, tant de disputes de mots, tant d'erreurs ou d'hérésies. La manie de disputer, croissant par les applaudissemens, devint un vrai fanatisme, et séduisit jusqu'aux meilleurs esprits. On vit les dialecticiens aller d'école en école rompre des argumens, comme alors les chevaliers allaient de tournoi en tournoi rompre des lances.

Si l'on ne s'éclaira pas dans le douzième et dans le treizième siècles, ce ne fut donc pas faute d etudes. Mais le faux savoir, plus funeste encore que l'ignorance, avait asservi les esprits ; il i\ 'pliait comme un imposteur, sous le nom d'un prince qui n'est plus, règne par la crédulité des peuples.

48o DISCOURS

En vain quelques bons esprits s'élevaient de temps en temps contre ces abus : les coups qu'ils portaient au fantôme adoré dans les écoles étaient un scandale. Pour amener de meilleures études, il fallait que les hérésies et les guerres qui devaient naître des querelles entre le sacerdoce et l'empire, ne laissassent que des débris , et que le faux savoir fût enseveli sous les ruines du trône qu'il avait usurpé. Cette révolution n'était pas prochaine : le peuple et la noblesse, également plongés dans les ténèbres de la superstition , aimaient à rester dans celles de l'ignorance; et le clergé, dont les lumières n'étaient pas encore en proportion avec le zèle, semblait craindre les études profanes, comme si elles eussent été contraires à la foi. Cependant, dès le commencement du quatorzième siècle , on pouvait prévoir la révolution ; le goût qui naissait en Italie, en était le présage. Le Dante, Pétrarque et Boccace florissaient.

La raison se développe sans effort, tant que nous l'exerçons sur des objets peu compliqués; mais impuissante par elle seule à manier les autres, elle est comme nos faibles bras , elle a besoin de leviers : ce n'est qu'à force de méthodes qu'elle nous élève à des connaissances ; et si elle ne s'en fait pas, nous nous égarons d'autant plus, que l'erreur a souvent pour nous plus d'attrait que la vérité. Voilà pourquoi les progrès de l'art de raisonner ne peuvent être que fort lents.

DE M. DE COND1LLAC. /[Si

II n'en est pas de même du goût ; il se développe de lui-même aussitôt qu'un peuple commence à s'éclairer; il est proprement l'aurore du jour qui va luire , et il prépare l'entier développement de toutes les facultés de l'âme. C'est que les choses dont il s'occupe nous intéressent par l'attrait du plaisir; c'est qu'on ne nous trompe pas sur ce que nous jugeons agréable, comme on peut nous tromper sur ce que nous jugeons vrai; c'est que le beau, une fois saisi, devient un objet de comparaison pour le saisir encore, et toujours plus sûrement. Nous en observons mieux les sentimens que nous éprouvons; nous en observons mieux les causes qui les produisent; et, nous faisant une habitude de juger du beau d'après les observations qui nous sont familières, nous arrivons enfin à en juger si rapidement, que nous croyons ne faire que sentir. Ainsi le goût est un jugement rapide qui, joignant la finesse à la sagacité , se fait comme à notre insu : c'est l'instinct d'un esprit éclairé.

Dès qu'une fois le goût commence à se montrer, il se communique avec une promptitude qui contribue encore à ses progrès. Il est dans les esprits comme la matière électrique dans les corps, lorsque le frottement ne l'a pas développée, et qui, si elle se développe dans un seul, se développe dans tous au plus léger attouchement. Aussi, à peine le Dante jette un étincelle, qu'il en sort *▼• 3i

de Pétrarque, de Boccace, et de tous les esprits électriques.

Pour nous former le goût, il ne suffit pas d'étudier les langues mortes, il faut encore cultiver celle qui nous est devenue naturelle; parce que c'est dans cette langue que nous pensons. Les tours, dont elle nous fait une habitude, sont comme les moules de nos pensées. Tant que ces moules sont grossièrement faits, nos pensées, qui en prennent la forme, sont sans clarté, sans précision, sans élégance. Alors vainement étudions -nous les écrivains de la Grèce ou de l'ancienne Rome : nous sommes peu capables d'en sentir les beautés ; nous ne les sentons au moins que d'une manière confuse ; et , si nous voulons en déterminer les principes, nous nous faisons des règles qui ne peuvent que nous égarer.

Il est donc aisé de juger que les progrès du goût devaient être retardés en Italie, si on cessait d'y cultiver l'Italien pour se livrer uniquement à l'étude des langues mortes. C'est ce qui arriva au commencement du quinzième siècle , et plus encore après la prise de Constantinople, lorsque les Grecs , ces Grecs à qui on attribue faussement la renaissance des lettres, étouffèrent le goût qui en est le premier germe, et mirent à sa place une érudition pédantesque et peu éclairée. iUors l'Italie se divisa en deux sectes; les érudits, qui respectaient les anciens jusqu'à l'idolâtrie, et les

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scolastiques qui accusaient d'athéisme, d'impiété ou d'hérésie, quiconque se piquait de parler comme Cicéron. Que pouvait-on attendre d'un siècle attaché à des disputes si frivoles?

Dans le suivant, l'Italie eut des esprits plus sages : on cultiva la langue italienne ; on acheva de la perfectionner : on fut en état de lire les anciens avec plus de discernement. Le goût, qui se veloppait dans les poètes se communiqua bientôt à tous les arts : la lumière se répandit de proche en proche sur tous les objets qu'on voulait étudier. Parce qu'on raisonnait mieux sur le beau qu'on sentait, on en raisonna mieux sur le vrai dont on commençait à juger ; et l'Italie eut tout à la fois de grands écrivains, de grands artistes et de grands philosophes.

Il ne faut pas s'étonner si tous les genres se perfectionnent rapidement et presque au même instant. Ce n'est point en les cultivant les uns après les autres que la Grèce s'est éclairée. Plus occupée à les rapprocher qu'à les écarter, elle les a cultivés tous à la fois; et c'est ainsi qu'il les faut étudier. Les limites que nous élevons pour circonscrire chaque science interceptent la lumière, et jettent nécessairement des ombres Enlevons ces limites, aussitôt les ombres se dissipent : U lumière, qui se répand librement, réfléchit âè dessus les objets que nous observons, pour iv-

tomber sur ceux que nous voulons observer ; et , par ces reflets , tous s'éclairent.

Les génies à qui l'Italie doit la renaissance des lettres ont d'autant plus de mérite qu'ils ont eu à lutter contre les préjugés qui faisaient durer les études du quinzième siècle; car l'Italie était tout à la fois le théâtre du bon goût et d'un goût dépravé, de la saine philosophie et du jargon des sectes, de la raison qui s'éclaire par l'observation et de l'opinion qui craint d'observer.

Plus heureux que les Italiens, parce que nous sommes venus plus tard, notre langue s'est perfectionnée dans des circonstances plus favorables : c'est dans le dix-septième siècle, lorsque les disputes sans nombre, élevées dans le précédent, commençaient à cesser, ou que du moins on ne les soutenait plus avec le même fanatisme. L'admiration pour les anciens étant mieux raisonnée , et par conséquent moins exclusive, la langue française attira l'attention des meilleurs esprits. Elle se polit par leurs soins : le goût se forma avec la poésie : les progrès en furent parmi nous aussi rapides qu'ils l'avaient été parmi les Italiens; et, comme eux, nous eûmes tout à la fois des poètes, des orateurs, des philosophes et des artistes.

En vain François Ier, le protecteur des lettres, s'était flatté, un siècle auparavant, d'en être le

restaurateur. L'érudition aveugle qui se répandait alors en France éteignait le goût , qui commençait avec Marot ; et les lettres ne pouvaient pas renaître dans un siècle fait pour admirer Ronsard.

Tout les favorisait au contraire sous Louis XIII , lorsque Richelieu s'en déclara le protecteur. Accoutumé à être l'âme des révolutioins politiques, ce grand homme voyait avec un noble dépit celle qui se préparait sans lui dans les esprits et dans les lettres. Jaloux, en quelque sorte, d'une gloire que les circonstances paraissaient lui dérober, ambitieux de concourir au moins avec elles , il voulut encore être l'âme de la révolution qu'elles amenaient. Il fonda donc cette Académie, il la prit sous sa protection ; et, se montrant à la postérité comme le mobile des progrès de l'esprit humain, il parut se mettre à sa place. Après lui, Séguier, qui remplissait la première magistrature avec l'éclat que donnent les lumières et les vertus, vous tendit les bras, et parut vous recevoir comme un dépôt réservé à des mains plus augustes encore.

Louis-le-Grand, dont le?; bienfaits allaient chercher les talens jusque chez l'étranger, eût cru paraître ignorer ceux qui florissaient sous son empire, si, se reposant sur un ministre du soin de les récompenser, il nYùr pas été lui-même le dispensateur immédiat des grâces qu'il voulait répandre sur eux. C'est dans tri le vue qu'il nul

votre compagnie au nombre des corps qui approchent de votre trône ; il jugea qu'il ajoutait par-là un nouveau lustre à sa couronne; et cependant il vous accorda cet honneur dans les temps les plus brillans de son règne.

Vous ne pouviez plus avoir que vos rois pour protecteurs ; et Louis-le-Grand vous assurait la protection de Louis-le-Bien-Aimé. Le Bien- Aimé! ce titre , donné par le sentiment dans ces momens où la vérité se fait entendre par la bouche des peuples, renferme tous les autres titres. S'il exprime l'amour des sujets pour le souverain, il exprime aussi l'amour du souverain pour les sujets, Ceux-ci peuvent dire : Nous avons un père dans notre roi ; et le roi dit : Tous mes sujets sont mes en/ans.

J'ai été , Messieurs, le témoin des épanchemens de cette âme paternelle : l'honneur que j'ai eu d'être chargé de l'instruction d'un de ses petitsfils, m'en a rendu, en quelque sorte, le confident. Que j'aimerais à mettre sous vos yeux les détails intéressans de leur commerce ! Vous y verriez le monarque sensible répandre tour à tour les plus sages conseils pour la conduite, et les plus touchantes consolations dans les malheurs; vous y verriez le jeune prince, digne du sang qui coule dans ses veines , recevoir ces belles leçons avec la plus tendre docilité, y répondre par les progrès les plus satisfaisans, et ne me laisser près-

DK M. M CO\DILLAC. J8j

que d'autre soin que celui de concourir avec les heureuses dispositions qui étaient en lui.

Les lettres sont assurées de n'être pas retardées dans leurs progrès, lorsque des protecteurs tels que les vôtres, joignant la lumière à l'autorité, écartent les obstacles que l'ignorance ne cesse jamais d'accumuler; et c'est en les écartant que leur protection a la plus grande influence. Cependant, Messieurs, vous le savez, le beau siècle de Louis XIV n'a pas porté tous les genres de littérature au même degré de perfection. Les poètes, à la vérité, et les orateurs ne laissaient rien à désirer; les philosophes avançaient à grands pas clans la route des découvertes; mais l'érudition n'était pas encore sans ténèbres, et la saine critique était à naître. C'est que les érudits qui , dans la prévention où ils étaient pour les anciens, paraissaient refuser aux modernes la faculté de penser, ne pouvaient apercevoir que malgré eux, et par conséquent fort tard, la lumière qui se répandait , et dont ils avaient besoin pour étudier l'antiquité. Enfin ils l'ont aperçue, cette lumière, ils se la sont appropriée , et ils l'ont portée dans leurs ouvrages.

Tel est donc, Messieurs, l'ordre des progrès de l'esprit humain depuis la renaissance des lettres. Le goût a commencé avec l'étude des langues vulgaires; il s'est perfectionné lorsqu'il a eu fait assez de progrès pour puiser avec discer^

nement dans les anciens. La philosophie se montrant aussitôt, nous avons eu de grands philosophes comme de grands poètes; et, lorsqu'elle a eu forcé l'érudition à renoncer enfin à ses vieux préjugés, nous avons eu encore d'excellens critiques et d'excellens littérateurs.

Parmi eux se distingue M. l'abbé d'Olivet, à qui j'ai l'honneur de succéder. Une très-vive admiration pour quelques-uns des anciens s'empara de lui dès V enfance , comme il le dit lui-même, et devint Vâme de ses études. Mais son admiration , quelque vive qu'elle pût être, ne fut point aveugle. C'est Démosthène , c'est Cicéron qu'il admirait ; et les traductions qu'il en a données prouvent qu'il les avait lus en homme de goût, et qu'il avait étudié sa langue en grammairien qui sait observer l'usage. Ce caractère se trouve dans les observations qu'il adonnées sur la prosodie et sur la grammaire ; et on voit que M. l'abbé d'Olivet a su parlé sa langue comme il a su penser avec les anciens.

Si j'ajoutais encore quelque chose à son éloge , je craindrais, Monsieur, de paraître vouloir vous enlever le plaisir de célébrer la mémoire d'un ami. D'ailleurs personne ne peut mieux que vous montrer dans leur vrai jour les talens d'un écrivain qui a cultivé les lettres avec succès; nous en avons pour garans votre goût et vos lumières.

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