‹ Œuvres complétes de Condillac (volume 4)Chapitre 2 sur 51 · II. I · texte numérisé non relu

II. I

C'est de ces principes que parle l'auteur de l'Art de pen^r , qpind il dit ' : « Tout le inonde de- « meure d'accord qu'il est important d'avoir dans « l'esprit plusieurs axiomes et principes, qui, « étant clairs et indubitables , puissent nous servir ce de fondement pour connaître les choses les plus « cachées. Mais ceux que l'on donne ordinairece ment, sont de si peu d'usage , qu'il est assez inu- « tile de les savoir. Car, ce qu'ils appellent le pre- « mier principe de la connaàssance^Il est impossible « f^uela même chose soit et ne soit pas, est trésor clair et trèsKîertain ; mais je ne vois point de ren- « contre où il puisse jamais servir à nous donner^ « i^ucune connaissance. Je crois donc que ceux-ci « pourront être plus utiles. »

il donne ensuite pour premier principe, Tout ce qui est renfermé dans Vidée claire et distincte e^une chose , en peut être affirmé avec vérité ; pour second, L'existence, au moins possible, est rmf<^jnée dans l'idée de tout ce que nous concassons clairement et distinctement; pour troi^ sième , Le néant ne peut être cause d'aucune chose. Il en a imaginé jusqu'à onze. Mais il est inutile de rapporter les autres ; ceux-là suffiront pour serviar d'exemple.

La vertUi que les philosophes attribuent à ces sortes d€ principes est si grande , qu'il était na-

» Part IT, chap. vu.

DES SYST]kMES. 3

turel qu'on travaillât à les multiplier. Les naéta-^ physiciens se sont en cela distingua. Descartes, Mallebranche, Leibnitz, etc., chacun à l'envi nous en a prod^ué, et nous ne devons plus qous en prendre qu'à nous-mêmes, si nous ne péné-» troQs pas les choses les plus cachées.

Les principes de la seconde espèce sont des suppositions qu'on imagine pour expliquer les choses dont on ne saurait d'ailleurs rendre raison. Si les suppositions ne paraissent pas impossibles, et si elles fournissent quelque explicati<ni des l^énomènes connus , les philosophes ne doutent pas qu'ils n'aient découvert les vrais ressorts de la nature. Serait - il possible , disent - ilâ> qu'une soppositiod qui serait fausse donnât des àé^ nouemensi heureux ? De là est venue l'opinion^ que l'explication des phénomènes prouve la vérité d'une supposition, et qu'on ne doit pas tant juger d'un système par ses principes , que par la masiière dont il rend raison des choses. Oii ne cloute pas. que des suppositions, d'abord arbâ-^ traires, ne deviennent incontestables par l'adresse avec laquelle on les a employées.

L^ métaphysiciens ont été aussi inventifs dans cette seconde espèce de principes, que dans la première ; et , par leurs soins, la* métaphysique n'a plus rien rencontré qui put être un mystère pour elle. Qui dit métaphysique dit, dans leuir langage, la science des premières vérités, des

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premiers principes des choses. Mais il faut convenir que cette science ne se trouve pas dans leurs ouvrages.

Les notions abstraites ne sont que des idées formées de ce qu'il y a de commun entre plusieurs idées particulières. Telle est la notion A'animal: elle est l'extrait de ce qui appartient également aux idées de l'homme, du cheval, du singe, etc. Par-là une notion abstraite sert en apparence à rendre raison de ce qu'on remarque dans les objets particuliers. Si, par exemple, on demande pourquoi le cheval marche, boit, mange, on répondra très -philosophiquement, en disant que ce n'est que parce qu'il est un animal. Cette réponse, bien analisée, ne veut cependant dire autre chose, sinon que le cheval marche, boit, mange, parce qu'en effet il marche, boit, mange. Mais il est rare que les hommes ne se contentent pas d'une première réponse. On dirait que leur curiosité les porte moins à s'instruire d'une chose, qu'à faire des questions sur plusieurs. L'air assuré d'un philosophe leur en impose. Ils craindraient de paraître trop peu intelligens, s'ils insistaient sur un même point. Il suffit que l'oracle rendu soit formé d'expressions familières, ils auraient honte de ne pas l'entendre ; ou , s'ils ne pouvaient s'en cacher l'obscurité , un seul regard de leur maître j/araîtrait la dissiper. Peut-on douter, quand celui à qui on donne toute sa confiance ne

doute pas lui-méine ? Il n'y a donc pas de quoi s'étonner si les principes abstraits se sont si fort multipliés, et ont de tout temps été regardés comme la source de nos connaissances.

Les notions abstraites sont absolument nécessaires pour mettre de l'ordre dans nos connaissances, parce qu'elles marquent à chaque idée sa classe. Voilà uniquement quel en doit être l'usage. Mais de s'imaginer qu'elles soient faites pour conduire à des connaissances particulières, c'est un aveuglement d'autant plus grand , qu'elles ne se forment elles-mêmes que d'après ces connaissances. Quand je blâmerai les principes abstraits, il ne faudra donc pas me soupçonner d'exiger qu'on ne se serve plus d'aucune notion abstraite ; cela serait ridicule : je prétends seulement qu'on ne les doit jamais prendre pour des principes propres à mener à des découvertes.

Quant aux suppositions, elles sont d'une si grande ressource pour l'ignorance, si commodes! l'imagination les fait avec tant de plaisir , avec si peu de peine! c'est de son lit qu'on crée, qu'on gouverne l'univers. Tout cela ne coûte pas plus qu'un rêve , et un philosophe rêve facilement.

Il n'est pas aussi facile de bien consulter l'expérience, et de recueillir des faits avec discernement. C'est pourquoi il est rare que nous ne prenions pour principes que des faits bien constatés, quoique peut-être nous en ayons beaucoup

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plus que nous ne pensons; mais, par le peu d'habitude d'en &ire \isage , nous ignorons la manière de les sippliquer. Nous avons yraisemblablement dans nos maius^'explication de plusieurs phénomènes, et nous Talions chercher bien loin de nous. Par exemple , la gravité des corps a été de tout temps un fait bien constaté, et ce n'est quç de nos jours qu'elle a été reconnue pour un principe.

C'est sur les principes de cette dernière espçce que sont fondés les vrais systèmes, ceux qui mériteraient seuls d'en porter le nom. Car ce n'est que par le moyen de ces principes que nous pouvons rendre raison des choses dont il nous est permis de découvrir les ressorts. J'appellerai systèmes abstraits, ceux qui ne portent que sur des principes abstraits ; et hypothèses , ceux qui n'ont que des suppositions pour fondement. Par le mélange de CCS différentes sortes de principes, on pourrait encore former différentes sortes de systèmes : mais, comme ils se rapporteraient toujours plus ou moins à l'une des trois que je viens d'indiquer, il est inutile d'en faire dé noùvelleis classes.

Des faits constatés , voilà proprement les seuls principes des sciences. Comment donc a-t-on pu «n imaginer d'autres? c'est ce que noîis allons rediercher.

Les systèmes sont plus anciens que les philoso-

pfaes : k aature en fait faire , et il ne s'en feisati; pas de mauvais, lorsque les hommes n'avaiebt q[u'etle pour maître. C'est qu'alors un système n'était et ne pouvait être que le fruit de l'observation. On ne se proposait pas encore de rendre raison d^ tout : on avait des besoins, et on ne cfajerchait que les nloyens d'y satisfaû*e.

L'observation pouvait seule faire connaître ces moyens; et on observait, parce qu'on y était forcé. Dans l'ignorance de ce qu'on a depuis R<Mmné principe, on avait au moins l'avantage de fie garantir de bien des erreurs : car il faut un , commencement de connaissances pour ^'égarer, et il semble souvent que les philosophes n'ont eu que ce commencement.

Les hommes observaient donc , c'est - à * dire qu'ils remarquaient les faits relatifs à leurs besoins.

Parce qu'on avait peu de besoins , il y avait peu d'observations à faire; et, parce que les besoins étai^t de première nécessité, il était rare qu'on se trompât : les erreurs, du moins, ne pou^ vaient être que passagères : on en était bientôt averti, puisque les. besoins n'étaient pas satisfaits.

L'observation ne se faisait encore qu'en tâtonnant ; il n'était donc pas toujours possible de s'assurer d'un fait aussitôt qu'on avait cru l'apsercevoir. On le soupçonnait, on le supposait; et^ faute de mieux , ime supposition tenait Ueu de

découverte, qu'une nouvelle observation confirmait ou détruisait.

C'est ainsi que la nature guidait les hommes, et c'est ainsi qu'ils s'instruisaient sans remarquer qu'ils allaient de connaissance en connaissance , par une suite de faits bien observés.

Lorsqu'ils eurent fait les découvertes relatives à leurs besoins , il est évident que pour en faire d'un autre genre , ils n'avaient qu'à tenir la même conduite. Une première observation, qui n'aurait été qu'un tâtonnement, leur aurait donné des soupçons ; ces soupçons leur auraient indiqué d'autres observations à faire , et ces observations auraient confirmé ou détruit les faits supposés.

Quand on aurait eu des faits en assez grand nombre pour expliquer les phénomènes dont on cherchait la raison, les systèmes se seraient achevés en quelque sorte tous seuls , parce que les faits se seraient arrangés d'eux-mêmes dans l'ordre où ils s'expliquent successivement les^uns et les autres. Alors on aiurait vu que dans tout système il y a un premier fait, un fait qui en est le commencement, et que, par cette raison, on aurait appelé principe : aw principe et commencement sont deux mots qui signifient originairement la même chose.

Les suppositions ne sont proprement que des soupçons , et si nous avons besoin d'en faire, c'est que nous sommes condamnés à tâtonner.

Dès que les suppositions ne sont que des soupçons , elles ne sont pas des faits constatés : elles ne peuvent donc pas être le principe ou le commencement d'un système; car tout un système se réduirait à un soupçon.

Mais si elles ne sont pas le principe ou le commencement d'un système , elles sont ou le principe ou le commencement des moyens que nous avons pour le découvrir. Or, parce qu'elles sont le principe de ces moyens , on a cru qu'elles sont aussi le principe du système. On a donc confondu deux choses bien différentes. •

A mesure que nous acquérons des connaissances , nous sommes obligés de les distribuer dans différentes classes : nous n'avons pas d'autres moyens pour mettre de l'ordre entre elles. Les classes les moins générales comprennent les individus, et on les nomme espèces par rapport aux classes plus générales, qu'on nomme genres. Les classes, qui sont des genres par rapport à celles qui leur sont subordonnées, deviennent ellesmêmes des espèces, par rapport à d'autres classes plus générales qu'elles ; et c'est ainsi qu'on arrive de classes en classes à un genre qui les comprend toutes. /

Lorsque cette distribution est faite, nous avons un moyen bien abrégé pour nous rendre compte de nos connaissances : c'est de commencer par les classes le plus générales. Car le genre suprême

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n'est proprement qu'une expression abrégée qui comprend toutes les dasses subordonnées , et qui les fait embrasser d'un coup d'ceil. Quand je dis étre^ par exemple, je vois substance et modifica' tion^ corps et esprit^ qualité et propriété; en un mot, je vois toutes les divisions et sous-divisions comprises entre l'être et les individus. C'est d(Mic par une classe igénérale que je dois commencer, quand je veux me représenter rapidement une multitude de choses ; et alors on peut dire qu'elle est un commencement ou un prtticipe. Voilà ce qu'on a vu confusément , et on a dit : Les idées ' générales^ les maximes générales sont les principes des sciences.

Je le répète donc : des faits bien constatés peu« , vent seuls être les vrais principes des sciences ; et , si l'on a pris pour principes d'un système des suppositions et des maximes générales, c'est que, sans se rendre compte de ce qu'envoyait , on a vu qu'elles sont le principe ou ie commencement de quelque chose.

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