‹ Œuvres complétes de Condillac (volume 4)Chapitre 3 sur 51 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De llnutilité des Systèmes abstraits.

Les philosophes qui croient aux principes abs* traits , vous disent : Considérez avec attention les idées qui approchent davantage de l'univeitialité

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des premiers principes ; formez -en des proposi* tions, et vous aurez des vérités moins générales : considérez ensuite les idées qui approchent Iç plus, par leur universalité, des découvertes que vous venez de faire , faites -en de nouvelles propositions , continuez de la sorte , n'oubliez pas d'appliquer vos premiers principes à chaque proposition que vous découvrez , et vous descendrez par degrés des principes généraux aux connaissances les plus particulières.

Suivant ces philosophes. Dieu, en créant nos âmes, se contente d'y graver certains principes généraux ; et les connaissances que nous acquérons par la suite , ne sont que des déductions que nous faisons de ces principes innés.Nous ne savons que notre corps est plus grand que notre tête , que parce qu'aux idées de corps et de iête nous appliquons ce principe , Le tout est plus grand que sa partie. Mais afin que nous ne soyons pas surpris de faire cette application sans nous en apercevoir , on avertit qu'elle se fait par une opération secrète, et que l'habitude où nous sommes de réitérer souvent les mêmes jugemens nous empêche d'en remarquer la véritable source. Suivant ces philosophes , les principes abstraits sont donc si certainement l'origine de nos connaissances , que, si on nous les enlève , ils ne conçoivent pas que parmi les vérités les plus évidentes

la TRAITÉ . i

il y en ait quelqu'une à notre portée. Mais ils renversent Tordre de la génération de nos idées. C'est aux idées plus faciles, à préparer l'intelligence de celles qui le sont moins. Or chacun peut connaître, par sa propre expérience, que les idées sont plus faciles, à proportion qu'elles sont moins

H abstraites et qu'elles se rapprochent davantage des sens ; qu'au contraire elles sont plus difficiles à proportion qu'elles s'éloignent des sens et qu'elles deviennent plus abstraites. La raison de cette expérience, c'est que toutes nos connais-

\ sances viennent des sens. Une idée abstraite veut donc être expliquée par une idée moins abstraite , et ainsi successivement jusqu'à ce qu'on arrive à une idée particulière et sensible.

D'ailleurs le premier objet d'un philosophe doit être de déterminer exactement ses idées. Les idées particulières sont déterminées par ellesmêmes, et il n'y a qu'elles qui le soient : les no-

\ tions abstraites sont au contraire naturellement vagues , et elles n'offrent rien de fixe qu'elles n'aient été déterminées par d'autres. Mais sera-ce par des notions encore plus abstraites ? Non , sans doute , car ces notions auraient elles-mêmes encore plus besoin d'être déterminées ; il faut donc recourir à des idées particulières. En effet , rien n'est plus propre à expliquer une notion que celle qui l'a engendrée. Par conséquent on a bien tort de vou-

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lôir que nos connaissances aient leur origine dans des principes abstraits '.

Mais d'ailleurs quels seraient ces principes? Seraient-ce des maximes si généralement reçues, que personne ne les ose contester? // est impossible qiCune chose soit et ne soit pas en même temps': tout ce qui est y est; et autres semblables; On cherchera long -temps des philosophes qui aient tiré de là quelques connaissances. Dans la spéculation, ils conviennent tous, à la vérité, que les premiers principes sont ceux qui sont universellement adoptés : leur méthode a même quelque chose de séduisant par la manière avec laquelle elle se présente d'abord. Mais il est curieux de les suivre dans la pratique, de voir comment ils se séparent bientôt, et avec quel mépris les uns rejettent les principes des auti^s. Il me semble qu'on ne saurait entrer dans cette recherche sans s'apercevoir que ces sortes de propositions ne siilfisent pas pour conduire à quelques connaissances.

' Locke a connu que les maximes abstraites ne sont pas la source de nos connaissances. Il en donne des raisons que je ne rapporte pas , parce que son ouvrage est entre les mains de tout le monde. Yoy. Essai sur V entendement humain ^ liv. IV, chap. Yii, § 9 et lo. Mais, à la fin du § 1 1 du même chap. , Tautorité des mathématiciens lui en impose ; et il approuve que les principes abstraits soient employés comme préliminaires pour exposer des vérités connues. Je crois avoir démontré l'inutilité et l'abus qu'il y a à en faire cet usage. Voyez la Logique et VArt de penser.

Si les principes abstraits sont des propositions générales, vraies dans tous les cas possibles, ils sont moins des connaissances qu'une manière abrégée de rendre plusieurs connaissances particulières, acquises avant même qu'on eût pensé aux principes. Le tout est plus grand que sa par" iiey signifie : mon corps est plus grand que mon bras; mon bras que ma main; ma main que mon doigt ^ etc. En un mot, cet axiome ne renferme que des propositions particulières de cette espèce ; et les vérités auxquelles on s'imagine qu'il conduit, étaient connues avant qu'il le fitit lui-même.

Cette méthode serait donc tout- à- fait stérile, si elle n'avait pour fondement que de semblables maximes. Aussi a-t-on deux moyens pour lui donner une fécondité apparente. Le premier con* siste à partir des propositions, qui étant vraies par bien des endroits , surtout par ceux qui frappent davantage, donnent lieu de supposer qu'«lle& le sont dans tous les cas. A la vérité , si on les appréciait, et qu'on en tirâtdea^nséquences exactes, il est visible qu'il en serait comme des principes dont nous venons de parler. Mais on s'en donne bien de garde : au contraire, on les suppose vraies à bien des égards où elles sont tout-à-fait fausses. Dès lors on peut les appliquer à des choses où elles ne sont point applicables, et en tirer des conséquences qui paraîtront diautant plus nouvelles, qu'elles n'y étaient pas renfermées. Tel est le

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principe des cartésiens : On peut aJfj^roHr d'mie chose tout ce qui est renfermé dans Vidée clause que nous en avtms. Car je ferai voi» qu'il n'est pas toujours vrai '.

Cette manière de donner une espèce de fécondité à un système abstrait , est la plus adroite. La seconde est assez grossière, mais elle n'en est pas moins en usage.

Elle consiste à imaginer une chose qu'on ne conçoit pas, d'après une chose dont les idées sont plus familières; et quand, par ce moyen, on s'est fait une certaine quantité de rapports abstraits et de définitions frivoles, on raisonne sur Tune comme on raisonnerait sur l'autre. C'est ainsi que le langage qu'on emploie pour les corps sert à bien des philosophes pour rendre raison de ce qui se passe dans l'âme. Il leur suffît d'imaginer quelques rapports entre ces deux substances.

Nous en verrons des exemples^

Il y a donc trois sortes de principes abstraits en usage : les premiers sont des propositions générales exactement vraies dans tous les cas; lea seconds sont des propositions vraies par les côtés les plus frappans , et que pour cela on est porté à supposer vraies à tous égards ; lès derniers sont des rapports vagues qu'on imagine entre des choses de nature toute différente. Cette analise suffit pour

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faire voir que parmi ces principes les uns ne conduisent k rien, et que les autres ne mènent qu'à l'erreur. Voilà cependant tout l'artifice des systèmes abstraits.

Si les réflexions précédentes ne suffisent pas pour se convaincre de l'inutilité de ces principes, qu'on donne à quelqu'un ceux d'une science qu'il ignore, pourra-t-il l'approfondir avec un si faible secours ? Qu'il médite ces maximes : Le tout est égal à toutes ses parties; à des grandeurs égales ajoutez des grandeurs égales, les tous seront égaux; ajoutez-en d'inégalés , ils seront inégaux : aura-tril là de quoi devenir un profond géomètre ?

Mais afin de rendre la chose plus sensible, je voudrais bien qu'on arrachât à son cabinet , ou à l'école, un de ces philosophes qui aperçoivent une si grande fécondité dans les principes généraux, et qu'on lui offrît le commandement d'une armée , ou le gouvernement de l'état. S'il se rendait justice, il s'excuserait sans doute sur ce qu'il n'entend ni la guerre ni la politique : mais ce serait pour lui la plus petite excuse du monde. L'art militaire et la politique ont leurs principes généraux, comme toutes les autres sciences. Pourquoi donc ne pourrait- il pas, si on les lui apprend, ce qui n'est l'affaire que de peu d'instans , en découvrir toutes les conséquences, et devenir, après quelques heures de méditation, un Ck>ndé, un Turenne, un Richelieu, un Colbert? Qui l'em-

pécherait de choisir entre ces grands hommes ? On sent combien cette supposition est ridicule, parce qu'il ne suffit pas pour avoir la réputation de bon ministre et de bon général , comme pour avoir celle de philosophe, de se perdre en vaines spéculations. Mais peut- on exiger moins d'un philosophe pour bien raisonner, que d'un général ou d'un ministre pour bien agir? Quoi! il faudra que ceux-ci aient percé , ou qu'au moins ils aient étudié avec soin les détails des emplois subalternes, et un philosophe deviendra tout-à-coup un homme savant , un homme pour qui la nature n'a point de secrets ; et cela par le charme de deux ou trois propositions !

Une autre considération bien propre encore à démontrer l'insuffisance des principes abstraits, c'est qu'il n'est pas possible qu'une question y soit envisagée suivant toutes ses faces. Car les notions qui forment ces principes n'étant que des idées partielles, on n'en saurait faire usage qu'on ne fasse abstraction de bien des considérations essentielles. Voilà pourquoi les matières un peu compliquées , ayant mille biais par où on les peut prendre, donnent lieu à grand nombre de systèmeç abstraits. On demande, par exemple, quelle est l'origine du mal. Bayle établit sa réponse sur les principes de la bonté , de la sainteté et de la toute-puissance de Dieu : Mallebranche préfère ceux de l'ordre, de la sagesse : Leibnitz croit

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qufer Vôm : les théblôgiètts anploiettt Ifefe principes de là libbrté', de la proTidence générale ^t de là chute d'Adain^ t lies ^ocinièns nient là prescience divine : les origyéhistes asîtttent que les peines ne seront pâ^ éternelles : Spinosa n'admet qu'uilfe àvëuglé^^t fatale nécessité î eiifiâ , les luahichéen^s ont de tout tetopô entassé principes sur principes , àbs^rditéi^ sur absurdités. Je tie parle pas des philosophes païens qui, en raisonnant sur des principfeà différetas, sont lombësdans qnelques-uns de ces syâtèttiè^ où dans d'autres, tels que la toétempsyiôbiè. On voit , par cet exemple , combien il fest impossible d'élever sur des principes abstraits un système qui embrasse toutes les parties d'une question. Geptendant les philosophes ne batancent pas. Dans ces sbrtes de cas , chacun a \kn système favori

■ Les {yrincipics dont Bayle^ Mallebranclie ^ Leibmtz et les théologiens se servent, sont autant de vérités; c'est l'avantage qu'ils ont sur ceu3L des sociniens, des origénistes et des autres. Mais aucune de ces vérités n'est assez féconde pour nous donner la raison de tout. !Bâyle ne se trompe point , lài^efà'H 'Ait qtié Dieu est saint, bon, tôut-pnissant ; il 'sfe trompe %fur <îê qu'eïi croyant ces donnéesAk suffisantes , 'îl veAt faire *n système. J'en dis autant des «autres. Le >peiit nombre de vérités que notre raison peut découvrir, et celles qui nous sont révélées, font partie d'un système propre à résoudre tous les problèmes possibles ; mais elles ne sont pas desrïnéè's à Yious le faii'e connaître , et l'Église n'apprôtiVe poixi^t les tbéôlègiëns cfui èï^ep¥ènnfe<it dé fotft èxpliquèi*.

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auquel il veut que tous les autres cèdent. La riiîson a peu de part au cfaoïK qu'ils font ; d'ordinaire ies passions décident toutes seules. Un esprit naturdlemetA douit et bienfaisant adopteiû les principes qu'on tire de la bonté de Dieu, parce qu'il ne troute rien de plus ^and , de plus beau que de faire du bien : ainsi ce doit être là le premier caractère de ia divinité, celui auquel tout doit se rapporter. Un autre doQt l'imaginationest ^ande et les idées soi^t xeievées , aimera mieux les principes qu'on emprunte de l'ordre et de la sagesse, parce que rien xie lui plaît davantage qu'un enchaînement de icauses à l'infini , et une combinaison admirable die toutes 4es parties de l'univers, le malheur de toutes les créatures dût- il en être ime suite nécesi&mve. Enfin , un caractère sombre , mélancolique , fmsaiithtx^pe , odieux à lui et aux autres, aura^ goût pour ces mots destin^ faialitéy nécessité ^ <%«>sardy parce que inquiet, mécontent de lui et detout ce qui l'environne, il e^ oblige de -se regarder jcoiïinie un objet de mépris et d:'horreur, ou de se jpersuadèl* qu'il n'y a ni bien ni mal, ni ordre ni A ésordre. Peut-il hésiter ? Sagesse, honneur, vertu, probité; voilà de vains -sons : destin, fatalité, hasard, nécessité; voilà son système.

Ce serait trop présumer que de penser pouvoir -€©rriger tous les hommes sur ce sujet. Quand la curiosité se trouve jointe à un peu dHmagination , r>n veert aussitôt porter la viie au loin , on t^eut

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tout embrasser, tout connaître. Dans ces desseins, on néglige les détails, les choses à notre portée ; on vole dans des pays inconnus , et on bâtit des systèmes. Il est cependant constant que pour se faire une vue générale et étendue qui soit fixé et assurée, il faut commencer par se rendre familières les vérités particulières. Peut-être que tel qui s*est trouvé dans les premières places n'a été un esprit médiocre que parce qu'il avait négligé cette étude. Peut-être eût -il mérité les éloges dus aux plus grands hommes s'il eût donné plus de soin à acquérir jusqu'aux moindres connaissances nécessaires aux emplois auxquels ils se destinait. Une sage conduite multiplierait les talens et développerait les génies.

Aujourd'hui quelques physiciens, les chimistes surtout, s'attachent uniquement à recueillir des phénomènes parce qu'ils ont reconnu qu'il faut embrasser les effets de la nature et en découvrir ia dépendance mutuelle, avant de poser des principes qui les expliquent. L'exemple de leurs prédécesseurs leur a servi de leçon ; ils veulent au moins éviter les erreurs où la manie des systèmes a entraîné. Qu'il serait à souhaiteï* que le reste des philosophes les imitât !

' Mais en général on n'a travaillé qu'à augmenter le nombre des principes abstraits. Descartes, Mallebranche , Leibnitz et beaucoup d'autres ont vu dans bien des maximes une fécondité que per-

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sotine n'avait remarquée avant eux^ Qui sait même si quelque jour de nouveaux philosophes ne donneront pas naissance à de nouveaux principes? Combien de systèmes n'a- 1- on pas faits? combien n'en fera-t-on pas encore ? Si du moins on en trouvait un qui fût reçu à peu près uniformément par tous ses partisans ! Mais quel fonds a-t-on pu faire sur des systèhies qui souffrent mille changemens en passant par mille mains différentes ; qui , jouets du caprice , paraissent et disparaissent de la même manière , et qui se soutiennent si peu, que souvent on les peut également employer à défendre le pour et le contre ? Que des hommes, au sortir d'un profond sommeil, se voyant au milieu d'un labyrinthe, po-^ sent des principes généraux pour en découvrir l'issue ; quoi de plus ridicule ? Voilà pourtant la conduite des philosophes. Nous naissons au milieu d'un labyrinthe, où mille détours ne sont tracés que pour nous conduire à l'erreur : s'il y a un'^ chemin qui mène à la vérité, il ne se montre pas d'abord ; souvent c'est celui qui paraît mériter le moins notre confiance. Nous ne saurions donc prendre trop de précaution. Avançons lentement, examinons soigneusement tous les lieux par où nous passons, et connaissons-les si bien , que nous soyons en état de revenir sur nos pas. Il est plus important de ne nous trouver qu'où nous étions d'abord, que de nous croire

trop légt^ement hors du Isd^yf inthe. Les cbapi' très suivais en serant la pi^enve.

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