CHAPITRE XXVI
De la syntaxe.
Objet de la JVoiis Dc coDcevons jamais mieux une pensée , que lorsque toutes les parties , distinctes les unes
rit des autres , se présentent à nous avec tous les
rapports qui sont entre elles. Ce n'est donc pas assez d'avoir des mots pour chaque idée ; il faut encore savoir former, de plusieurs idées, im tout dont nous saisissons tout à la fois les détails et l'ensemble , et dont rien ne nous échappe. Voilà l'objet de la syntaxe. ^ Comment se Lcs rapDorts sc marquent de plusieurs ma-
marquent les -^ A 1 1
î« moi *""' nier es : par la place qu'on donne aux mots , par les différentes formes qu'ils prennent, par des prépositions qui les montrent comme second terme d'un rapport , par des conjonctifs qui rapprochent , autant qu'il est possible , les propositions incidentes des substantifs qu'elles modifient; enfin par des conjonctions qui prononcent la liaison entre les principales parties du discours. Voilà , Monseigneur, tous les moyens : nous les avons déjà remarqués dans le cours de cet ouvrage : nous allons les observer plus particulièrement.
iefmoT Ss Pierre est homme. Tel est l'ordre des mots dans
une proposition simple : le sujet, puis le verbe, «n^proposuion enfin l'attribut. Notre syntaxe ne permet pas d'autre arrangement.
Tout sujet d'une proposition offre une idée déterminée , puisque c'est la chose dont on parle et qu'on désigne comme existante. Il semble donc qu'on aurait pu dire , homme est Pierre, Car homme étant indéterminé , ne saurait être pris pour sujet ; et par conséquent la phrase n'en serait pas moins claire; mais l'usage ne l'a pas permis. Il permet encore moins, un homme est Pierre^ parce qu'un homme paraîtrait le sujet , et la phrase aurait quelque chose de louche. Mais on dira également, Pierre est V homme que vous vojez , ou F homme que vous voyez est Pierre : c'est que les deux termes de cette proposition étant identiques , ils peuvent être indifféremment l'un et l'autre , le sujet ou l'attribut.
L'attribut peut être un adjectif : Pierre est courageux. Il me semble encore qu'en pareil cas on pourrait dire , courageux est Pierre : mais nous nous sommes fait une si grande habitude du premier tour, que nous ne permettons point ces sortes de transpositions.
Une proposition se compose suivant qu'on Arrangement
^ ^ A ••• des mots dans
ajoute des accessoires au sujet , au verbe ou à "j"'. eomîS"
1, .. ., . Quelle est la
1 attribut. ' place de l'objet?
L'objet est un accessoire du verbe; il doit le suivre immédiatement , ou du moins il n'en peut
être séparé que par des modifications même du
verbe. Le roi aime le peuple^ le roi aime beaucoup
le peuple.
Vous voyez que beaucoup ne sépare le peuple
à' aime, que parce qu'il est une modification de
l'action d'aimer.
Place des II uc faut exccptcr de cette règle que les pronoms des pcr- * u i. l
^ïSrsontSl noms le, la, les, les noms des personnes me^te^
jetdu verbe, ou • i ' ' r ry ^
leierme. jc , Tious , VOUS, ct Ic coujonctii ^wd. Saus doute c'est l'oreille qui a engagé à transposer les pronoms et les noms des personnes avant le verbe. Je l'aime , il nous aime. Ces monosyllabes auraient fait une chute désagréable , s'ils avaient terminé la phrase. Cela est surtout sensible dans me, te se, le : aussi préférons-nous moi^ toi, soi, lui, lorsque nous voulons faire précéder le verbe , ce qui est rare.
Voilà constamment la place de ces noms , quand le verbe est à tout autre mode que l'impératif. Mais quand on commande ou qu'on défend , voici ce que prescrit l'usage.
On dit , dites-lui, menez-le , conduisez-la, parlezmoi , prenez-en , allez-y. En pareil cas, chacun de ces noms doit être précédé du verbe.
Si la phrase est composée de deux impératifs ,
l'arrangement de ces mots sera encore le même
avec le premier : mais ils pourront , à notre choix ,
précéder ou suivre le second. Allez le chercher et
> me ramenez , ou amenez-le moi : allez le trouver et
tifs.
lui mandez , ou mandez-lui : allez-la et y demeurez, ou , ce qui est mieux , demeurez-y; : prenez des étoffes et en apportez , ou , ce qui est mieux encore , apportez-en.
Lorsqu'on défend , ces noms doivent toujours être placés avant le verbe. Ne lui dites pas : ne le menez pas ^ ne le conduisez pas , ne lui mandez pas, n'en parlez pas, n'y allez pas , n'en prenez pas. Voilà , en pareil cas , les seuls arrangemens. On dit, parlez-moi, et jamais parlez -me. Il semble donc qu'on ne devrait pas dire , parlez -m' en : on le dit cependant ; mais on ne dit point menez-m'y.
Le conionctif que ne peut avoir qu'une place: . piaccdesaa.
J ^ 1 11 jectifs conjonc-
il faut qu'il suive immédiatement le substantif, auquel il lie la proposition incidente dont il est l'objet. Dans les conquêtes qu'Alexandre a faites , que est l'objet de la proposition incidente , Alexandre a faites, et il suit immédiatement le substantif conquêtes.
Mais une proposition incidente modifie souvent un nom , qui est revêtu de quelques modifications. Par exemple , Vhomme de courage que vous connaissez, offre le substantif homme modifié par ces mots de courage. Or ce n'est point au mot courage, dont l'idée est indéterminée , que se rapporte le conjonctif que : ce n'est pas non plus au mot homme, considéré tout seul. C'est à l'idée totale qui résulte de ces mots , Vhomme de courage, et qui est une , comme si elle était exprimée
par un seul nom substantif. Cet exemple confirme donc la règle que nous avons donnée , que le conjonctif QUE doit toujours suivre immédiatement le substantif auquel il lie la proposition incidente. Or cette règle est la même pour tous les adjectifs de cette espèce ; qui, dont, lequel, etc.
Le sujet peut La plirasc que nous avons apportée pour exem-
quelquefoissui- ^ 1 1 J
vre le verbe. pjg^ /^^ coiiquêtes qu Jkxttndre a faites, occasionne une exception à la règle que nous avons donnée pour la place du sujet. Car le sens étant également marqué , soit qu'on dise qu^ Alexandre a faites, ou quafait Alexandre , on peut , à son choix , donner au nom l'une ou l'autre place. Il y a même encore un cas où le sujet peut suivre le verbe ; c'est lorsque celui-ci est précédé par une circonstance de temps. On dira , par exemple , alors arriva votre ami.
Les proposi- Lcs propositious incidentes n'ont qu'une place
lions suDordon-
Titurs""' irèel "^lïs 1^ discours, puisqu'elles ne sauraient être séparées du substantif, ou du moins de l'idée totale à laquelle on les rapporte. Mais comme les propositions subordonnées sont des accessoires du verbe de la proposition principale , et que leur rapport est suffisamment indiqué par des conjonctions ou par des prépositions , elles peuvent commencer ou finir la phrase , ou même être insérées entre le nom et le verbe. Votre fils n est pas connaissable, depuis quil a voyagé : depuis que votre fils a voyagé , il n'est pas connaissable : votre fils , depuis
le discours.
GRA.MMAIRE. 589
quHl a "Voyagé, n'est pas connaissable. Il est évident que , dans tous ces arrangemens , la liaison des idées est également conservée , et par conséquent ils sont tous dans les règles de la syntaxe.
Les moyens et les circonstances sont encore j«s moyens
«/ et !es larrons-
des accessoires du verbe : on peut donc aussi leur S^Uu^pf, donner différentes places dans le discours. Exemple pour les moyens : ai^ec votre secours , cet homme finira son affaire; cet homme finira son affaire a^tec votre secours : cette homme ^ avec votre secours , finira son affaire. Exemple pour les circonstances : votre ami était a Rome dans ce temps-la : votre ami dans ce temps-là était a Rome : dans ce tempsla votre ami y était a Rome. C'est donc une règle générale, qu'un nom , précédé d'une préposition , peut prendre différentes places dans le discours , toutes les fois qu'il exprime les moyens , les circonstances ou quelque autre accessoire du verbe. Il faut seulement prendre garde qu'il n'en naisse quelque équivoque avec ce qui précède ou avec ce qui suit.
Au' reste, quand je dis que les moyens, les circonstances et autres accessoires du verbe peuvent avoir différentes places dans le discours, c'est proprement des accessoires du verbe être que je parle. Lors donc que vous emploierez un verbe adjectif, vous le rappellerez à ses élémens, si vous voulez distinguer les accessoires qui appartiennent au verbe de ceux qui appartiennent
SgO CRAMMA.IRE.
à Tadjectif. En traduisant, par exemple ^finira par sera finissant , vous verrez çi^xavec votre secours est l'accessoire du verbe sera^ et que son affaire est celui de \2ià\ç^Q\\i finissant. Cet homme sera^ avec votre secours , finissant son affaire. Un nom pré- i\ ne faudrait pas confondre avec les accès-
cède d une prc- 1
FâccèMoirVdun soircs du verbe , tout nom qui serait précédé
adjectif, ne peut ^ ,
^"/'" *""'' ^ ^^^ préposition. Traduisez cette phrase , je pars demain pour Rome , par celle-ci , je suis demain partant pour Rome : vous voyez aussitôt ç^ae^pour Rome est un accessoire qui appartient à V2ià]ecX\{ partant , et que vous ne pouvez pas transposer. Au lieu que vous pouvez dire à votre choix : demain je pars pour Rome, je pars demain pour Rome , je pars pour Rome demain.
Il peut Un nom précédé d'une proposition ne peut
ïuSanur^ "" donc pas être transposé , lorsqu'il est l'accessoire d'un adjectif. Il n'en serait pas de même s'il était l'accessoire d'un substantif; alors il pourrait être transposé. Exemple : Quand de Rome a<^ec vous j'entreprendrai le voyage.
Or pourquoi ne peut-on pas transposer /?<?wr Rome çivdint partant, comme on transpose de Rome, avant voyage?
Si vous considérez les actions exprimées par des adjectifs tels qa^ partant , vous remarquerez qu'elles ont un but auquel elles tendent ; et que par conséquent il est dans l'ordre des idées que ce but soit nommé après l'action , dans une langue
GRAMMAIRE. ^Qï
OÙ la place est le principal signe des rapports. Il faut donc d^î^ partant pour Rome.
Mais si vous considérez le substantif ^voyage et le nom Rome, qui, étant précédé de la préposition de, détermine de quel voyage on parle, vous ne sentez plus qu'il soit nécessaire que les idées viennent à la suite l'une de l'autre , dans cet ordre , le voyage de Rome. Au contraire vous apercevez deux idées que vous pouvez éloigner, et placer, pour ainsi dire, dans deux points de perspective. Après avoir donc fixé ma vue sur Rome, en disant de Rome , vous la conduisez sur l'autre terme , qui est le voyage ; et lorsque votre phrase est finie , je rapproche les mots que vous avez écartés, j'en aperçois le rapport, et votre construction n'a rien qui me choque.
Une preuve que ces idées doivent être regardées comme deux points de perspective distans l'un de l'autre , c'est que vous ne pouvez les transposer qu'autant que vous les séparez par quelques mots. Vous ne direz pas, quand /entreprendrai avec vous de Rome le voyage. Cette transposition paraîtrait dure, parce que les idées ne seraient pas assez éloignées pour être regardées comme deux points de perspective. Il faut donc les séparer, ou ne les point transposer.
Souvent les mots qu'on peut transposer se rapportent à un substantif qu'on n'apercevra pas, si on ne sait pas réduire les expressions composées
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à leurs vrais élémeiis. Lorsque je dis , à depareiU propos je ne sais que répondre y ce n'est pas à Fadjectif répondant que se rapportent les mots transposés, a de pareils propos. Car le sens n'est pas, je ne sais qu'être répondant : je veux dire que je ne sais quelle réponse faire. C'est donc au substantif réponse que ces mots doivent se rapporter : je ne sais quelle réponse faire a d^ pareils propos, Diff.frence D'après Ics cxemplcs que nous avons apportés,
entre syntaxe et A IX F F '
construction. yQ^g jugcz , Mouscigneur , que ce sont toujours les mêmes signes qui marquent les rapports des mots et des phrases. C'est là proprement ce qui appartient à la syntaxe. Mais comme l'arrangement des mots et des phrases peut varier, suivant les différentes transpositions qu'on se permet , les constructions changent , quoique la syntaxe soit toujours la même. La syntaxe , comme le remarque M. du Marsais , ne consiste que dans des signes choisis pour marquer les rapports ; et la construction consiste dans les différens arrangemens que nous pouvons nous permettre , en observant toujours les règles de la syntaxe. Nous allons traiter des constructions dans le chapitre suivant.
GRAMMAIRK. SgS