‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 69 sur 131 · en imaginer d'ar · texte numérisé non relu

en imaginer d'ar

nous les a donnés; mais, en nous les donnant, ^'^*''*'*elle nous a mis sur la voie pour en imaginer nousmêmes. IMous pourrions par conséquent rendre toutes nos pensées avec des gestes , comme nous les rendons avec des mots; et ce langage serait formé de signes naturels et de signes artificiels.

Remarquez bien. Monseigneur, que je dis de iincfautpa

^ ^ confondrp lesxsi-

signes artificiels , et que je ne dis pas de signes arbi- f""' ««^'•f"^'^''* traires : car il ne faudrait pas confondre ces deux choses.

En effet , qu'est-ce que des signes arbitraires ? Des signes choisis sans raison et par caprice. Ils ne seraient donc pas entendus. A.u contraire , des

confondrp les\sines arti ec les signes arbitraires.

signes artificiels sont des signes dont le choix est fondé en raison : ils doivent être imaginés avec tel art, que l'intellignce en soit préparée par les signes qui sont connus.

Avec quel art Vous compreiidrcz quel est cet art , pi vous con-

on iinngine «Us * *■

.ignés ariifi- sidcrcz uTic suitc d'idées que vous voudriez rendre par le langage d'action. Prenons pour exemple les opérations de l'entendement. Vous voyez dans toutes un même fond d'idées, et vous remarquez que ce fond varie de Tune à l'autre par différens accessoires. Pour exprimer cette suite d'opérations, il faudra donc avoir un signe qui se retrouve le même pour toutes, et qui varie cependant de l'une à l'autre ; il faudra qu'il soit le même, afin qu'il exprime le fond d'idées qui leur est commun; et il faudra qu'il varie , afin qu'il exprime les différens accessoires qui les distinguent.

Alors vous aurez une suite de signes, qui ne seront, dans le vrai, qu'un même signe modifié différemment. Les derniers par conséquent ressembleront aux premiers ; et c'est cette ressemblance qui en facilitera l'intelligence. On la nomme analogie. Vous voyez que l'analogie qui nous fait la loi ne nous permet pas de choisir les signes au hasard et arbitrairement.

Langage d'ac- Cc langage, qui vous paraît à peine possible, a été connu des Romains. Les comédiens qu'on appelait pantomimes , représentaient des pièces entières sans proférer une seule parole. Comment

mimes.

tion.

donc étaient-ils parvenus à former peu à peu ce langage ? Est-ce en imaginant des signes arbitraires ? Mais on ne les aurait pas entendus , ou le peuple eût été obligé de faire une étude qu'il n'aurait certainement pas faite. Il fallait donc qu'en partant des signes naturels qui étaient entendus de tout le monde, les pantomimes prissent l'analogie pour guide dans le choix des signes qu'il avaient be- . soin d'inventer; et les plus habiles étaient ceux qui suivaient cette analogie avec plus de sagacité.

D'après ce aue je viens de dire, nous pouvons Deux sones

^ n J 7 r de langage d'ac-

distinguer deux langages d'action : l'un naturel , dont les signes sont donnés par la conformation des organes; et l'autre artificiel, dont les signes sont donnés par l'analogie. Celui-là est nécessairement très-borné ; celui-ci peut être assez étendu pour rendre toutes les conceptions de l'esprit humain ^

* M. l'abbé de l'Épée , qui instruit les sourds et muets avecune sagacité singulière, a fait du langage d'action un art méthodique , aussi simple que facile , avec lequel il donne à ses élèves des idées de toute espèce , et j'ose dire des idées plus exactes et plus précises que celles qu'on acquiert communément avec le secours de l'ouïe. Comme, dans notre enfance, nous sommes réduits à juger de la signification des mots par les circonstances où nous les entendons prononcer, il nous arrive souvent de ne la saisir qu'à peu près , et nous nous contentons de cet à peu près toute notre vie. Il n'en est pas de même des sourds et muets qu'instruit M. l'abbé de l'Épée. Il n'a qu'un moyen pour leur donner des idées qui ne tombent pas sous les sens ; c'est d'analiser et de les faire analiser avec lui. Il les conduit donc des idées sensibles aux idées abstraites.

' 36o GRAMMAIRE.

Considérons ces deux langages dans celui qui parle et dans celui qui écoute. 11 faut me passer cette expression, parce qu'elle est ])liis précise, et que l'analogie me force à la préférer.

Avec le lan- Daus cclui Qui uc connaît encore que les signes

gage d action , -l T O

sVxprLr^'^ofa naturels donnés par la conformation des organes, snccession. l'actiou fait uu tableau fort composé ; car elle indique l'objet qui l'affecte, et en même temps elle exprime et le jugement qu'il porte, et les sentimens qu'il éprouve. Il n'y a point de succession dans ses idées. Elles s'offrent toutes à la fois dans son action comme elles sont toutes à la fois présentes à son esprit. On pourrait l'entendre d'un clin d'œil, et pour la traduire il faudrait un long discours. Ce langage Nous uous sommcs fait une si grande habitude.

aesidcessimal- *-'

nalurci!*' ''"' du kugagc traïuaut dcs sons articulés, que nous croyons que les idées viennent l'une après l'autre

par des analises simples et méthodiques ; et on peut juger combien son langage d'action a d'avantage sur les sons articulés de nos gouvernantes et de nos précepteurs.

M. l'abbé de l'Épée enseigne à ses élèves le français , le latin, l'italien et l'espagnol ; et il leur dicte , dans ces quatre langues, avec le même langage d'action. Mais pourquoi tant de langues ? C'est afin de mettre les étrangers en état de juger de sa méthode; et il se flatte que peut-être il se trouvera une puissance qui formera un établissement pour l'instruction des sourds et muets. Il en a formé un lui-même , auquel il sacrifie une partie de sa fortune. J'ai cru devoir saisir l'occasion de rendre justice aux talens de ce citoyen généreux, dont je ne crois pas être connu, quoique j'aie été chez lui, que j'aie vu ses élèves? et qu'il m'ait mis au fait de sa méthode.

dans l'esprit, parce que nous proférons les mots les uns après les autres. Cependant ce n'est point ainsi que nous concevons; et comme chaque pensée est nécessairement composée , il s'en suit que le langage des idées simultanées est le seul langage naturel. Celui au contraire des idées successives est un art dès ses commencemens, et c'est un grand art quand il est porté à sa perfection.

Mais, quoique simultanées dans celui qui parle !«« '«^ées s-

J- i \ XI multancesdaus

le langage d'action, les idées deviennent souvent del"iinnenuùc-

, . , ^^j . cessives dans

successives dans ceux qui écoutent. Cest ce qui ceuxquii'écouarrive lorsqu'au premier coup d'œil ils laissent échapper une partie de l'action. Alors ils ont besoin d'un second coup d'œil, ou même d'un troisième pour tout entendre ; et par conséquent ils reçoivent successivement les idées qui leur étaient offertes toutes à la fois. Cependant si nous considérons qu'un peintre habile voit rapidement tout un tableau , et d'un clin d'œil y démêle une multitude de détails qui nous échappent , nous jugerons que des hommes qui ne parlent encore que le langage des idées simultanées , doivent se faire une habitude devoir aussi d'un clin d'œil presque tout ce qu'une action leur présente à la fois. Ils ont certainement un regard plus rapide que le nôtre.

^^ . I . . . , I>ps idées suc-

Quoique celui qui écoute puisse ne saisir qu à cessives, dans

^ ^ -i j 1 ceux qm ocou-

plusieurs reprises la pensée de celui qui parle, il Trl\chTruZ~ est certain qu a chaque fois , ce qu il saisit est posées.

encore une pensée composée : ce sera au moins un jugement. Il est donc démontré que le langage d'action , tant qu'il n'est encore qu'une suite de la conformation des organes , offre toujours une multitude d'idées à la fois ; les tableaux peuvent se succéder, mais chaque tableau est un ensemble d'idées simultanées.

d'acHoJ'T^r!- ^^^ langage d'action a donc l'avantage de la rapidfré/' '"^ rapidité. Celui qui le parle paraît tout dire sans effort. Avec nos langues, au contraire , nous nous traînons péniblement d'idée en idée, et nous paraissons embarrassés à faire entendre tout ce que nous pensons. Il semble même que ces langues, qui sont devenues pour nous une seconde nature , ralentissent l'action de toutes nos facultés. Nous n'avons plus ce coup d'œil qui embrasse une multitude de choses, et nous ne savons plus voir que comme nous parlons, c'est-à-dire successivement.

Comment l'art Nous uc vovous distinctcmcnt les choses qu'au-

peut enlaireune '' *■

m^uode anaii- ^^^^ ^^^^ uous Ics obscrvons les unes après les autres. A cet égard , le langage d'action a donc du désavantage : car il tend à confondre ce qui est distinct dans le langage des sons articulés. Cependant il ne faut pas croire que , pour ceux à qui il est familier, il soit confus autant qu'il le serait pour nous. Le besoin qu'ils ont de s'entendre leur apprend bientôt à décomposer ce langage. L'un s'étudie à dire moins de choses à la fois, et il subs-

titue des mouvemens successifs à des mouvemens simultanés. L'autre s'applique à observer successivement le tableau que le langage d'action met sous ses yeux , et il rend successif ce qui ne l'est pas. Ils apprennent ainsi peu à peu dans quel ordre ils doivent faire succéder leurs mouvemens , pour rendre leurs idées d'une manière plus distincte. Ils savent donc, jusqu'à un certain point, décomposer ou analiser leurs pensées; car analiser n'est autre chose qu'observer successivement et avec ordre.

Quelque grossière que soit cette analise, elle est le fruit de l'observation et de Fétude. Le langage d'action , qui la fait, n'est donc plus un langage purement naturel. Ce n'est pas une action qui , obéissant uniquement à la conformation des organes , exprime à la fois tout ce qu'on sent; c'est une action qu'on règle avec art, afin de présenter les idées dans Tordre successif le plus propre à les faire concevoir d'une manière distincte; et par conquent, aussitôt que les hommes commencent à décomposer leurs pensées, le langage d'action commence aussi à devenir un langage artificiel.

Il deviendra tous les jours plus artificiel, parce que , plus ils analiseront , plus ils sentiront le besoin d'analiser. Pour faciliter les analises, ils imagineront de nouveaux signes, analogues aux signes naturels. Quand ils en auront imaginé, ils en imagineront encore, et c'est ainsi qu'ils enri-

364 GRAMMAIRK.

chiront le langage (Faction. Ils renrichiront plus promptement , ou plus lentement, suivant qu'ils saisiront ou qu'ils laisseront échapper le fil de l'analogie. Ce langage sera donc une méthode analitique plus ou moins parfaite.

Pourquoi oo Persuadé que l'homme, lorsqu'il crée les arts,

ft comnnnre , * 'T. '

iTir.'pfr'X ne fait qu'avancer dans la route que la nature lui

server le laii- \ i ^ i-i'

gage d'aciion. a ouvcrtc , ct lau'e avec règle, amesure qu il avance, ce qu'il faisait auparavant par une suite de sa conformation; j'ai cru , Monseigneur, que pour mieux m'assurer des vrais principes des langues, je devais d'abord observer le premier langage qui nous est donné par la conformation de nos organes. J'ai pensé que, lorsque nous connaîtrons les principes d'après lesquels nous le parlons, nous connaîtrons aussi les principes d'après lesquels nous parlons tout autre langage. En effet. Monseigneur, plus vous étudierez l'esprit humain, plus vous vous convaincrez qu'il n'a qu'une manière de procéder. S'il fait une chose nouvelle , il la fait sur le modèle d'une autre qu'il a faite , il la fait d'après les même règles; et lorsqu'il perfectionne, c'est moins parce qu'il imagine de nouvelles règles , que parce qu'il simplifie celles qu'il connaissait auparavant. C'est ainsi que le langage d'action les a préparés au langage des sons articulés, et qu'ils sont passés de l'un à l'autre, en continuant de parler d'après les mêmes règles.

dutenuousîfs L'analogic et l'analise dont vous venez de voir

les commencemens dans le lanfira^e d'action , principes des

^ "^ langues.

voilà , Monseigneur, à quoi se réduisent , dans le vrai, tous les principes des langues. La première partie de cette grammaire vous en convaincra.

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