‹ Œuvres complètes de CondillacChapitre 71 sur 131 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

En quoi consiste l'art d'analiser nos pensées.

Comment l'œil Vous éprouvez , Monseigneur, que tous les

analise et nous *■ ' O ' J.

?a!.s"u™eTen- objcts qiii font en même temps une sensation dans

sation confuse, , 1 , ,

plusieurs seusa- VOS vcux , sout également presens a votre vue.

lions distinctes. ^ ' O l

Or vous pouvez embrasser d'un coup d'œil tous ces objets, sans donner une attention particulière à aucun ; et vous pouvez aussi porter votre attention de l'un à l'autre , et les remarquer chacun en particulier. Dans l'un et l'autre cas, tous continuent d'être présens à votre vue, tant quils continuent tous d'agir sur vos yeux

Mais lorsque votre vue les embrasse également, et que vous n'en remarquez aucun , vous ne pouvez pas vous rendre un compte exact de tout ce que vous voyez ; et parce que vous apercevez trop de choses à la fois, vous les apercevez confusément.

Pour être en état de vous en rendre compte , il faut les apercevoir d'une manière distincte ; et pour les apercevoir d'une manière distincte, il faut observer l'une après l'autre ces sensations qui se font dans vos yeux , toutes au même instant.

Lorsque vous les observez ainsi, elles sont successives par rapport à votre oeil, qui se dirige d'un objet sur un autre ; mais elles sont simultanées par rapport à votre vue , qui continue de les embrasser. En effet, si vous ne regardez qu'une chose, vous en voyez plusieurs ; et il vous est même impossible de n'en pas voir beaucoup plus que vous n'en regardez.

Or des sensations simultanées, par rapport à votre vue , agissent sur vous comme une seule sensation qui est confuse, parce qu'elle est trop composée. Il ne vous en reste aucun souvenir, et vous êtes porté à croire que vous n'avez rien vu. Des sensations, au contraire , que vous observez Tune après l'autre agissent sur vous comme autant de sensations distinctes : vous vous souvenez des choses que vous avez vues; et quelquefois ce souvenir est si vif, qu'il vous semble les voir encore.

Si plusieurs sensations sim ultanées se réunissent confusément, et paraissent, lorsque la vue les embrasse toutes à la fois, composer une seule sensation dont il ne reste rien, vous voyez qu'elles se décomposent lorsque l'œil les observe l'une après l'autre, et qu'alors elles s'offrent à vous successivement d'une manière distincte.

Ce que vous remarquez des sensations de la LanaUse de»

■1 A îdées de len-

vue est également vrai des idées et des opérations îau'^dTiTLê.^ de l'entendement. Lorsque votre esprit embrasse à la fois plusieurs idées et plusieurs opérations

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qui coexistent, c'est-à-dire qui existent en lui toutes ensemble , il en résulte quelque chose de composé dont nous ne pouvons démêler les différentes parties; nous n'imaginons pas même alors que plusieurs idées aient pu être en même temps présentes à notre esprit, et nous ne savons ni à quoi , ni ce que nous avons pensé. Mais lorsque ces idées et ces opérations viennent à se succéder, alors notre pensée se décompose, nous démêlons peu à peu ce qu'elle renferme, nous observons ce que fait notre esprit, et nous nous faisons de ses opérations une suite d'idées distinctes.

En effet, comme l'unique manière de décomposer les sensations de la vue est de les faire succéder l'une à l'autre, de même l'unique manière de décomposer une pensée est de faire succéder l'une à l'autre les idées et les opérations dont elle est formée. Pour décomposer, par exemple, l'idée que j'ai à la vue de ce bureau, il faut que j'observe successivement toutes les sensations qu'il fait en même temps sur moi, la hauteur, la longueur, la largeur, la couleur, etc. ; c'est ainsi que, pour décomposer ma pensée, lorsque je forme un désir, j'observe successivement l'inquiétude ou le malaise que j'éprouve , l'idée que je me fais de l'objet propre à me soulager, l'état où je suis pour en être privé, le plaisir que me promet sa jouissance, et la direction de toutes mes facultés vers le même objet.

GRAMMAIRE. 38 f

Ainsi décomposer une pensée, comme une sen- auu?a?idedt

, . • . 1 .• tempos er la peu -

sation,ouse représenter successivement les parties sée. dont elle est composée, c'est la même chose; et par conséquent l'art de composer nos pensées n'est que l'art de rendre successives les idées et les opérations qui sont simultanées.

Je dis Vart de décomposer nos pensées y et ce n'est pas sans raison que je m'exprime de la sorte ; car dans l'esprit chaque pensée est naturellement composée de plusieurs idées et de plusieurs opérations qui coexistent; et, pour savoir la décomposer, il faut avoir appris à se représenter l'une après l'autre ces idées et ces opérations. Vous venez de le voir dans la décomposition du désir, et vous pouvez encore vous en convaincre par Fanalise de l'entendement humain ; car si l'attention , la comparaison, le jugement, etc., ne sont que la sensation transformée, c'est une conséquence que ces opérations ne soient que la sensation décomposée ou considérée successivement sous différens points de vue.

La sensation enveloppe donc toutes nos idées et toutes nos opérations; et l'art de la décomposer n'est que l'art de nous représenter successivement les idées et les opérations qu'elle renferme.

Je pourrais par conséquent former des ju^e- N.ms avon»

* * ■*■ J O ju»é et raisonne,

mens et des raisonnemens, et n'avoir pas encore voir"'remarquër de moyens pour les décomi)oser. J'en ai même gîonsTraisin-

*' ^ \ ^ nions.

formé , avant d'avoir su m'en représenter les par-

38a GRA.MMAIRE.

ties dans Tordre successif , qui peut seul me les faire distinguer. Alors je jugeais et je raisonnais sans pouvoir me faire d'idées distinctes de ce qui se passait en moi, et par conséquent sans savoir que je jugeais et que je raisonnais. Mais il n'en était pas moins vrai que je faisais des jugemens et * des raisonnemens.La décomposition d'une pensée suppose l'existence de cette pensée , et il serait absurde de dire que je ne commence à juger et à raisonner que lorsque je commence à pouvoir me représenter successivement ce que je sais quand je juge et quand je raisonne.

Ce sont les Si toutcs Ics idécs qui composent une pensée

langues qui nous J. I 1

moyënTdè It sout simultauécs dans l'esprit , elles sont succes-

sée. sives dans le discours : ce sont donc les langues

qui nous fournissent les moyens d'analiser nos

pensées. Nous allons observer ces moyens dans les

deux chapitres suivans.

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