CHAPITRE X
Comment le discours se décompose en propositions principales, subordonnées, incidentes, en phrases et en périodes.
Tout juge- Pour continuer notre analise , il faut, Monsei-
ment exprimé
esYunfproîTosu gucur , découvHr la nature des différentes parties que nous avons démêlées dans le discours de Racine.
J'ai dit que tout discours est un jugement ou une suite de jugemens. Or, un jugement exprimé avec des mots est ce qu'on nomme proposition. Tout discours est donc une proposition ou une suite de propositions.
Trois espèces Au prcmicr coup d'œil , nous apercevons plu-
de propositions. *■ *■ *■ ^
sieurs espèces de propositions dans le discours que nous analisons : votre illustre frère fit voir sur la scène la raison. Voilà une proposition à laquelle se rapportent tous les détails du second alinéa. Ils sont destinés à la développer; ils sont l'exprès-
GRA.MMAIRE. 4^7
sion des accessoires qui la modifient. Aussi , quand Racine dit que Corneille a quelque temps cherché le bon chemin , et qu'il a lutté contre le mauvais goût de son siècle , il prend un tour qui force à rapporter ces deux propositions à celles qu'il veut modifier.
Ces deux propositions étant considérées par rapport à cette subordination , ']2Li^^û\e principale celle - ci : votre illustre frère fit voir sur la scène la raison ; et subordonnées , les deux autres, après avoir cherché le bon chemin , après avoir lutté contre le mauvais goût.
Au commencement du troisième alinéa , je découvre une autre espèce de proposition : la scène retentit encore des acclamations qu'excitèrent^ a leur naissance, le Cid , Horace, Qu'excitèrent le Cid , Horace n'est pas une proposition principale, ce n'est pas non plus une proposition subordonnée à une autre ; elle ne se rapporte qu'au mot acclamations, en déterminant de quelles acclamations la scène retentit. Qui surprend , qui enlève^ sont encore deux propositions de même espèce , lorsque Racine dit plus bas : une certaine élévation qui surprend, qui enlève. Je donne à ces propositions le nom à^ incidentes . ^
Or , une proposition est faite pour une autre qu'elle développe , ou elle est faite pour un mot qu'elle modifie, ou enfin c'est à elle que tout le discours se rapporte. Les propositions, considé-
principales.
Caractère des
Eroposll ions suordonnées.
•428 , GRAMJIAIRE.
rées sous ces points de vue , se réduisent donc aux trois espèces que nous venons de remarquer ; elles sont nécessairement ou principales , ou subordonnées, ou incidentes.
Caractère ^e Qui caractéHsc une proposition principale ,
dcsproposilions -l * l 1 X '
c'est qu'elle a par elle-même un sens fini. Vous le voyez dans votre illustre Jrerejit voir sur la scène la raison. Car ce que Racine ajoute n'est pas pour terminer le sens , mais uniquement pour développer une pensée , dont cette proposition est la partie principale.
Il n'en est pas de même des propositions subordonnées : le sens n'en est pas fini ; il est suspendu , et fait attendre la proposition principale.
Ainsi , quand vous avez lu, après avoir quelque temps cherché le bon chemin , et lutté contre le mauvais goût de son siècle^ vous ne pouvez pas vous arrêter; vous attendez quelqu'autre chose, et vous continuez de lire jusqu'à y?^ voir sur la scène la raison.
Caractère des Lcs proposîtious incidcntcs ont cela de partipropositions in- "^ * ■' cidenies. culicr, quc quelquefois elles sont nécessaires pour
faire un sçns fini , et quelquefois elles ne le sont pas. Dans la scène française retentit encore des acclamations , vous voyez que ce tour des acclamations , fait attendre quelque chose , et que la proposition incidente, qu'excitèrent, a leur naissance, le Cid, Horace, achève le sens. De même, lorsque Racine dit, quelques lignes après , ou trouvera-t-on
un poète, le sens , pour être fini, demande qu'on ajoute : qui ait possédé à la/ois tant de grands talens?
Si vous considérez ces expressions : des acclamations , un poète , vous apercevrez que le sens n'en est pas assez déterminé ; car, si on s'arrêtait à ces mots , vous demanderiez de quelles acclamations? quel poète ? Les propositions incidentes qui vous répondent des acclamations qu' excitèrent le Cid , Horace , un poète qui ait possédé tant de grands talens , déterminent donc le sens de ces mots , acclamations , poète ; et c'est en le déterminant qu'elles achèvent le développement de la proposition principale. Tel est le caractère des propositions incidentes , lorsqu'elles sont nécessaires pour terminer un sens.
La fin du dernier alinéa nous donne deux exemples de propositions incidentes , sans lesquelles le sens pourrait être achevé. C'est lorsque Racine dit que Corneille est comparable aux Eschyle , aux Sophocle , aux Euiipide , dont la fameuse Athènes ne s'honore pas moins que des Thémistocle , des Périclés , des Alcibiade , qui vivaient en même temps qu'eux.
Racine pouvait finir son discours à Alcibiade; il pouvait même le finir à Euripide ; et , n'attendant rien déplus, vous n'auriez point fait de question. Or, si les propositions dont la fameuse Athènes j etc., quivivaient, etc., ne sont pas nécessaires pour faire un sens fini , c'est que les mots
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auxquels elles se rapportent ont par eux-mêmes une signification déterminée qui ne fait rien attendre. Cependant elles' sont nécessaires pour achever le développement de la pensée, ou pour faire voir, comme Racine le désirait, tout le cas qu'on doit faire à Corneille.
Voilà donc deux sortes de propositions incidentes : l'une qui détermine la signification d'un mot , et qui , par cette raison , est nécessaire pour achever le sens d'une proposition ; l'autre qui est ajoutée à un mot d'ime signification déterminée, et qui ne devient nécessaire qu'autant qu'elle achève de développer une pensée.
Comme les propositions subordonnées , lors- Les proposî- Qu'clles commcnccnt le discours, font attendre
lions subortlon- X
avoir deuTpb- 1^ principalc , elles la supposent lorsqu'elles le
ces dans le dis- , i T t-» •
cours, et les tcrmmcnt. Dans le second ahnea, Kacme pouvait
propositions m- ' »
ontq.l'une!"" fiuir à ccs mots : Jil voir sur la scène la raison ; mais , parce qu'alors il n'aurait pas développé toutes les idées qui s'offraient à lui , il ajoute : mais la raison , accompagnée de toute la pompe , et de tous les ornemens dont notre langue est capable y accordant heureusement la vraisemblance et le merveilleux ^ et laissant bien loin derrière lui tout ce qu'il a^ait de rivaux ^
Peut-être que dans la fin de cet alinéa vous
* Racine dit accorda et laissa ; mais j'ai cru pouvoir me permettre ce changement ])our trouver dans cet exemple un tour dont j'avais besoin.
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n'apercevez pas d'abord des propositions subordonnées aussi facilement que vous les avez aper-' ^ çues dans le commencement. En effet elles y sont un peu déguisées. Il y en a deux néanmoins, dont l'une commence au mot accordant ^ et l'autre au mot laissant. Car ce tour revient à peu près à celui-ci, parce quil accordait, et parce qu'il laissait y où vous voyez deux propositions subordonnées , qui se rapportent à la principale, Jît voir sur la scène la raison.
Cette observation vous f^iit découvrir Une nouvelle différence entre les propositions subordonnées et les propositions incidentes. C'est que les premières peuvent être tantôt avant, tantôt après la principale ; et que par conséquent elles peuvent avoir deux places dans le discours. Les autres, au contraire, n'en ont jamais qu'une, parce qu'elles doivent toujours être à la suite du mot dont elles développent ou dont elles déterminent l'idée.
Vous remarquez, dans le second alinéa, plu- ce qu'on en-
^ '1 tend par p^-
sieurs propositions de différentes espèces , qui concourent au développement d une seule pensée. Vous voyez encore qu'elles forment un discours , dont les principales parties , sans avoir un sens fini , sont distinguées par des repos plus marqués. Or ces différentes parties sont ce qu'on appelle membres, et le discours entier est ce qu'on nomme période. Tout ce qui précède j^^ voir appartient au premier membre , et tout ce qui suit appartient
riode.
, au second. L'un et l'autre pourraient même se diviser en deux : car après dans cette enfance^ ou, pour mieux dire , dans ce chaos du poème dramU' tique parmi nous, le repos est plus sensible qu'après les autres mots , où il est également marqué par des virgules. Il en est de même de celui qui est après de tous les ornemens dont notre langue est capable. Ainsi une période peut être composée de deux membres , de trois , ou de quatre. Lorsque nous étudierons l'art d'écrire , vous verrez des périodes où la distinction des membres sera plus marquée.
lemîH'rXir ^o^s uc trouvcz pas, Monseigneur, de pareils membres dans ce discours : vous sachez en quel état se trouvait la scène française , lorsqu'il commença à traînailler. Quoiqu'il soit composé de deux propositions, iLn'y a presque point de repos de l'une à l'autre, et la pensée est développée dans un seul membre, dont le sens est fini. Voilà ce qu'on nomme une phrase.
Ellipse ou Ouel désordre ! quelle irrémdarité ! sont encore
phrases ellip- ^ X O
deux phrases, formées chacune d'une proposition. Elles ont un caractère particulier; c'est quelles laissent quelque chose à suppléer. Le sens est, quel déso/'dre n'y aidait-il pas ! quelle irrégularité n'j avait-il pas ! Ces tours se nomment ellipses. Or vous apercevrez , dans le reste de cet alinéa , autant de phrases elliptiques que vous yremarquerez de parties séparées par deux points.
tiques.
Toutes les phrases de cet alinéa sont autant de phrases
principales qui
phrases principales. Il est vrai qu'elles concourent déve"oVpemeat toutes ensemble au développement de la première ; mais elles sont indépendantes les unes des autres : elles ont chacune par elles-mêmes un sens fini , et elles font un tout bien différent de celui que font les propositions subordonnées dans le second alinéa.
Peut-être, Monseigneur, ne saurez-vous quel- n y '^ J" quefois si plusieurs propositions font une période if^J^, ff,"k
^ . I lie notre choix ,
ou une phrase. Alors elles leront tout ce que «">«' p«"ode ou
i ^ une phrase.
vous voudrez : il ne faut pas disputer sur les mots. Le grand point est que chaque pensée soit développée avec clarté, avec précision, avec énergie.