CHAPITRE IX
Comment se fait l'analise de la pensée dans les langues formées et perfectionnées.
Pensée de Prcuons unc pensée développée dans un lone
liacine apportée ^ * ^ o
pour exemple. (] jg^ours , ct observous-cu l'analise. Je trouve un exemple très-propre à mon dessein, dans le discours que Racine prononça lorsque Thomas Corneille , qui succédait à Pierre , fut reçu à l'académie française.
« Vous savez , dit Racine , en quel état se trouce vait la scène française lorsqu'il (Pierre Cor- « neille) commença à travailler : quel désordre !
a qu'elle irrégularité! Nul goût , nulle connaissance (c des véritables beautés du théâtre : les auteurs , « aussi ignorans que les spectateurs : la plupart a des sujets extravagans et dénués de vraisem- (c blance ; point de mœurs, point de caractères : (( la diction encore plus vicieuse que l'action, et « dont les pointes et de misérables jeux de mots « faisaient le principal ornement : en un mot , « toutes les règles de l'art, celles mêmes de l'hon- « néteté et de la bienséance, partout violées.
« Dans cette enfance , ou pour mieux dire, dans « ce chaos du poème dramatique parmi nous, ce votre illustre frère, après avoir quelque temps « cherché le bon chemin, et lutté, si je l'ose dire /(c ainsi, contre le mauvais goût de son siècle; « enfin, inspiré d'un génie extraordinaire, et aidé ce de la lecture des anciens , fit voir sur la scène ce la raison, mais la raison accompagnée de toute ce la pompe, de tous les ornemens dont notre ce langue est capable, accordant heureusement la ce vraisemblance et le merveilleux, et laissant bien ce loin derrière lui tout ce qu'il avait de rivaux, ce dont la plupart, désespérant de l'atteindre, et ce n'osant plus entreprendre de lui disputer le ce prix , se bornèrent à combattre la voix publique ce déclarée pour lui, et essayèrent envain, par ce leurs discours et par leurs frivoles critiques, ce de rabaisser un mérite qu'ils ne pouvaient ce égaler.
« La scène retentit encore des acclamations « qu'excitèrent, à leur naissance, le Cid, Horace, « Cinna, Pompée, tous ces chefs-d'œuvre repré- « sentes depuis sur tant de théâtres, traduits en « tant de langues , et qui vivront à jamais dans la « bouche des hommes. A dire le vrai, où trouvera- « t-on un poète qui ait possédé à la fois tant de « grands talens, tant d'excellentes parties, l'art, « la force, le jugement, l'esprit? Quelle noblesse! « quelle économie dans les sujets! quelle véhé- « mence dans les passions ! quelle gravité dans les « sentimens ! quelle dignité , et en même temps « quelle prodigieuse variété dans les caractères! « Combien de rois, de princes, de héros de toute « nation nous a-t-il représentés, toujours tels (( qu'ils doivent être, toujours uniformes avec eux- « mêmes, et jamais ne se ressemblant les uns aux a autres. Parmi tout cela, une magnificence d'ex- « pression proportionnée aux maîtres du monde « qu'il faisait souvent parler; capable néanmoins « de s'abaisser quand il veut, et de descendre a jusqu'aux plus simples naïvetés du comique, où « il est encore inimitable. Enfin, ce qui lui est (c surtout particulier, une certaine force, une cer- « taine élévation qui surprend , qui enlève, et qui (c rend jusqu'à ses défauts, si on peut lui en repro- « cher quelques-uns, plus estimables que les ver- « tus des autres : personnage véritablement né « pour la gloire de son pays, comparable, je ne
GRAMMAIRE. 4^ ï
(c dis pas à tous ce que l'ancienne Rome a eu « d'excellens poêles tragiques , puisqu'elle conte fesse elle-même qu'en ce genre elle n'a pas été « fort heureuse; mais aux Eschyle, aux Sophocle, « aux Euripide, dont la fameuse Athènes ne s'ho- « nore pas moins que des Thémistocle , des Péri- « clés , des Alcibiade , qui vivaient en même temps « qu'eux. »
C'est ainsi, Monsei2:neur, que Racine parle de .J«"'" '"
' D ' 1 r parties de cette
Corneille; Racine qui a contribué lui-même aux Kenî k la'foil
, , , . , . . • T • ^ l'esprit de Ra-
progres delà poésie dramatique, qui a enrichi notre «='»«• langue, et lui a donné toute l'élégance dont elle était susceptible. Lorsque ce grand maître s'exprimait de la sorte sur des choses qui lui étaient familières , et qu'il avait méditées jusque dans les moindres détails, je puis , sans rien hasarder, supposer que sa pensée lui offrait tout à la fois ce que son discours n'offre que successivement.
Le théâtre doit beaucoup à Corneille; voilà le ronadeccue
*■ pensée.
fond de sa pensée. Il ne peut développer ce fond qu'autant qu'il en aperçoit toutes les parties.
Ce développement suppose qu'il voit l'état où . ^^ parties
•^ ^ ^ ^ * principales de
était le théâtre avant Corneille, l'état où Cor- Slî^Slus neille l'a mis, et enfin les talens de Corneille. Ainsi sa pensée se décompose en trois parties qu'il distingue en les séparant dans trois alinéa.
Vous voyez par là que, dans le discours écrit, les alinéa contribuent à distinguer, d'une manière plus sensible, les différentes parties d'une pensée.
trois amiea.
Ils marquent où chacune finit, où chacune comii[ience; et, par cet artifice, elles se démêlent beaucoup mieux.
Quelquefois S'il faut distribucr , dans plusieurs alinéa, les
on renferme A '
fle^s'^dans^'un différcutes parties d'une pensée, il faut, à plus
alinëa , el on ^ . ^ ^
les distingue {ortc Taison , séparer de la même manière plu-
seulement par i t
des points. sieurs pensées différentes.
Cependant cette précaution , nécessaire pour plus de clarté, lorsque ce développement a une certaine étendue, devient inutile, lorsqu'il est fort court : alors les pensées sont suffisamment distinguées par les points qui les terminent. coJîrrononcr Daus Ic dîscours prononcé , les repos de la voix Toix^'^i'ennent ticnuent Ucu d'alinéa et de points. C'est par ces
lieu d'alinéa et
de points. repos que Racine distinguait les différentes parties de sa pensée lorsqu'il prononçait son discours. marque'sJK; ^^ parcils rcpos supposent un sens fini. Mais
points ne sont i n • . . • i
pas égaux. des sens linis peuvent tenir les uns aux autres , et n'être, tous ensemble, que les parties d'un même développement ; c'est pourquoi les points qui sont dans le cours des alinéa ne marquent pas un repos aussi grand que ceux qui les terminent.
Si vous considérez même que le premier alinéa fait attendre le second, et le second le troisième, vous jugerez que le dernier point est celui qui marque le repos le plus grand: c'est qu'alors la première pensée est développée ; et Racine va passer au développement d'une autre.
Une pensée , qui demande un développement ^^^ con.n,ent d'une certaine étendue , telle que celle qui nous ôl'rfgeM' assert d'exemple, forme ce qu'on appelle un para- la même .négraphe; plusieurs paragraphes font un chapitre ; psl-eVul^o»'^
f, ,. 1 . T posée.
plusieurs chapitres font un livre; plusieurs livres font un traité. Cette seule considération vous fait entrevoir comment les parties d'un grand ouvrage se démêlent avec ordre. En effet, il suffit de regarder l'objet d'un grand ouvrage comme une seule pensée, et l'on voit aussitôt que la méthode qui doit le développer est la même que celle qui développerait une pensée peu composée.
Nous remarquerons., à ce sujet, que penser et une anaii.e
A J 7 1 1 malfaitemetdu
bien rendre ce qu'on pense, sont deux choses f4°ctit/dat
■% . -K-ro, r^ • • 1 A '« discours.
bien différentes. On pourrait avoir la même pensée que Racine , et ne pas s'expliquer avec la même clarté , la même précision , avec la même élégance : c'est qu'il faut avoir appris à faire l'analise de ses pensées. Celui qui n'a pas fait cette étude court risque de ne pas exposer ses idées dans l'ordre le plus propre au développement de toutes celles qui sont à la fois présentes à son esprit; il mettra au commencement ce qui devrait être à la fin ; il oubliera des idées qu'il ne fallait pas omettre , ou même il embarrassera une pensée avec des idées étrangères , qu'il croit en faire partie , parce qu'elles s'offrent à lui en même temps. Voilà ce qui fait le désordre et l'obscurité du discours.
Des que Racine a eu distingue trois parties clans cine doeiornn
'"ler^'arÊdê ^^ pcnséc , Il s'est appliqué au développement de sa pensée. ^^ première; et, dans cette vue, il a fait l'éimmération des défauts qu'il remarquait dans les tragédies faites avant Corneille.
Ce développement étant achevé , amène ceUû de la seconde , dans lequel Racine expose les essais de Corneille, les moyens et les succès. De là, passant à la troisième , il décompose , pour ainsi dire , le génie de ce poète , et il en montre les talens. il disSgùT'ies Chacun de ces alinéa est formé de parties dis-
parties dans les- . .
n'dfvise'' '" tmctes ; et vous remarquerez , en y jetant les yeux , qu elles sont séparées, tantôt par un point, tantôt par deux , tantôt par un point et une virgule , tantôt par une virgule.
Les deux points remarquent un repos moins grand que le point; et le point et la virgule, un repos plus faible encore.
Ces repos ne sont inégaux , que parce que le sens est plus ou moins suspendu. Dans le premier alinéa, par exemple, ces mots : vous sachez en quel état se trouvait la scène française , lorsqu'il commença à travailler, sont terminés par un point, parce qu'ils font un sens fini. Au contraire , toutes les autres parties de cet alinéa sont terminées par deux points : il est vrai que chacune pourrait offrir Tin sens fini, si on la considérait seule; mais étant réunies, le sens est nécessairement suspendu de l'une à Tautre, parce qu'elles concourent toutes également au développement de la première, et
que ce développement n'est achevé qu'à la fin de l'alinéa.
Dans le second alinéa , vous voyez , avant ces mots,^^ voir sur la scène, un point et une virgule qu'on aurait pas employés si Racine avait dit : votre, illustre frère Jît voir sur la scène. Mais les choses qu'il insère entre votre illustre frère et fit voir, et celles qu'il ajoute ensuite, sont comme deux groupes d'idées qu'il fallait distinguer par un repos plus sensible. Cependant on n'a pas mis deux points, comme entre les parties du premier alinéa, parce qu'ici le sens, moins suspendu, n'est achevé que par la réunion des deux groupes; au lieu que, dans le premier alinéa, chaque partie fait par elle-même un sens fini.
Ce que je viens de dire vous fait voir l'usage de la virgule : elle sert pour distinguer les dernières parties dans lesquelles on subdivise une pensée. Quant aux points d'admiration et d'interrogation , leur dénomination seulcvous en fait connaître l'emploi.
Quelquefois on ne sait si on doit mettre deux points ou un point et une virgule; quelquefois aussi on ne sait s'il faut deux points, ou s'il n'en faut qu'un. Mais les cas où l'on est embarrassé sont précisément ceux où le choix est plus indifférent ; et vous pouvez alors ponctuer comme vous jugerez à propos. Il suffit de distinguer sensiblement toutes les parties d'un discours.
426 GRAM3IAIRE.
Au reste , Monseigneur, mon dessein n'est pas de vous donner un traité de ponctuation; je veux seulement vous faire voir comment les différentes parties d'un discours se distinguent les unes des autres; et vous concevez que je n'y pouvais mieux réussir qu'en vous faisant remarquer les signes que Tanalise emploie à cet effet.