‹ Œuvres completes de Condillac, Volume 2Chapitre 14 sur 57 · ARTICLE M · texte numérisé non relu

ARTICLE M

De rétendae et du mouvement

Si nous pouvions pénétrer la nature des êtres jusqu'à démêler distinctement tout ce qu'ils renferment, nous les verrions tels qu'ils sont. Les apparences ne viennent donc que de la manière imparfaite dont nous voyons les choses, et ce sera assez de considérer comment nous apercevons les objets pour découvrir l'artifice qui produit les phénomAhes.

Nous nous apercevons, et nous avons des perceptions qui produisent à notre égard les appa-* rences de plusieurs choses que nous distinguons de nous, et que nous distinguons entre elles. Mais nos perceptions ne peuvent nous faire distinguer

io6 traitM

ks choses de la sorte qu'^autaftt qu'elles nous les représentent comme étant hors de nous, et hors les unes des autres ; et elles ne sauraient nous les montrer sous cette apparence qu'aussitôt nous ne pensions voir de Tétendue Ce phénomène ne suppose donc pas qu'il y ait des êtres réelletnentles uns hors des autres et réellement étendus. Il suppose seulement que nous avons des perceptions qui nous représentent une multitude d'être distincts.

Une fois que nos perceptions ont prod^jit le phénomène de l'étendue, elles suffiront pour produire tous les phénomènes qui en dépendént. Nous verrons différentes parties dans l'étendue ; nous y remarquerons toutes sortes de figures ; les unes nous paraîtront proches, les autres éloignées, etc.

Les êtres que nos percej^ions nous représentent les uns hors des autres, elles peuvent nous les représenter constamment dans le même ordre ; ou elles peuvent varier cet ordre ; en sorte qu'un être qui paraissait immédiatement hors d'un autre, en paraîtra séparé par un second , ensuite par un troisième, et ainsi successivement. Dans fe premier

' Cela ne «uffît pas ; des êtres distincts sont proprement les uns hors des autres. Pour produire le phénomène de rétendue, il faut qu'en paraissant contigus, ils parais&énl encç^e former un continu.

DiftizedbyLjpOQle ,

DES SYSTÈMES. lO^

cas , le phénomène du repos a lieu ; dans le second; c^est le phénomène du mouvement, ' •Il n'y. a rien sans une raison suffisante : paa: conséquent l'ordre dans lequel nos perceptions nous représentent les êtres, a sa raison dans l'ordre qui est entre lès êtres mêmes. La réalité des choses fournirait donc à celui qui la connaîtrait l'explication la plus détaillée de la génération de cljaque phénomène. Mais l'ignorance où nous^ sommes à cet égard noûs oblige de prendre une route différente. Au. lieu d'expliquer les phénomènes par la réalité des choses , nous jugerons de la réalité par les phénomènes ; et nous imaginerons dans les êtres quelque chose d'analogue aux apparences que les perceptions produisent. En Conséquence voici commetit je raisonne :

Les phénomènes nous représentent des composés, ou des touts dont les parties ont entre elles des rapports plus immédiats qu'avec toute autre chose. Les êtres simples se combinent donc de façon que plusieurs ayant ensemble des rapports immédiats, ils forment quelque chose d'analogue à des composés ; c'est ce » que j'appelle des collections, ou des aggrégats de monâdes.

Les phénomènes nous font voir des composés qui se touchent, qui fDrment un continu, et d'autres qui sont éloignés. Il y a donc entre les aggrégats, des rapport» propres à produire ces apparences. exemple, l'aggrégat A ait

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rapport immédiat avec B ; B avec C ; C avec D : A, B, C, D produiront le phénomène d'un continu, dont A et D paraîtront des points distans.

Enfin, en considérant comment nos perceptions conservent entre les'choses le même ordre, ou le varient, nous jugerons qu'il y a réellement entre les aggirégats de monades un ordre qui varie ^ ou demeure le même. Voilà où se trouve la première raison des phénomènes du mouvement et du r6pos.

Dans la réalité des choses, l'étendue n'est donc que l'ordre qui est entre les monades et les aggrégats, et qui fait que nos perceptions nous les représentent existans les uns hors des autres Le repos est cet ordre conservé sans altératîpn ; le mouvement est le changement qui y survient.

Quand les rapports changent entre plusieurs aggrégats, la raison peut s'en trouver dans un seul ou dans tous. Si elle ne se trouve que dans un , il paraît seul se mouvoir : si , au contraire , elle se rencontre dans tous, ils paraissent tous en mouvement. Le phénomène du mouvement a donc sa raison dans l'aggrégat où le changement de rapport à son principe. Quand je marche, par exemple , c'est mon corps qui se meut, et non pas •

* C'est là ce qu'entend Leibnitz, quand il dit que Tét^ndue n*e&t que Tordre des co-existans«

le lieu où je passe, parce que c'est dans mon corps que se Wouve la raison des chatigeinens de rapports qu'il a avec ce lieu.

Au reste, nous ne pouvons remarquer le mouveiïient que lorsque nos perceptions nous représentent si bien les changemens de rapports, que nous les distinguons exactement les uns des autres: mais, si elles le représentent si confusément, qu'il ne nous soit pas possible de les distinguer, ils deviennent nuls à notre égard , et le phénomène du repos continué. Ainsi , quand nous remarquons du mouvement, il faut que dans la réalité les êtres changent leurs rapports; et, quand noûs n'en remarquons pas, il feut que, si les rapports ne demeurent pas les mêmes, nos perceptions ne représentent du moins les changemens que d'une manière fort confuse.

ARTICLE ni.

De l'espace et des corps.

Il n'est pas possible d'apercevoir des changemens, sans imaginer quelque chose de fixe, à quoi on les rapporte. Nous ne saurions, par exemple, nous représenter une étendue qui se meut, que nous ne nous représentions une étendue qui ne se meut point. Nous considérons ensuite l'étendue immobile et l'étendue mobile comme deux choses différentes, et la pre-

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mière nmis donne l'idée de l'espace, la secondé celle du corps. Ces idées ont même été si fort distinguées, qu'on a demandé s'il y a un espace vide, une étendue sans corps, ou si tout est plein. Maïs il n'y a {H'oprement ni vide ni plein, puisque l'étendue elle-même n'est qu'un phénomène.

Les corps paraissent se mouvoir dans une étendtfi» que nous ju^«oro immobile ; nous imagij3K>ns cette étendue péaétrable^ L'espace emporte donc l'idée de pénétrabilité avec celle d'immobilité : il semble recevoir les corps, et par*^là il devient le Heu de i^aeun d'eux.

Les corps, au contraire, nous doivent pa#attre impénétrables* £omme mobiles, nous concevoos bien qu'ils peuvent se succéder dans un même espace; mais, comme portions d'étendue, nouâ nous les représentons nécessairement les uns hors des autres, et par conséquent nej>ouvant en même temps occuper le même lieu, c'est-àdire se pénétrer.

Remarquez que , quand on dit que les corps sont impénétrables , c'est qu'on les compare les uns aux autres. Par rapport à l'^espace où ils se meuvent, ils sont pénétrablës ; car, puisqu'ik le pénètrent, ils en sont pénétrés, cekiest réciproque* Nous concevons également les parties de l'espace les unes nécessairement hors des autii^s , et par conséquent comme ne pouvant se pénétrer ; mais nous les jq^^ns péiaéfrables , 4fuand uous ies

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consklél^ons comme le lieu où les corp^ se meuvent.

Ainsi le corps et l'espace ne sont proprement que l'étendue, c'est-à-dire des aggrégats d'êtres simples, considérés les uns hors des auti%s : mais l'étendue 9 prise comme immobile et pén^ahle, c'est Pespace; et, prise comme mdi>ile et impénétrable, c'est le corps.

Un corps n'est donc pas une5ubfitaiice étendue , composée à l'infini de substances toujours étendues; il n'y a pas même, à proprement parler, d'autres substances que les être» simples, €t un corps n'est qu'un aggrégat, une collection de substances. Quand je l'appellerai substance, ce ne sera que pour me confoytner à l'usage : il ne faudra pas prendre ce terme à la rigueur.

Ces principes posés, il est aisé de résoudre la question^ s'ii y a des corps. Il n'y en a point, si, prenant ce mot au sens vulgaire, on entend par çwps qaekfae chose de réellement étendu ; il y 6n a, isi oa entend <p)ielque chose qui n'^t étendu qu'en appwence, c'est-à-dire si on prend un coi^ pour une collection d'êtres simples qui, par la manière dont nous les ^>ercevons, produisent à notre légard le phénomène de f étendue.

Les corps, B^étant que des aggrégats de mo^ nades, ont une «essence diiférenl?e, ■suivant les âtres sim^es dont ils sont fermés, et les combifiaisQBS qn'il s'en &it« Ot*,. tontes ies monades

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diffèrent essentiellement les unes des autres ; il n'y a donc pas deux corps parfaitement semblables. Nous verrons plus b«s comment tous les corps sont organisés, comment il n*en est point qui n'ait une monade dominante, à laquelle toutes les autres sont subordonnées ; comment enfin il ne se passe rien dans le corps qui ne soit en harmonie avec ce qui arrive à la monade dominante', et réciproquement.

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