CHAPITRE II
De l'inutilité des Systèmes abstraits*
Les philosophes qui croient aux principes abstraits , vous disent : Considérez avec attention les idées qui approchent davantage de l'univensalité
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des premiers principes ; formez-en des propositions, et TOUS aurez des vérités moins générales : considérez ensuite les idées qui ap{H*ochent le plus, par leur universalité, des découvertes que vous venez de faire , faites- en de nouvelles propositions , continuez de la sorte , n'oubliez pas d'appliquer vos premiers principes à chaque proposition que vous découvrez, et vous descendrez par degrés des principes généraux aux connaissances les plus particulières.
Suivant ces philosophes. Dieu, en créant nos âmes, se contente d'y graver certains principes généraux ; et les connaissances quenous acquérons par la suite , ne sont que des déductions que nous faisons de ces principes innés«Nous ne savons que ^notre corps est plus grand que notre téte , que parce qu'aux idées dé corps et de téte nous appliquons ce principe , Le tout est plus grand que sa partie. Mais afin que nous ne soyons pas surpris de faire cette application Sans nous en apercevoir, on avertit qu'elle se fait par une opération secrète, et que l'habitude où nous sommes de réitérer souvent les mêmes jugemens nous empêche d'en remarquer U véritable source. Suivant ces philosophes, les principes abstraits sont donc si certainement l'origine de nos connaissances , que, si on nous les enlève , ils ne conçoivent pas que parmi les vérités les plus évidente^
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il y en ait quelqu'une à notre portée. Mai^ ils renversent l'ordre de la génération de nos idées*
C'est aux idées plus faciles, à préparer l'intelligence de celles qui le sont moins. Or chacun peut connaître, par sa propre expérience, que les idées sont plus faciles, à proportion qu'elles sont moins abstraites et qu'elles se rapprochent davantage des sens ; qu'au contraire elles sont plus difficiles à proportion qu'elles s'éloignent des sens et qu'elles deviennent plus abstraites. La raison de cette expérience, c'est que toutes nos connaissances viennent des sens. Une idée abstraite veut donc être expliquée par une idée moins abstraite , et ainsi successivement jusqu'à ce qu'on arrive à une idée particulière et sensible.
D'ailleurs le premier objet d'un philosophe doit être de déterminer exactement ses idées. Les idées particulières sont déterminées par ellesmêmes, et il n'y a qu'elles qui le soient : les notions abstraites sont au contraire naturellement vagues, et elles n'offrent rien de fixe qu'elles n'aient été déterminées par d'autres. Mais sera-ce par des notions encore plus abstraites ? Non, sans doute , car ces notions auraient elles-mêmes encore plus besoin d'être déterminées ; il faut donc recourir à des idées particulières. En effet , rien n'est plus propre à expliquer une notion que celle qui l'a engendrée. Par conséquent on a bien tort de vou-
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loir que nos œnnaissances aient leur origine dans des principes abstraits
Mais d'ailleurs quets seraient ces principes? Ser^ient-ce des maximes si généralement reçues, que personne ne les ose contester? // est impossible qiCune chose soit et ne soit pas en même temps : tout ce qui estj est; et autres semblables; On cherchera long-tenlps des philosophes qui aient tiré de là quelques connaissances. Dans la spéculation, ils conviennent tous, à la vérité, que les premiers principes sont ceux qui sont universellement adoptés : leur méthode a même quelque chose de séduisant par la manière avec laquelle elle se présente d'abord. Mais il est curieux de les suivre dans la pratique, de voir comment ils se séparent bientôt, et avec quel mépris les uns rejettent les principes des autres. Il me semble qu'on ne saurait entrer dans cette recherche sans s'apercevoir que ces sortes de propositions ne suffisent pas pour conduire à quelques connaissances.
' Locke a connu que les 'maximes abstraites ne sont pas la source de nos connaissances. Il en donne des raisons que je ne rapporte pas , parce que son ouvrage est entre les mains de tout le monde. Voy. Essai sur l'entendement humain , Uv. IV, chap. VII, § 9 et lo. Mais, à la fin du § 1 1 du même chap., l'autorité des mathématiciens lui en impose ; et il approuve que les principes abstraits soient employés comme préliminaires pour exposer des vérités connues, ' Je crois avoir démontré l'inutilité et l'abus qu'il y a à en faire cet usage. Voyez la Logique et VJrt de penser.
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Si les principes abstraits sont des propositions générales, vraies dans tous les cas possibles, ils sont moins des connaissances qu'une manière abrégée de rendre plusieurs connaissances parti-* culières, acquises avant même qu'on eût pensé aux principes. Le tout est plus grand que sa partie^ signifie : mon corps est plus grand que mon bras; mon bras que ma main; ma main que mon doigt ^ etc. En un mot, cet axiome ne renferme que des propositions particulières de cette espèce; et les vérités auxquelles on s'imagine qu'il conduit, étaient connues avant qu'il le fut lui-même.
Cette méthode serait donc tout- à -fait stérile, si elle n'avait pour fondement que de semblables maximes. Aussi a-t-on deux moyens pour lui donner une fécondité apparente. Le premier con^siste à partir des propositions, qui étant vraies par bien des endroits, surtout par ceux qui frappent davantage, donnent lieu de supposer qu'elles le sont dans tous les cas. A la vérité, si on les ap* préciait, et qu'on en tirât des conséquences exactes, il est visible qu'il en serait comme des principes dont nous venons de parler. Mais on s'en donne bien de garde : au contraire, on les suppose vraies à bien des égards où elles sont tout-à-fait fausses. Dès lors on peut les appliquer à des choses où elles ne sont point applicables, et en tirer des conséquences qui paraîtront d'autant plus nouvelles, qu'elles n'y étaient pas renfermées. Tel est 1^
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principe des C2qi:ésiens : On peut affirmer d^une chose tout ce qui est renfermé dans Vidée claire que nous en avons. Car je ferai voir qu'il n'est pas toujours vrai
Cette manière de donner une espèce de fécondité à UQ système abstrait, est la plus adroite^ La seconde est assez grossière^ mais elle ti'en est pas moins en usage.
Elle consiste à imaginer une chose qu'on ne conçoit pas, d'après une chose dont les idées sont plus familières; et quand, par ce moyen, on s'est fait une certaine quantité de rapports abstraits et de définitions frivoles, on raisonne sur l'une comme on raisonnerait sur l'autre! C'est ainsi que le langage qu'on emploie pour les corps sert à bien des philosophes pour rendre raison de ce qui se passe dans l'âme. Il leur suffit d'imaginer quelques rapports entre ces deux substances.
Nous en verrons des exemples.
Il y a donc trois sovtes de principes abstraits en usage : les premiers sont des propositions générales exactement vraies dan^ tous les cas; les seconds sont des propositions vraies par les. côtés les plus frappans , et que pour cela on est porté à%upposer vraies à tous égards; les derniers sont des rapports vagues qu'on imagine entre des choses de nature toute différente. Cette ànalise suffit pour
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faire voir que parmi ces principes les uns ne conduisent à rien, et que les autres ne mènent qu'à l'erreur. Voilà cependant tout l'artifice des systèmes abstraits.
Si les réflexions précédentes ne suffisent pas pour se convaincre de l'inutilité de ces principes, qu'on donne à quelqu'un ceux d'une science qu'il ignore, pourra-t-il l'approfondir avec un si faible secours ? Qu'il médite ces maximes : Le tout est égal à toutes ses parties; à des grandeurs égales ajoutez des grandeurs égales^ les tous seront égaux; ajoutez-en d'inégales^ ils seront inégaux : aura-t-il là de quoi devenir un profond géomètre?
Mais afin de rendre la chose plus sensible, je voudrais bien qu'on arrachât à son cabinet, ou à l'école, un de ces philosophes qui aperçoivent une si grande fécondité dans les principes généraux, et qu'on lui offi^ît le commandement d'une armée , ou le gouvernement de l'état. S'il se rendait justice, il s'excuserait sans doute sur ce qu'il n'entend ni la gueire ni la politique : mais ce serait pour lui la plus petite excuse du monde. L'art militaire et la politique ont leurs principes généraux, comme toutes les autres sciences. Pour-r quoi donc ne pourrait - il pas, si on les lui apprenÉ, ce qui n'est l'affaire que de peu d'instans , en découvrir toutes les conséquences, et devenir, après quelques heures de méditation, im G)ndé, un Turenne, un Richelieu, un Colbert? Qui l'em-
pécherait de choisir entre ces grands hoiûmes? On sent ooDcd[)ien cette supposition est ridicnle, parce qu'il ne su£6it pas pour avoir là réputation de bon ministre et de bon général , comme pour avoir celle de philosophe^ de se perdre en vaines spéculations. Mais peut- on exiger moins d'un philosophe pour bien raisonner, que d'un général ou d'un ministre pour bien agir? Quoi! il faudr^i que ceux-ci aient percé, ou qu'au moins ils aient âudié avec soin les détails des emplois subalternes, et un philosophe deviendra tout-à-c5up un homme savant, un homme ponr qui la nature n'a point de secrets ; et cela par le charme de deux ou trois propositions !
Une autre considération bien propre encore à dépaontrer l'insuffisance des principes abstraits ^ c'est qu'il n*est pas possible qu'une question y soit envisagée suivant toutes ses fac€^. Car les notions qui forment ces principes n'étant que des idées partielles, on n'en saurait faire usage qu'on ne fasse abstraction de bien des considérations essentielles. Voilà pourquoi les matières un peu compliquées, ayant mille biais par où on les peut prendre, donnent lieu à grand nombre de systèmes abstrait*. On demande, par exemple, quffelle est l'origine du mal. Bayle établit sa réponse sur les principes de la bonté, de la sainteté et de la toute-puissance d^: Dieu : Mallebranche préfère ceux de l'ordre, de la sagesse : Leibnitz croit
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qa'it ne faiit que sa raisoiï, safBsante pour eipHquer tout : les théologiens emploient les principes de \m liberté, de la providence générale et de la chiite d'Adam': le» sociniei» nient la prescience divine : les origénistes assurent que les peines ne seront pas éternelles : Spinosd n'admet qu'une aveiïgle et fatale nécessité i enfin, les manichéens ont de tout temps entafssé principes mt principes, Hbswrdïté» sur âbsurdités. Je ne parte pas des philosopfc?es païens qui^en raisonnant sot des principes différciï^ySonttombésdansquelqtÉes-^sdecé&systèmes ou dans d'autres, tels que la métempsycose.
On voit , pafr cet exemple , combien il est impossible d'élever sur des principes abstraits un système qui embrasse totites les parties d'une question. Cependartt les philosophes ne balancent pas. Dans ces sortes de cas , chacun a un système favori
' Les principes dont Bayle, Mallebranche y Leibnitz et les théologiens se serrent, sont autant de vérités; c'est l'avantage (Ju'ils ont sur ceux des sociniens, des origénistes et des autres. Aîais aucune de ees vérités n'est assez féconde pour jicfts dohner la raison de tout Ëayle né se trotïipe point, lérdij^u'il dit que Dieu est. sainft $ bon , tout-puissatTt ; il se trompe sur ce qu?en croyant ces donnéesAk suffisantes, il veut faire un système. J'en dis autant des autres. Le petit' nombre de vérités que notre raison peut découvrir, et celles qui nous sont révélées, font partie d'un système propre à résoudre tous les proi>lèmes possibles ; mais elle* ne sont pas dêstiriéè^ k nous lé falfé connaître, et l'Église n'âppicfuve poîfit le^ théologiens qùi entreprennent de tout expliquer.
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auquel il veut que tous les autreicèdent. La raison a peu de part au choix qu'ils font; d'ordinaire les passions décident toutes seules. Un esprit naturellement doux et bienfaisant adoptera les principes qu'on tire de la bonté de Dieu, parce qu'il ne trouve rien de plus grand, de plus beau que de faire du bien : ainsi ce doit être là le premier caractère de la divinité, celui auquel tout doit se l'apporter. Un autre dont l'imagination est grande et les idées sont relevées , aimera mieux les principes qu^on emprunte de l'ordre et de la sagesse, parce que rien ne lui plaît davantage qu'un enchaînement de * causes à l'infini , et une combinaison admirable de toutes les parties de l'univers, le malheur de toutes les créatures dût- ii en être une suite nécessaire. Enfin, un caractère sombre, mélancolique, misanthrope, odieux à lui et aux autres, aura du goût pour ces mots destin^ fatalité^ nécessité^ hasarây parce que inquiet, mécontent de lui et de tout ce qui l'environne, il est obligé de se regarder comme un objet de mépris et d'horreur, ou de se persuader qu'il n'y a ni bien ni mal, ni ordre ni désordre. Peut-il hésiter ? Sagesse, honneur, vertu, probité; voità de vains sons î destin, fatalité, hasard, nécessité; voilà son système.
Ce serait trop présumer que de penser pouvoir corriger tous les hommes sur ce sujet. Quand U curiosité se trouve jointe à un peu d'imagination , on veut aussitôt porter la vue au loin , on veut
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tout embrasser, téut connaître. Dans ces desseins, on néglige les détails, les choses à notre portée ; on vole dans des pays inconnus, et on bâtit des systèmes. Il est cependant constant que pour: se faire une vue générale et étendue qui soit fixe et assurée, il faut commencer par se rendre familières les vérités particulières. Peut-être que tel qui s'est trouvé dans les premières places n'a été un esprit médiocre que parce qu'il avait négligé cette ^tude. Peut-être eût -il lïiérité les éloges dus aux plus grands hommes s'il eût donné plus de soin à acquérir jusqu'aux moindres connaissances nécessaires aux emplois auxquels ils se destinait. Une sage conduite multiplierait les talens et développerait les génies.
Aujourd'hui quelques physiciens, les chimistes surtout, s'attachent uniquement à recueillir des phénomènes parce qu'ils ont reconnu qu'il faut embrasser les effets de la nature et en découvrir la dépendance mutuelle, avant de poser des principes qui les expliquent. L'exemple de leurs prédécesseurs leur a servi de leçon ; ils veulent au moins éviter le^ erreurs où la manie des systèmes a entraîné. Qu'il serait à souhaiter que le reste des philosophes les imitât !
Mais en général on n'a travaillé qu'à augmenter le nombre des principes abstraits. Descartes, Mallebranche , Leibnitz et beaucoup d'autres ont vu dans bien des maximes une fécondité que per-
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sonne n'avait remarquée avant eux. Qui sait même si quelque jour de nouveaux philosophes ne donneront pas naissance à de nouveaux principes? Ck)mbien de systèmes n'a -t- on pas faits? combien n'en fera-t-on pas encore ? Si du moins on fen trouvait un qui fut reçu à peu près uniformément par tous ses partisans ! Mais quel fonçls a-t-on pu faire sur des systèmes qui souffrent mille chap^emens en passant par mille mains différentes; q^i, jouets du caprice, paraissent et disparaissent de la même manière , et qui se soutiennent si peu, que souvent on les peut également enaployer à défendre le pour et le contre ?
• Que des hommes, au sortir d'un profond sommeil, se voyant au milieu d'un labyrinthe, posent des principes généraux pour en découvrir l'issue ; quoi de plus- ridicule ? ^Voilà pourtant la conduite des philosophes. Nous naissons au milieu d'un labyrinthe, où mille détours ne sont tracés que pour nous conduire à l'erreur : s'il y a un chemin qui mène à" la vérité,' il ne se montre pas d'abord ;feouvent c'est celui qui p^traît mériter le moins notre confiance. Nous ne saurions donc prendre trop de précaution. Avançons lentement, examinons soigneusement tous les Keux par où nous passons, et connaissons-les si bien, que nous soyons en état de revenir sur nos pas. Il est plus important de ne nous trouver qu'où nous étions d'abord, que de nous croire
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trop légèrement 'hors du labyrinthe. Les chapi très suivans en seront la preuve.