‹ Œuvres completes de Condillac, Volume 2Chapitre 4 sur 57 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Des abus des Systèmes abstraits.

Si je voulais réduire en système une matière dont j'aurais approfondi tous les détails^je n'aurais qu'à remarquer les rapports de ses différentes parties , et à saisir ceux où elles seraient dans une si grande liaison que les premières connues suffiraient pour rendre raison des autres. î)ès lors j'aurais des principes dont l'application serait si bien déterminée, qu'il ne serait pas possible de les restreindre, ni de les étendre à des cas d'une nature différente. Mais, quand on veut bâtir un système sur une matière dont les détails sont totalement inconnus , comment fixer l'étendue des principes? Et, quand les principes sont vagues, comment les expressions auront -elles quelque précision ? Si, cependant, bien prévenu que je ne puisse acquérir des connaissances que par cette voie, je m'y livre tout entier; si je pose principe sur principe; si je tire conséquences sur conséquences, bientôt m'en imposant à moimême, j'admirerai la fécondité de cette méthode; je m'applaudirai de mes prétendues découvertes,

DES SYSTÈMES. a3

et je ne douterai pas im instaat de la aoJi^îté de mon système : les principes m'en paraîtront naturels , les expressions simple , claires et précises, et les consécfuences parfaitement bien tirées. Ainsi, le. premier abus des systèmes, celui qui e$t la source 4e be^auconp d'autres » c'e9t que nous croyons acquérir de véritables connais* sances , lorsque nos pensées ne roulent qw 6/ur des mots qui n'ont point de sens déterminé.

Bien plu§, c'est que, prévenus par la facilité et par la, fécondité de cette méthode, nous ne songeons psfô à rappeler à Uexamen les principes mr lesquels nous avons raisonné. Âu contraire , biw persuadés qu'ils sont la source de^toutes nos ^khinaissances, plus nous les employons, moins nous av^ws de scrupule. Si nous eçi osions doulier, à qudle vérité pourrions- nous prétendre ? Voilà ce qui a consacré cette maicime singulière, .qii't/ ne faut pas mettre les principes en q^esfiori. : ma&ime d'un abus d'autant plus grand , qu'il n'y a point d'erreur où elle ne puisse entraîner.

Cet axiome, tout déraisonnable qn'U est, ,une fois adopté , il est naturel de pe^nser qu'pn ne doit plus juger d'un système 4{ue p^gr. U mai^ière doi^it il rend raison des phénomènes. JFût-il fondé sur les idées les pUis daires, sur les faits les plus <5i|i}j, s'il manque par cet endroit, il le faut rejeter; et on doit adopter un système absurde, lorsqu'il explique tout. Tel est l'excès de l'aveuglemwit o,ù

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l'on est tombé : j'en donnerai pour exemple ce que Bayle a écrit sur le manichéisme.

a Les idées , dit-il % les plus sûre^ ^ et les plus claires àe l'ordre nous apprennent qu'un être • a qui existe par lui-même , qui est nécessaire , qui ce est éternel, doit être unique', in^ni , tout- puisée sant, et doué de toutes sortes de perfections. « Ainsi , en consultant ces idées , on ne trouve « rien de plus absurde que l'hypothèse de deux « principes éternels et indépendans Vxxxt de l'autre, a dont l'un n'ait aucune bonté et. puisse arrêter « les desseins de l'autre. Voilà ce que j'appelle « les raison a priori. Elles ' nous conduisent né- « cessairement à rejeter cette hypothè$e, et à « n'admettre qu'un principe de toutes choses. S'il « ne fallait que cela pour la bouté d'un système, « le procès serait vidé à la confusion de Zoroastre « et de tous ses sectateurs. Mais il n'y a point de a système qui, pour être bon, n'ait besoin de ces « deux choses : Tune, que les idées en soient dis- « tinctes; l'autre, qu'il puisse rendre raison des « phénomènes. » •

Ces deux choses sont en effet également essentielles. Si les idées claires et sûres ne suffisent pas pour expliquer les phénomènes j on n'en saurait faire un système ; on doit se borner à les re-

* Manioliéens.

' Jexnets en italique les expressions qu'il faut principalement remarquer. •

garder comme des vérités qui appartiennent à une science dont on ne connaît encore qu'une petite partie. Si des idées sont. absurdes, rien^ne serait moins raisonnable que de les prendre pour principes; ce serait vouloir expliquer des choses qu'on ne comprendrait pas, par d'autres dont on concevrait toute la fausseté. De-là il faudrait conclure qu'yen supposant que le système de l'unitéde principe ne suffise pas pour l'explication des phénomènes, ce n'est pas une raison d'adinettre comme vrai cehii des manichéens : il lui manque une condition essentielle.

Mais Bayle raisonne bien^ifféremment. Dans le d^ein de faire conclure qu'il faut recourir auït lumières, de la révélation pour ruiner le système des manichéens, comme s'il était nécessaire de la révélation poiu* détruire une opinion qu'il convient être contraire aux idées les plus claires et les^ plus sûres, il feint une dispute entre Mé- . lissus et Zoroastre, et fait ainsi parler ce dernier:

« Vous me surpassez dan? la beauté des idées « et dans les raisons a priori^ et Je. vous, surpasse «dans les explications d^s phénomènes et dans « les raisons a posteriori; et, puisque le principal « caractère du bon système est d'être càpable de

donner raison des expériences, et que la seule « incapacité de les expliquer est une preuve « qu'une hypothèse n'est point bonne, quelque « belle qu'elle paraisse d'ailleurs, demeurez d'ac-

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<c cord que je frappe au but en admettant deux ce principes, et que vous n'y frappez pas, vous « qui n'en admettez qu'un. »

Bayle, en supposant que le principal caractère d'un système ^t de rendre raison des phénomènes, adopte un préjugé des plus générale* ment reçus, et qui est une suite du principe, qu'rf ne faut pas meUre les principes en question. Il est aisé de donner à Mélissus une réponse 'plu^ raisonnable que l'argument de Zoroastre.

a Si les raisons a priori de deux sjrstèmes, 4ui ce ferais-je dire, était également bonnes, il faudrait « donner la préféreçlce à celui qui expliquerait « les phénomènes. Mais, si l'un est fondé si^jj^s « idée^ dâires et sûres, et l'autre sur des idées « absurdes, il ne fant pas tenir compte au der- (c nier de paraître rendre raison 4es phénomènes : t( il ne les explique pas ; il ne les peut pas expli^ « quer, parce que le vrai ne saurait avoir sa (( raison dans le fwsi. L^absurdité des principes « est donc une preuve qu'une hypothèse n'est « poiat bonne. Il est donc démontré que vous « ne frappez pas au hsat.

a Quai^t à ce que vous dites , qu'une supposi- (c tion ^'mauvaise par la seule incapacité d'ex- 'c pliquer le3 phénomènes , je distingue : elle est c( nîauvaise, si cette incapacité vient du ((md de c( la supposition m^me , en sorte que par sa na- « ture elle soit insuffisante à l'explication des

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c< phénomènes. Maïs, si son incapacité vient des « bornes de notre esprit ,fitdecç que nous n'avons « pas encore acquis assez de connaissances pour la « £sdre servir à rendre raison de tout, il est faux «qu'elle soit mauvaise. Par exemple, je ne re- <c connais qu'un premier principe, parce que,. de « votre aveu,<;'est l'idée la plus claire et la plus c( sûre : mais, incapable de pénétrer les voies de (c cet être suprême, mes lumières ne me suffisent « point pour rendre raison de ses ouvrages. Je « me borne à recueillir les différentes vérités qui « viennent à ma connaissance, et je n'entreprends « pas de les lier et d'en faire un système qui exa plique toutes les contradictions que vous vous « imaginez voir dans l'univers. Quelle nécessité « en effet, pour la vérité du système que Dieu « s'est- prescrit , que je le puisse comprendre ? «Convenez donc que, de ce qu'avec un seul « principe je ne puis pas rendre raison des phé- « nomènes, vous n'êtes pas en. droit de conclure « qu'il y en ait deux. »

Il faudrait être bien prévenu, pour ne pas sentir combien ce i;^sonDement de Mélissus serait plus solide que celui de Zoroastre.

Les physiciens n'ont pas peu contribué a donner cours à ce principe, qu'i/ p^HUr un système dê rendre raison des phénomènes.

Ils en avaient besoin , surtout lorsqu'ils voulaient expliquer par quelles voies Dieu a créé et con-

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servé l'univers. Mais, si, pour faire un système, on peut poser toutes sortes de principes, prendre les plus absurdes comme les plus évidens , et faire une complication de causes sans raison , quel mérite peut-il y avoir dans des ouvrages de cette espèce ? mériteraient-ils même d'être réfutés , s'ils n'étaient défendus par des auteurs dont le nom peut en imposer ?

Cependant, quelque sensible que soit un pareil abus, il suffît d'être versé dans la lecture des philosophes, pour être convaincu du peu de précaution qu'ils apportent à l'éviter. Voici comment se conduisent ceux qui veulent faire un système : et qui n'en veut pas faire! Prévenus pour une idée, souvent sans trop savoir pourquoi, ils prennent d'abord tous Ip s mots qui paraissent y avoir quelque rapport. Celui, par exemple, qui veut travailler sur la métaphysique se saisit de ceux-ci : Être y substance^ essence^ nature^ attribut^ propriété^ modej cause j effets liberté^ éternité^ etc. Ensuite, sous prétexte qu'on est libre d'attacher aux termes les idées qu'on veut, il les définit suivant son caprice ; et, la se^le précaution qu'il prenne, c'est de choisir les définitions le plus commodes pour son dessein. Quelque bizarres que soient ces définitions, il y a toujours entre elles des rapports : le voilà donc en droit d'en tirer des conséquences et de raisonner à p^rte de vue. S'il repasse sur la chaîne. des propositions

Die"

qu'il s'est forgée par ce moyen, il aura de la peine à se persuader que des définitions de mots puissent mener aussi loin; d'ailleurs, il ne saurait soupçonner qu'il ait médité en pure perte» Il conclut donc que les définitions de mots sont devenues des définitions de choses , et il àdmire la profondeur des découvertes qu'il croit avoir faites. Mais il resseiftble , comme le remarque Locke en pareil cas, à des hommes qui, s^ns argent et sans connaissance des espèces, courantes, compteraient de grosse^ sommes avec des jetons, qu'ils appelleraient louis, livre, écu* Quelques calculs qu'ils fissent, leurs sommes ne seraient jamais que des jetons : quelque raisonnement que fasse un philosophe , tel que celui dont je parle , ses conclusions ne seront jamais que des mots.

Voilà donc la plupart , ou plutôt tous les systèmes abstraits qui ne rôulent que sur des sons. Ce sont pour l'ordinaire les mêmes termes partout ; mais, parce que chacun se croit en droit de les définir à sa manière, nous tirons, à l'envi, des conséquences bien différentes, et nous semblons supposer, que la vérité dépend des caprices de notre langage. « Par exemple; que l'homme a soit le. sujet sur lequêl on veut démontrer « quelque chose par le moyen de ces premiers a principes, et nous verrons que, tant, que la « démonstration dépendra de ces principes, elle « ne sera que verbale, et ne nouS fournirq au-

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te eu ne proposition certaine, véritable et universelle, ni aucune connaissance de quelque être « existant hors de hous. Premièrement, un enfant a s'étant formé l'idée d'un homme, il est probable a que son idée est justement semblable au portrait « qu'un peintre fait des apparences visibles , qm , «jointes ensemble, constituent la forme exté- « rieure d'un homme, de sorte qu'une telle com- « piication d'idées, unies dans son entendement, l <r constitue cette particulière idée complexe qu'il tt appelle homme; et, comme \e blanc ou la cou- <t leur de chair fait partie de cette idée , l'enfant | (c peut démontrer en vertu de ce principe , // est | « impossible qu'une chose soit et ne soit pas , « qu'un Nègre n'est pas un homme, sa certitude t< étant fondée sur la perception claire et distincte « qu'il a des idées de noir et de blanc ^ qu'il ne K peut confondre. Vous ne sauriez rton plus dé- « montrer à cet enfant ou à quiconque a une telle « idée qu'il désigne par le nom d'homme, qu'un « homme ait une âme, parce que son idée « d'homme ne renferme en elle-même aucune « telle notion; et par conséquent c'est un point j « qui ne peut lui être prouvé par le principe , Ce « qui est^ est, mais qui dépend de conséquences « et d'observations, par le moyen desquelles il « doit former son idée complexe , désignée par « le mot homme.

«En second Heu, un autre qui, en formant

&ES, SYSTÈMES. 3l

« la collection de Ttdée complexe qu'il appelle « homme, est allé plus avant, et qui a ajouté à a h forme cxtéfie?Ure le rire et le discours raison- « mble^ petit démontrer que les enfans qtfi ne « font que de naître, et les imbéciles, ne sont « pas d^fr h6mme$ par le moyen de cette maxime, ^ Il est impossible qu'une chose soit et ne soit et pas. Et en effet , il m'est arrivé de discourir avec des personnes fort raisonnables, qui tf mVmt tiié que les enfans et les imbéfciles fussent « hommes.

« En troisième lieu , peut-être qu'un autre ne « compose son idée complexe qu'il appelle homme, « que des idées de corps en général, et de la puisa sance de parler et de raisonner, et en exclut ente tierement la forme extérieure ^ Et un tel homme « peut démontrer qu'uti homme peut n'avoir point « de main et avoir quatre pieds, puisqu'aucutie de « ces deux choses ne se trouve renférmée dans « son idée Ôl homme : et, dans quelque corps ou « figure qu'il trouve la faculté de parler jointe à «celle de raisonner, c'est -là un homme à son <c égard, parce qu'ayant une connaissance évi-

* « Je puis bien ooo^evoir un homme sans mains , sâns « pieds, et je le conctin-aift même sâ^s tète, si Teipéiriencé «c ne m'apprenait c^e c'est par là qu'il pense. C'est àonc la «r pensée qui fait l'étl*e de f homme, et sans qifoi on ne peut « le concevoir. » Pensées de Pascal ^ chap. xjciu, n^ i.

« dente d'une telle idée complexe, il est certain « que ce qui est^est^.To

J'ai rapporté au long cet exemple de Locke, parce qu'il montre sensiblement combien l'uss^e des princi{>es abstraits est ridicule. Ici il est aisé de s'en convaincre, parce qu'on les applique à dès choses qui nous sont fapiilières. Mais quand il s'agit des idées abstraites de la méthaphysiqup , des expressions peu déterminées dont cette science est remplie, qu'on juge des contradictions et des absurdités où ils font tomber.

La méthode que je blaire est trop accréditée pour n'être pas encore long-temps un obstacle aux progrès de l'art de raisonner. Propre à démontrer à notre choix toutes sortes d'opinions, elle flatte également toutes les passions. Elle éblouit l'imagination par la hardiesse des conséquences où elle conduit ; elle séduit l'esprit parce qu'on ne réfléchit pas quand l'imagination et les passions s'y opposent, et, par des suites. nécessaires, elle fait naître et nourrir l'entêtement pour les erreurs le> plus monstrueuses, l'amour poiu* la dispute , l'aigreur avec laquelle on la soutient , l'éloignement

' Locke^ Essai sur tentendement humain^ liv. iv, chap. vu, § 16, 17 et 18. On voit que ce philosophe a connu un des principaux abus des principes abstraits. Voilà à quoi peut se réduire tout ce qu'il dit à ce sujet. Il eût été à souhaiter qu'il eût entrepris de démêler tout l'artifice des systèmes qui parlent sur ces sortes de principes.

DES STSTÈMES. 33.

poiir la vérité, ou le peu de sincérité avec laquelle on la recherche. Enfin, si l'on se trouve un esprit de critique , on commence à apePceyoir les incertitudes où elle jette. Alors , persuadé qu'il ne ne peut pas y. avoir de meilleure méthode, on n'adopte plus auMn système, on tombe dans une autre extrémité, et on assure qu'il n'est point de connaissances auxquelles il nous soit permis de prétendre.

Si les philosophes ne s'appliquaient qu'à des matières de pure spéculation, on pourrait s'épargner la peine de critiquer leur conduite. C'est bien la moindre chose qu'on permette aux hommes de déraisonner, quand leurs erreurs ne tirent pas à xx)nséquence. Mais il ne faut pas s'attendre à les trouver plus sages, lorsqu'il sont à méditeî' sur des sujets de pratique. Les principes abstraits sont une source abondante en paradoxes, et les paradoxes sont d'autant plus intéressans qu'ils se rapportent à des choses d'un plus grand usage. Quels abus, par conséquent, cette méthode n'a-t-elle pas dû introduire dans la morale et dans la politique !

La morale est l'étude de peu de philosophes ; c'est peut-être un bonheur. La politique est la proie d'un plus grand nombre d'esprits, soit parce qu'elle flatte l'ambition, soit parce que l'ima^ nation se plaît davantage dans les grands intérêts qui en sont l'objet. D'ailleurs il y a peu de citoyens qui ne prennent quelque part au gouvemeti. .3

$4 TBAITÉ

ment. MalheureuseiQent pour les peuples, cette * SGÎeciqe devait donc avoir plus de principes abstraits qu'aucune autre.

L'expérience n'apprend que trop combien les maximes politiques, qui ne sont vraies que dans certawes circonstances, deviennent dangereuses, lorsqu'on les prend pour règle générale de conduite ; et personne n'ignore que les projets de ceux qui gouvernent ne sont défectueux, que parce qu'ik portent sur des principes où Ton ne saisit qu'une partie de ce qu'on devrait embrasser en entier. L'histoire instruit des abus, de ces systèmes.Les principes abstraits ne sont proprement qu'un jargon : on le voit déjà, et on le verra encore pl<us sep$iblement dans les chapitres suivans. C'est une oppQrmation d'une grande vérité que j'ai démontrée S que Vawt de raisonner se réduit à une langue bien faite. ^

CHAPITUE IV.

Premier et second exemple sur l'abus des Systèmes abstraits.

L^s philosophes doivent leur réputation à l'itnpiSHitancedes sujets dont ils s'occupent, plutôt/ju^à la mtoièt^ dont ils les traitent. Peu de personnes

^LQtique»

DES STSTiMES. 35

sont en droit d'avoir. du mépris pour Faveuglement qui leur fait faire si fréquemment des tentatives au-dessus de leurs forces ; et le commun des hommes les croit grands , patce qu'ils s'appliquent ' à de grands objets. Dans cette prévention, ou écarte tous les soupçons qu'on pourrait avoir sur leurs lumières ; on suppose contre toute raison , qu'il y a des connaissances qui ne peuvent pas être à la p<5rtée de tout esprit intelligent ; et l'on rejette., sur la profondeur des matières, l'obscurité des écrits qu'on n'entend pas. D'ailleurs il faut tant d'attention pour être en garde contre une notion vague, contre un mot vide de sens, contre une équivoque, qu'on a plus tôt fait d'admirer que de critiquer. Aussi, plus les questions que les philosophes agitent sont difficiles , plus leur réputation est à l'abri. Ils le sentent eu^mémes ; et, sans trop s'en rendre raison 9 ils sont portés, comme par instinct, à fouiller parmi les choses que la nature s'efforce nous cacher.

Mais retirpns-les , pour quelques mômens, de ces abîmes , où ils ne peuvent que se perdre ; appliquons lew manière de raisonner à des objets £s^m^iliers, les défauts dé leur conduite deviendront %ensible$^ Dans cette vye, j'ai choisi pour ce chapitre deux exemples dont le ridiçule sautera jui? yeux de touf le njoade. Les préjugés les plus populaires m'en fourniront pour le suivant. Dans un autre, je rapporterai deis erreurs qu'il semble

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que le peuple et les philosophes se disputent. Enfin j'exposerai des opinions qui, pour n'appartenir qu'à ces derniers , ne sont ni moins fausses, ni moins ridicules. Mon objet, dans ce plan, est de faire sentir que le philosophe et l'homme du peuple s'égarent par les mêmes causes. Ce sera une confirmation de ce que j'ai déjà prouvé ailleurs ». J'apporterai un grand nombre d'exemples , parce que rien ne me paraît plus important que de détruire la prévention où l'on est pour les systèmes abstraits.

Un aveugle-né, après bien des questions et bien des méditations sur les couleurs crut enfin apercevoir dans le son de la trompette l'idée de l'écarlate. Sans doute il ne fallait que lui donner des yeux pour lui faire connaître combien sa confiance était mal fondée.

Si nous voulons rechercher la manière dont il avait raisonné, nous y reconnaîtrons celle des philosophes. J'imagine que quelqu'un lui avait dit que l'écarlate est une couleur brillante et éclatante ; et il fit ce raisonnement. J'ai l'idée d'une chose brillante et éclatante dans le son de la trompette; l'écarlate est une chose brillante et éclatante : dpnc j'ai l'idée de l'écarlate dans le son* de la trompette.

Sur ce principe, cet aveugle aurait également

« Jrï lie penser y ii« part., cliap. i. Voyez âussi la Logique.

I pu se former des idées de toutes les autres couleurs et établir les fondetnens d'un système d^ns lequel il aurait démontré, qu'on peut exécuter des airs avec des couleurs comme avec des sons ; a® qu'on peut faire un concert avec des corps différemment colorés comme avec dei instrument ;

qu'on peut voir des airs comme on les peut entendre; 4*^ qu'un sourd peut daoser parfaitement en mesure; et peut-être encore mille choses, toutes plus neuves et plus curieuses les unes que les autres.

Il ne manquerait pas de faire valoir son sys- • tème par les avantages qu'on en pourrait retii'er ; il exagérerait l'inconvénient du défaut d'oreille dans ceux qui font profession de danser et de chanter; il n'oublierait à ce §ujet aucun lieu commun, et il nous apprendrait comment nous pourrions faire suppléer les yeux aux oreilles. Que ne -dirait -il pas sur la manière de mêler ces deux harmonies^ sur l'art d'apprécier le rapport des couleurs aux sons, et sur les eifets merveilleux que devrait produire une musique qui irait tout à la fois à l'âme par deux sens ? Avec quelle sagacité ne com jecturerait-il pas qu'on en trouvera vraisemblar blement une qui arrivera encore à elle par um plus grand, nombr e ? et avec quelle modestie ne laisserait-il pas à de plus habiles que lui le succès de cette découverte? Il admirerait sans douté qu'il n'eût été donné qu'à lui de découvrir des

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choses échappées à tous ceux qui voient. Il se confirmerait dans ses principes en considérant les conséquences quHl en aurait tirées, et il ne manquerait pas d'être regardé comme un génie par ceux qui, comme lui, seraient privés de la vue : mais son triomphe ne serait que parmi desiaveugles.

Il y a de l'harmonie dans les couleurs^ c'est-àdire que les sensations que nous en avons se font avec certains rapports et certaines proportions agréables. Par cette raison il y en a aussi dans les choses du toucher, de l'odorat et du goût : mais quiconque voudrait faire des airs pour chacun de ces sens , ferait connaître qu'il s'attache • plus au son d'un mot qu'à sa signification.

En vérité, l'établissement d'un pareil système aurait à peine de quoi surprendre. On a toujours été porté à supposer uile véritable mtisique partout où 'l'on a pu faire usage du mot harmonie. N'est-ce pas sur ce fondement qu'on a cru que les astres formaient par leur mouvement un concert parfait? On ne manquerait pas même de raisons propres à confirmer cette vision pour peu qu'on voulût appliquer son imagination à découvrir quelques rapports entre les élémens de la musique et les parties de ce monde. Je le vais faire, et je tirerai de là mon second exemple.

C'est une chose évidente, remarqiierai-je d'à* bord, quç s'il y a sept tons dans la musique, il y a aussi sept planètes. En second lieu, je puis sup-

DES STSTàHES. 3^

poser que qui . apercevrait la grandeur die ces pbfiètes, teurs distanoea ou ]d'autreia> qualités, trouverait eàfbre eHés une proportion iemWable à celle €pn doit êtré entre sept <)orps sbRores qiii sont dans l'ordre diatonique. Cela posé, (càrt' on peut supptiser toiît ce qui n'est pas impossible : et qui d'àillei]r& pourrait prouver le contraire?!) rien n'enipécberait de reconnaître <Jue le^s tîotpis célestes forment un concert paa^it.

Nous devrions mémç être d'autant phis portés à recevoir cette proposition pcour traie, <jù'ëHe deviendrait un principe riche et fécond qui taotià mènerait à* des découvertes ©ù «ans ce àéiîAiî^s Bolis n'ain*ions osé aspiretv ^ ' ' '

Tout le monde conyieat '<jae les étoiles fixf^ sont autant de ml^s : je>h'a« garde^e rieta àvahcef' qu'on puisge me cc«>tester. Or il serait san$ dà\lte\ coiieux de savoir combien chaque étoile ^dàire de pkmètes. On avouera avec «laoî que, jusqu'il ^ aucun astronome ni physicien n'a pu être capable de résoudre cette question : mais dans mon système la chQse s'expliquerait d'une > façop toute simple et toute naturelle. Car s'il y a iMne hiarmonie parfaite parmi les c6rps cél^tés, et s'il iï^y a que sept tons fondamentaux dahs la tnusique, il ne doit y avoir que sept planètes fondamentales autour de chaque étoile.

Qu^ siqi^elque esprit inquiet et . peu accoutvuné à saisir et à goûter ces sortes de vérités, ^'avisait

de penser qii'il çeut y en avoir davantage, je lui r^nds que ce qu'il prend pour des planètes fondamentales ne sont que des sateUites.

Au reste , pour qui serait cette musique ? Je vois ici qu*fl y a des créatures dont la taille est prodigieusement au-dessus de la nôtfe. Sans doute que cejles qui sont destinées à jouir de cette l^ai*monie céleste, ont des oreilles proportionnées à ces concerts, et par conséquent pdus grandes que les nôtres, plus grandes que celles d'aucun phi- Iç^ophe. Heureuse découverte ! Mais encore leurs oreilles sont en proportion avec les autres parties de. leur corps. La taille de ces créatures surpasse donc la nôtre autant qué les cieux surpassent les salles de nos concerts. Quelle taille immense! V<^ilà où V imagination s'étonne; voilà où elle se perd preuve convaincante qu'elle n'a point de part aux découvertes que Je viens de faire. Elles sont, l'ouvrage de V entendement pur y ce sont des vérUés toutes spirituelles^. . .

* Je joins ici les conjectures d'tin homme célèbre sur les bâbitans des planètes ; elles prouvent qu'il n^y a rien d'exagéi*é dans le ridicule des systèmes que je viens d'imaginer.

L'ai^logie fait juger que le^ planètes sont habitées. On sait avec quelle grâce cet argument est développé dans la Pluralité des Mondes. Mais M. de Fonlenelle est trop philosophe |)our tirer d'un principe'des conséquences auxquelles il ne conduit pas. MM, Huyghens et Woîf n*ont pas été aussi sages. Selon eux , les astres sont peiiplés d'hommes, coiâme

Raillerie à part, car je ne sais si l'on me par* donnera ce badinage dpns un ouvrage si sérieux,

nous, eï le dernier croit même avoir de bonnes faisons ^ur déterminer jasqii'à la tfdUe de leurs habitans. « Il est, à mon «égard (dit- il, Élém. astronom., Genève, i735, part, it), « presqué hors de doute que les habitans de Jupiter sont « beaucoup plus grands que ceux de la terre ; il faut que ce « soient des géans. En effet, la prunelle se dilate ou se ré- « trécit^ suivant que la lumière est plus yîye ou plus faible. « Or, la lumière dans Jupiter est, à la mém^ hauteur du so- « leil, plus faible que sur la terre, car Jupit^er est beaucoup « plus éloigné du soleil; par conséquent, les habitans de cette « planète doivent avoir la prunelle plus grande que ceux de t la terre. Or l'expérience montre sëpsiblement que la pm- « nelle est en proportion avec Tceil , et Pœil avec le reste du « corps;. en sorte que les animaux^ qui ont de plus grandes i primelles, ^n^de plus gasnds yeux, et qu'ayant de plus « grands yeux, ils ont le corps plus grand. ^s hajiitans de « Jupiter sont donc plus grands que nous. Je ne manque pas « même ie raisons pour prouver qu'ils sont de là taille d'Og , « coi de Bazan, dont le lit, au rapport de Moïse, avait en « longueur neuf coudées et quatre en largeur ; car la distance « de Jupiter au soleil est, à la distance de la terre au soleil, « comme 26 à 5. La quantité de la lumière solaire dans Jupiter %est donc à la quantité de la lumière solaire sur la terre» « comme 5 fois ^ k^àS fois 26. Mais l'expérience apprend que <( la prunelle se dilate à proportion moins que la quantité de « la lumière ne diminue , autrement un objet éloigné et un plus proche pourraient paraître également édairjés; le pi^e- « mier cependant le parait beaucoup moins. Il faut dpnc que « la prunèlle des habitans de Jupiter, dans le plus grai|d « rétrécissement comme dans la plu^^ grande dilatation, S9it

4 a * TRAITÉ

ce n'est qu'avec beaucoup de précaution que les hommes devraient sè servir d*texpressions métaphoriques. Bientôt on oublie que ce ne sont que / des méthaphores ; on les prend à la lettre et on tombe dans des erreurs ridiculfes.

En général rien n'est plus équivoque que le langage que nous employons pour parler de nos sensations. Le mot doux^ par exemple, ne présente rien de précis. Une chose peut être douce

« moins grande par rapport à celle des habitans de la terre , « que 26 fois 26 ne Test par rapport à 5 fois 5. ^ (J'ai étendu un peu ici le raisonnement de Fauteur, parce qu'il ne m'a pas paru ^ asses bien développé): « d'où il s'ensuit que le diamètre de « la prunelle des habitans de Jupiter sera moins grand par « rapport à celui de la prunelle des Habitans de la terré ^ que « 26 ne IVst par rapport à 5; car les grandeurs ées prunelles ^ A sont comme les quarrés des diamètres.

<i Imaginons donc que le tapport des deux diamètres sfoit « celui de ib à 26 on de 5 à i3; cela fxosé, la taille dès ba- « bitans de la terre étant ordinairement de cinq pieds pari- • siens ^ ou de 75i5 particules, dont le pied parisien en « contiettt 1440 (je me trouve de cette grahdeur-là ), on verra « que la taille ordinaire aux babitans de Jupiter doit être *de 19539 particules, ou de 1 3 pieds -^y?. Or, suivaùt « M. Eisenscbraid , la coudée hébraïque contient 2889 partl- « cules de pied parisien; la longueur du lit du géant déftt « parle Moïse est donc de ai 456 particules. Rctranchotts-en « un pied ou 1440 particules, il en reste pour la taille d'Og « 10016 oii i3 pieds ~f|. On voit combien approche de cette « mesure la taille des babitahs de Jupiter, puisqu'elle est de « i3 pieds »

DES STSTÈMIS. 4^

en bien dei manières ; à la vue, au goût, à Todorat, à l'ouie, au toucher, à l'esprit, au cœur, à l'imagination. Dans tous ces cas, c'est un sens si différent qu'on ne saurait juger de l'un par l'autre. Il en est de même du mot harmonie et de beaucoup d'autres.

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