CHAPITRE Xltl
Bu génie de ceux qui ^ dans le dessein de remohtéf 1 la nature des choses, font des syslèiûes abstraits où dés hypothèsës grâtu^es.
On sera peu surpris du grand nombre de sys^ tèmes abstraits et d'hypothèses gratuités qui ont été reçus arec appladdisseipent, si on^faît attention à la curiosité excessive dïes hommes, à l'or* gueil qui les empêche d'aperûeyoir lé^ borne» de leur esprit, et à l'habitude qu'ils contractent dès ren&nce de raisonner sur des noticms yagile».
L'expérience aurait du ouvrir les jeux sur «et abus. Mais les esprits étaient trop p^éveniks, et on a- regardé comme nm effort de génie^ de faire 4e ces sortes de s^stèiïMes-, aa d'en renouvclbr quelqu'uB oublié depuis long-'tempSi , En effet les modMes en getlre ont tout œ qu'il faut pour f^re i IhiMoH. Plus poét^ qoe pion*^
oBo TRAixi
losophes, ils dom^nt du corps à tout. Ils ne touchent qu'à la superficie des choses, mais ils la peignent des plus vives couleurs. Ils éblouissent, on croit qu'ils éclairent; ils n'ont que de l'imagination, et on ne balance pas à les regarder comme des hommes d'une intelligence supérieure.
L'imagination a son principe dans la liaison qui est entre les idées, et qui ùit que les unes se réveillent à l'occasion des autres. Si la liaison est plus forte, les idées se réveillent plus promptement, et l'imagination est plus vive : si la liaison embrasse une plus grande quantité d'idées, les idées se retracent en plus grand nombre, et l'imagination est plus étendue. Ainsi Timagination doit sa vivacité à la force de la liaison des idées, et son éljendue à la multitude d'idées qui se retracent à l'occasion d'une seule.
Par la grande liaison que les notions abstraites ont avec les idées des sens, d'où elles tirent leur origine, l'imagination est naturellement portée à nous les représenter sous des images^ sensibles. C'est pourquoi on l'appelle imagination : car imaginer, ou rendre sensible par des images, c'est la même chose. Ainsi cette opération a pris sa dénomination, non de sa première fonction, qui est de réveiller des idées, mais de sà fonction qui se remarque davantage, qui est de les revêtir des images auxquelles elles sont liées. Les langues fournissent beaucoup d'ex^ples de cette espèce ,
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et elles en fourniraient autant que de mots, s'il nous était possible de remonter jusqu'aux premières acceptions.
Le plus grand avantage de l'imagination, c'est de nous retracer toutes les idées qui ont quelque Raison avec le sujet dont nous nous occupons, et qui sont propres à le développer ou à l'embellir. Voilà le principe auquel l'esprit doit toute la finesse, Houte la fécondité et toute l'étendue dont il est susceptible. Mais si, malgré nous, lés idéesse réveillaient en trop grand nombre; si celles qui devraient être le moins liées, l'étaient si fort que les plus éloignées de notre sujet s'offrissent aussi facilement, ouplusfacilementque les autres; ouméme, si,, au lieu d'y être liées par leur nature, elles Tétaient par ces sortes de circonstances qui associent quelquefois les idées les plus disparates, on ferait des digressions dont on ne s'apercevrait pas; on supposerait des rapports où il n'y en a point; on prendrait pour une idée précise , une image vague ; pour une même idée, des idées tout opposées. Il faut donc une autre opération, afin de diriger, de suspendre, d'arrêter l'imagination et de prévenir les écarts et les erreurs qu'elle ne manquerait pas d'occasioner. Cette seconde opération est l'analise ; celle-ci déccmipose les choses, et démêle tout ce que l'imagination y suppose sans fondement.
Les esprits où l'imagination dominé sont peu
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propres aux recherches philosophiques. Accoutumés à Toir mal, ib n'en jugent qu'avec plus de confiance. Jamais ils ne doutent. Une matière où on leur fait voir quelques difficulté ne peut avoik* d'attraits pour eux. Toujours superficiels^ ils n'estiment que l'agrément, ils le répandent sans discernement; et leur langage n'est qu'utt tissu de métaphores mal choisies et d'expi^ssiôns forcées, que souvent ils n'entendent pas eux-mêmes.
Ceux au contraire qui ont si peu d'imagination, ou qui r<Hit si lente, qu'ils sentent faiblement le rapport des notions abstraites aux idées sensibles, ne sauraient goûter le mélange que les poètes font de ces idées. Rien ne paraît plus puéril à ces esprits froids, que des fictions où l'on donne un corps à k renommée, à la gloire, ^t où l'oii fait mouvoir et agir des êtres aussi abstraits. Ils n'ont égard qu'au fond des choses; ils aiment à examiner; ils se décident avec une lenteui* extïfême ; ils voient, et ils doutent encore; et s'ils sont ptopres à dévoiler quelquefois les erreur^ des atitres, ils le sont peu à découvrir la vérité, encore moins à la présenter avec grâce*
Par l'excès ou par le défaut d'imagination, l'intelligence est donc très-imparfaite. Afin qu'il ne lui manque rien, il faut que l'imagination et l'a^ nalise se tempèrent mutuellement et se cèdètft suivant les circonstances. L'imagination doit fewnir au philosophe des agf émens, sacns rien àtei à
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la justesse; et l'analise donner de la justesse au poète, sans rien ôter à l'agrément. Un homme où ces deux opération^ seraient d'aecord , pourrait réunir les talens les plu& opposés. Mais^ on aura des talens contraires, et avec plus ou moins de défauts, à proportion qu'on s'éloignera davantage de ce jusie milieu pour se rapprocher de l'un ou de l'autre des extrêmes.
Il faudrait être dans ce milieû pour montrer sa place à chaque hoiUme. Ne nous attendons pas à avoir jamais un juge si éclairé : quand nous l'au*rions, serions-nous capables de le reconnaître ? Mais il est facile de remarquer les esprits qui sont dans les extrémités.
Il est bien visible, par exemple, que les philo* sophes que je critique, ne sont pas dans ce just« milieu, où l'intelligence est la plus parfaite* On voit encore que, s'ils s'en écartent, ce n'est pas pour avoir en partage cette analise exacte, si utile dans les sciences, et où il ne manque que l'agrément. Ils approchent donc de cette extrémité où l'imagination domine. Par conséquent ils n'ont pas l'intelligence que demandent les matières dcmt ils s'occupent.
Quoiqu'on entende communément par génie, le plus haut point de perfection où l'esprit humain puisse s'élever, rien ne vairie plus que les appUcatioitë qu'on fait de ce mot, parce que diacuQ s'en tert selotï sa façon de penser et l'é-
tendue de son esprit. Pour être regardé comme un génie par le commun des hommes, c'est assez d'avoir Fart d'inventer. Cette qualité est sans doute essentielle, mais il y fsiut joindre celle d'un esprit juste, qui évite constamment Terreur, et qui met la vérité dans le jour le plus propre à la Êûre connaître.
A suivre exactement cette notion, il ne £aut pas s'attendre à trouver de vrais génies. Nous ne sommes pas naturellement f^its pour l'infaillibilité. Les philosophes qu'on honore de ce titre, savent inventer; on ne peut même leur refuser les avantages du génie, quand ils traitent des matières qu'ils rendent neuves par les découvertes qu'ils y font ou par la manière dont ils les présentent ; on s'approprie tout ce qu'on traite mieux que les autres, ^ais s'ils ne nous conduisent guère au delà des idées déjà connues^ ce ne sont que des esprits au-dessus du médiocré , des hommes à talent tout au plus. S'ils s'égarent, ce sont des esprits faux; s'ils vont d'erreurs en erreurs, les enchaînent les unes aux autres, en font des systèmes, ce sont des visionnaires. L'histoire de la philosophie fournit des exemples des uns et des autres.
• Cependant, quand nous entreprenons la lecture de ces philosophes, la réputation que leur imagination leur a £aite nous prévient en leur Êtveur. Nous comptons qu'ib vont nous Ésiire part de
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mille et mille connaissances; et, plus portés à croire que nous manquons d'intelligence qu'à les soupçonner eux-mêmes de n'en pas avoir, nous i faisons tous nos efforts pour les comprendre. Peut-être serait-il plus avantageux pour nous et pour la vérité de les lire dan^ une disposition d'esprit tout opposée. Au moins est-il certain que, si l'on veut leà entendre, il faut mettre une grande différence entre concevoir et imaginer, et se contenter d'imaginer la plupart des choses qu'ils croient avoir conçues. Il serait aussi peu raisonnable de prétendre aller au d^là, qu'il le serait en lisant ces vers de Malherbe :
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ; £t la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'^ défend pas nos rois.
de vouloir concevoir comment des gardes pourraient éloigner la mort du trône et en garantir nos rois. Nous pouvons concevoir avec Malherbe que tous les hommes sont mortels; mais la mort personnifiée, et des gardes mis en opposition avec elle, parce qu'ils sont préposés pour écarter du trône toute personne qui pourrait attenter à la majesté des rois, voilà des choses qu'il n'a pu qu'imaginer ainsi que nous.
Cet exemple est d'autant plus propre à éclaircir ma pensée, que la plupart des erreurs des phi-.
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losophes viennent de ce (ju'ils n*ont pas distingué soigneusement ce que Ton imagine de ce que Ton conçoit, et de ce qu'au contraire ils ont cru concevoir des choses qui n'étaient que dans leur imagination. C'est le défaut qui règne dans leurs raisonnemens. •
Ce n'est pas, que je veuille reftiser à ceux qui font des systèmes abstraits tous les éloges qu'on leur donne. Il y a tels de ces ouvrages qui nous forfcent à les admirer. Ils ressemblent à ces palais où le goût, les commodités, la grandeur, la magnificence concourraient à faire un chef-d'œuvre de l'art , mais qui porteraient sur des fondemens si peu solides, qu'ils paraîtraient ne se soutenir que par enchantement. On donnerait sans doute des éloges à l'architecte, mais des éloges bien contrebalancés par la critique' qu'on ferait de son imprudence. On regarderait comme la plus insigne folie d'avoir bâti sur de si faibles fondemens un si superbe édifice; et, quoique ce fut l'ouvrage d'un esprit supérieur, et que les pièces en fussent disposées dans un ordre admirable, personne ne serait assez peu sage pour y vouloir loger.
On peut conclure de ces considérations, qu'il faut apporter beaucoup de précaution dans la lecture des philosophes. Le moyen le plus sûr pour être en garde contre leurs systèmes, c'est d'étudier comment ils les ont pu former. Telle
est la pierre de touche de l'erreur et de la vérité : remontez à l'origine de Tune et de l'autre, voyez , comment elles sont entrées dans l'esprit, et vous les diqtinguerez parfaitement. C'est une méthode dont le§ philosophes que je blâme connaissent peu l'usage.