‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 112 sur 975 · JEAN, RATON, MARTHE · texte numérisé non relu

JEAN, RATON, MARTHE

.lEAN, portant des étoffes sous son bras. Me voici, notre iniiitre... je viens de chez la baronne de Molke.

RATON, bru.'^fptement . Eh bien! qu'est-ce que ça me fait? (|u'est-ce que tu me veux?

JEAN. Le velours noir ne lui ciuivient pas, elle l'aime mieux vert, et vous prie de lui en porter viius-mème dis échantillons.

iiAioN, allant au comptoir. Va-t'en an diable!.. Vous allez \oir que je vais me déranger de mes affaires!.. Il est vrai que la baronne de M«lke, est une femme de la cour... Tu iras, ma femme; ce sont des affaires du magasin, cela te regai'de.

JEAN. Et puis voici...

uATiiN. Encore! il n'en finira pas.

.lEAN, lui présentant un sac. L'argent que j'ai touché pour es vingt-cinq aunes de taffetas gorge de pigeon...

RATON, prenant le sac. Dieu ! que c'est humiliant d'avoir à s'occuper de ces délails-là! (Lui rendant le sac.) Porte cela là-haut à mon caissier, et qu'on me laisse tranquille. (// .y,' remet à écrire.) « Oui, Madame, c'est à Votre Majesté »

JEAN , passant à droite et pesant le sac. Humiliant... pas tant, et je m'accommoderais bien de ces humiliations-là.

MARTHE, /'ar)c/«n( pn)' le bras au nwment où il va monter l'escalier. Ecoutez ici, monsieur Jean. Vous avez été bien lougb'iups dehors, pour deux cour.-es que vous aviez à fair.'.

JEAN, ri part. .\h! diable!., elle s'aperçoit de tout, cellelà! elle n'est pas comme le bourgeois. (Haut.) C'est que, voyez-vous. Madame, je m'arrêtais de temps en temps dans les rues ou dans la promenade à écouter des groupes qui parlaieiil.

MARTHE. Et sur quoi?

JEAN. Ah 1 M idame, je ne sais pas, sur un édit du roi...

MARTHE. El leipiel?

RATON, d'un air important, et toujours au comptoir. Vous ne savez pas cela, vous antres : rordonnance qui a paru ce matin et qui remet le pouvoir royal entre les mains de Slrneiisée.

JEAN. Ça m'e.st égal, je n'y ai rien compris; mais tout ce que je sais, c'est qu'on parlait vivement et avec des gestes ; et ça s'échauffait... et il pourrait bien y avoir du bruit.

R.woN, (/'«» air î'm/jor/a/if. Certainement, c'est très-grave.

JEAN, avec joie. Vous croyez?

MARTHE, a Jean. Et qu'est-ce que ça te fait?

JEAN. Ç i me fait plaisir, parce que, quand il y a du bruit on ferme les boutiques, on ne fait plus rien, on a congé; et piur les garçons de magasin, c'est un dimanche déplus dans la semaine ; et puis, c'est si amusant de courir les rues et de crier avec les autres!..

MARTHE. De crier... quoi?

JEAN. Est-ce que je sais? on crie toujours !

BERTRAND ET RATON

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jEis, portant des étoffes sotts son bras, .Me voici, nuire [naître. — Acle 2, scène 3.

MARTHE. Il suffit; remontez là-haut et restez-\ ; vous ne sortirez plus (raujonnl'luii.

iEXfi,soilanl. {)m\ ennui!., il n'y a jamais du profits d iiis cette maison-ci!

M.4RTHE, se retournant et voyant Raton qui, pcmlant ce temps, a pris son chapeau et s'est glissé derrière elle. Eh bien! toi qui élaissi oeeupé, où vas-tu donc?

R.4T0N. Je vais voir ee que c'est.

MARiHE. Et toi aussi?

RATON. N'as-tu pas déjà peur '?.. les femmes sont terribles ! Je veux seulement savoir r,e ([ui se passe, me mêler parmi les groupes des méconlinis, et glisser quelques mots en faveur de la reine-mère.

MARTHE. Et qu'as-tu besoin d'elle, ou de sa protection?.. QnanJ on a de l'argent dans sa caisse, et nous en avons, on peut se passer de tout le monde ; on n'a i|ue faire des grande seigneurs, on est libre, indépendant, on est roi dans son magasin; reste dans le tien... c'est ta place !

RATON. C'est-à-;lire cpie je ne suis bon à rien qu'à auner duipiinzt-seize? c'est-à-dire que tu déprécies le eoimueroe?

MARTHE. Moi, d(''précier le enninieree! moi, tille et femme de fiibrieant! moi qui tr.iuve que c'est l'état le plus utile au

pays, la source de sa richesse et de sa prospérité! moi, enfin, qui ne vois rien de plus honorable et de pins estiluahle ([u'uii commerçant qui est commerçant!.. .Mais si hii-méme rougit de son état, s'il ijuitte son comptoir pour les antichambres, ce n'est plus ça... et quand tu dis des bêtises comme homme de cour, je ne peux plus t'Iionorer comme marchand d'étofies.

RATO.N. X merveille, nvadame Riton B ii-kenstaff! Depuis que noire reine mène son nuri, chapie femme du royaume se croit le droit ^le régenter le sien... et vous qui blâmez tant la cour, vous faites coram; elle.

MARTHE. Eh! niordi ! m songez i>iis à la cour, qui ne songe pas à vous, et pensez im peu plus à ce qui vous entoure. Étes-vous donc si las d'élre heureux'? Navez-vous pas un commerce qui pro-père, des amis qui vous chérissent, une femme qui vous gronde, m.iis qui vous aime, un fils que tout le monde nous cuvierait, un fils qui est notre orgueil, notie gloire, noire avenir'?

RATON. Ah! si tu te mets sur ce chapitre.

MARTHE. Eh oien oui!., voil'i mon ambition, à moi, mon affaire d'étit; je ne m'iuforni! pas de ce qui se pissc ailleurs; peu m'imporle que la reine ait un favori, ou n'en ait

BERTRAND ET RATON

pas! qiii-c.! soil tel ambitieux qui iv£;nc. ou bien tel anti-i'! C(!(|u'il iii'iiiiportn lie saviiir, c'est si liiut va bien cliez iiiui, si l'orilre régne dans nu maison, si mon mari se porte bien, si mon fils est henrenx; uini, je ne m'occupe (jiio He vous, de votre bien-èlre; c'est nio',) devoir. Qnc chacun fasse le sien. . chacun s^m niétiiM', comme (m dit; cl... voilà!

liATON, avec impiilicii(i>. Kli! qui te dit le contraire?

MAnTin;. Toi, qui à eha(iU(Mnslant mo donnes des inquiétudes moiielles; qui es toujours à pérorer sur le pas de la boutique, h blâmer tout ce qu'on fait, l'C qu'on ne fait pas; toi, à (pii tes idées ambitieuses font négliger nos meilleurs amis... Miehelson, qui t'a invité tant de fois ii aller le dimanche à sa canqiagne.

RATON Que. veux-tu?., un marchand de draps qui n'est rien dans l'État... car enfin, qu'est ci! qu'il est?

MARTHK. Il est notre ami; mais il te faut de la grandeur, de l'éclat. C'est encore par andiition que tu n'as pas voulu garder notre fils auprès do nous, où il auriit été si bien! et que tu l'as fait entrer auprès d'un grand seigneur, où il n'a éprouvé que des chagrins, dont il nous cache une Jvulie.

HATox. Kst-il possible!., notre enfant !..lioirc llls unique!., il est u:a beiuvuv !

MARini;. Kt tu ne t'en es pas aperçut., lu hc t'en doutais pas ?

RATON. Ce sont là des affaires do nuShagc... moi je ne m'en mêlais pas; je complais sur loi; j'ai tant d'occupations!.. Et qu'est ce qu'il \enl? qu'est-ce qu'il lui faiil? Ksi ei^ de l'argent? t)omande-bii combien... ou plutôt... liens, voilà latlé de ma caisse; donne-la-lui.

MAUTiiK. Taisez-vous, le Vl)it)i.

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