‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 114 sur 975 · MARTHE, ÉRIC · texte numérisé non relu

MARTHE, ÉRIC

MARTHE. Tu m'assures que dans quelques jours nous le reverrous?

KRie. Oui, ma mère. Il y a quelpi'un qui daigne s'intéresser à nous, et qui, j'en smis sûr, emiiloier.i s m crédit à iairc cesser les poursuites, cl à nous rendre mon père.

IJKRThÂND ET hATON.

MO

MAUTiir Oii'i jo serai hoiiroiisp ïilor», qmml nous siTons r,' ni-, r]niiiicl rioil m; nous biY^I"''™ pliis!., Eli liii'll! qn'!!'tii ilniic? (l"où viotiiionl cet air somblT et ces ri'ïards si

llistrs?

i:nir, accc embarras. Ju crains... qtii' pmii' moi du nioins vos va'ii\ ne se réalisent p.is... je serai liientùt uliliiré de vous rpiitler, et pour lonjjlenips piHit-iMi'o.

MVUTiiK. 0 ciel!

KFiic, avec plus de fermeté. Je voulais (l'al)oriJ ne j'as vous eu prévenir, et VOUS épargner ce chagrin ; mais ce qui arrive Hujourtriiui... et puis, partir sans vous emlirasser, c'était iiiipossililc, je n'en aurais jamais eu le coin-agc.

MAniiiK. Partir!., l'ai-je liien cntentlu! et pourquoi donc?

KRic. Je veuv être militaire ; j'ai demandé inio lieutenancL-.

MARTni;. Toi! mon Dieu! et que fai-jc donc l'ait pour me (piilter. pour fuir la maison paternelle! Est-ce que nous t'avons rendu malheureux'! est-ce que nous t'avons l'ansédu chagrin'.' Pardonne-le-moi, mon (ils; ci' n'est pas ma faute, c'est sans le vouloir, et je ré|iarerai mes torts.

Éwc. Vos torts... voas qui èles II meilleure et la p!us trndre dos mèri>s"?.. Non, je n'accuse que moi seul... .Mais, vovez-vous, je ne peux rester en ces lii'nx.

MVRTHE. Et pourquoi? Y a-t-il qu' lipie endroit, dans le nioiidi^ où l'on l'aimera comme ici? Que li' manque-t-il? Veux tu liriller dans le monde, éclipser les plus riches seigneurs? Nous le pouvons, (hii rhnnant la clé.]'["icn'^, tiens, dispose de nos richesses, Ion père y consent ; moi, je; le le deinaïKie et je t'en remercierai, car c'est pour loi que nous amassons et que nous travaillons tous les jours; celle maison, ers magasins, c'est Ion liieii, cela t'appartient !

rme. Ne parlez pas ainsi ; je n'en veux pas, je ne veux rien; ji; ne suis pas digne de vos bontés. Si je vous disais rpic celte fortune, fruit de vos travaux, je suis tenté de la repousser; que cet étal, que vous exercez avec t;mt d'honneur et de probité, cet état, dont j'étais fier autrefois, est aujourd'hui ce qui fait mon tourment et mon désespoir, ce ipii s'oppose à mon bonheui-, à ma vengeance, àtoutce que j'ai de passions dans le cœur!

.MAiiruE. Et comment cela, mon Dieu?

liiuc. .\h ! je vous dirai tout; ce .sccrel-là me pèse depuis longtemps; et à qui conticr ses chagrins, si ce n'est à si mère?.. Mettant tout voire bonheur dans un (Ils qui vous a causé tant de peines, vous l'aviez l'ait élever avec trop de Miin, trop de tendresse peut-être...

Mxnxiik:. Comme un seigneur, comme un prince! et s'd y avait eu quehpie chose de mieux ou de plus cher, tu l'aurais eu.

1:111c. Vous n'avez pas alors voulu me laisser dans ce comptoir, où c'ait ma vraie place?

.M.\imiE. (À' n'est pas moi ! c'est ton père, qui t'a fait nommer secrétaire particulier de .M. de Falkeuskield.

Kiuc. Pour mon malheur; car, admis dans son intimité, pa-s mt mes jours près de Christine, sa fille unique, mille occasions se présentaient de la voir, de l'entendre, de contenqiler ses traits charmants, (|ui sont le moindre des trésors qu'on voit briller en elle... Ah! si vous aviez pu l'apprécier chaque jour conune je l'ai l'.dt, si vous l'aviez vue m .séduisante à la fois de raison et de grâce, si simple et si modeste, qu'elle seule semblait ignorer son esprit et ses talents; et une came si noble, un caractère si généreux!.. Ah 1 si vous l'aviez vue ainsi, ma mère, vous auriez fait comme moi, vous l'auriez adorée.

M.\RTHE. 0 ciel'.

\:n\c.. Oui, depuis deux ans cet amour-là fail mon tourment, mon bonheur, mon existence. Et ne croyez pas que, niecùimaissuil mes devoirs et les droits de l'Iiospitalité, je lui aie laissé voir ce qui se passait dans mon c eur, ni (|ue jamais j'aie eu Hdée do lui d placer une passion <|u ■ j'aurai-

Voulu me eichcr à nioi-nièniCi Non, je n'aurais p'us été digue de l'aimer... Mais ce secret, dont elle ne se doute pas et qu'elle ignorera toujours, d'autres yeux plus clairvoyants l'ont SUIS doute devine; son père se sera apeiru de mon emhirras, de mon troulilc, de mou émotion; car à sa vue je m'oubliais moi-même, j'oubliais tout, maisj'étais hcm'euv... elle élail là ! Hi'dis ! ce bonheur, on m'en a privé... \inn s.ivez couuueni le comte m'acougédié sans me fairr ciuni.-iitre les motifs de ma disgrâce, comment il m'a banni de sou hôicl, et comment depuis ce jour il n'y a plus pour moi ni repos, ni joie, ni plaisir.

MAnTHE. Hélas! oui.

ÉRIC. Mais ce que vous ne savez pas, c'est que tous les soirs, tous les mitins, j'errais autour de .ses jardins pour apercevoir de plus près Christini', ou plulùt les feiiètn'S de son apparleniiMit; et dernieiiment je ne sais quel ilelirc, quelle lièvre s'est emparée du moi... ma raison m'avait abandonné, et, s.ins sax'oir ce que je faisais, j'avais pénétré dans le jardin.

M \RTnE. Quelle impnuleuce !

Énic. Oh! nui, ma mère, car je ne devais pas la voir... sans cela, et au prix de tout mon sang... mais rassUrez-vous; il él.iit onze heures du soir; peisomie ne m'avait aperçu, personne, qu'un jeune fit qui, suivi de deux i|omesli:pes, traversait une allée pour se rendre chez lui... c'était le birou Frédéric de Gœlher, neveu du ministre de la marine, qui, tous les soirs, à ce qu'il parait, venait fiire sa cour... Oui, ma mère, c'est sou prétendu, celui qui doii l'épouser... Je n'en savais rien alors... mais je le devinais diijà à li haine que i'(?prouvais pour lui; et quand il me cria, d'un ton imperlinenl et hautain : Où allez-voiis ainsi? qui ètes-vous? l'insolence de ma réponse égala celle de la demande, et alors... ah! ce souvenir ne s'efTaeera jamiis de ma mé'moire. il ordonna à ses gens de me châtier, et l'un d'eux leva la main sur moi; oui, nia mère, oui, il m'a frappé; non pas deux fois, car à la première je l'avais étendu à mes |)ieds ; mais il m'avait frappé, il m'avait fait atlrout; et qu.ind je C'iurus à son maître, ((uand je lui en demandai satisfaction . «Volontiers, me dit-il; qui ètes-vous?» Je lui dis mon nom. <i B'jrk' n staff î s'éeria-t-il avec dédain ; je ne me bals pas avec le (ils d'un marchand. Si vous étiez noble ou oflic:er. je ne dis pis!.. »

MARTHE, effrayée. Grand Dieu!

ERIC Noble! je ne puis jamais l'être, c'est impossible! mais officier...

MARTHE, virement. Tu ne le seras pas! tu n'obtiendras pas ce grade, où lu n'as pas de droit; non, tu w'en as pas... Ta place est ici, dans cette maison, (u-ès de ta mère qui perd tout aujourd'hui ; car te voilà comme ton père; vous voilà tous deux prêts à m'abandonner, à exposer vos jours ; et pourquoi? parce que vous ne savez pas être heureux, parce (pi'il vous faut des désirs ambitieux, parce que vous regardez au-dessus de votre état. Moi, je ne regarde que vous, je naiine que vous! Je ne demande rien aux puissances du jour, ni aux grands seigneurs, ni à leurs filles... Je ne veux que mon mari, mon fils... mais je les veux... [Serrant son fils dans ses bras.) Ci m'appartient, c'est mon bien, et on ne me l'ôlera pas !

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