‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 160 sur 975 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

MISS HENRIETrE, SIR COKNEY.

SIR COKNEY. Certainement, voilà une autorisation extrêmement flatteuse et à laquelle j'étiis loin de m'att 'lidiv. San Excelleni'e est bien bonne de me permettre ainsi d'être aimable.

Miss HENRIETTE. Je iic pcusais pas, Monsieur, que Vous eussiez besoin de la permission.

SIR COKNEY. Non, saus doute; mais de la part de Milord, dont les intentions sont toujours diplomatiques, une pareille phrase est une espèce d'encouragement à des idées; car vous devinez bien, miss Henriette, que le désir de me former aux aflaires n'est pas le seul objet pour lequel mon père m'envoie eu Xmcriipie. Les bonunes d'Etat ne vont pas ordinairement si loin pour apprendre, et cela n'est même pas néee^sai^e. Moi, d'abord, quand j'en serai là, je ferai comme Son Evcelleure, je prendrai un secrétaire.

MISS HENRIETTE. Eu effet, je vois que cela lient lieu de tout.

SIR COKNEY. Un bon secrétaire, par exemple, parce que je veux exercer avec distinction ; et comme il n'est point de poste élevé où ne puisse conduire l'alliance de Milord, vous concevez, belle miss, que ce n'est pas sans raison que mon père m'a vanté vo re esprit, vos brillantes qualité.s.

MISS HENRIETTE. Jc VOUS comprcuds, Mousieur; mai.î je dois VOUS dire que, dans vos calculs, il s'est glisse deux grandes erreurs.

SIR coKNEï. Et lesquelles, s'il vous plût?

LA BOHÉMIENNE

MISS HEpiRiETTE. La première, qui me dispensera peut-être de vous cx|>liquer la seconde, c'est que vous nie croyez très-riche, et, je dois vous prévenir que ces richesses sont au moins très-incertaines.

SIR COKNEY. Et comment cela? n'ètes-vous point la fille de sir Thomas Gage, dont les biens immenses...

MISS HENRIETTE. Oui,Monsieur : fdie d'un second mariage; toute la fortune de Milord vientde sa première femme, une Anglaise, qui lui avait laissé une fille... une fille qu'il adorait, et qu'il regrette sans cesse.

siB coKMEv. Je le sais comme vous, miss Henriette; mais attendu qu'elle est morte...

MISS HENRIETTE. Et si elle ne l'était pas?

siR coKNEY . Qii'esl-ce iiue cela veu t dire? et où est-elle?

MISS HENRIETTE C'csl cc quc iious ignorons; mais il y a quinze ou seize ans, lors de son ambassade en Allemagne, mon père avait laissé Clara, encore enfant, dans un château qui a été la proie Vun incendie. L'apparlement que ma sœur occupait n'avait pas même été atteint par les flammes, et cependant elle avait disparu. Des vagabonds qui couraient le pays ont été soupçonnés d'avoir mis le feu au chcàleau, dans l'inli'iilion de le piller. On les a poursuivis sans succès, et vingt fois mon père s'est vu sur le point de découvrir la vérité. Mais quoique jusqu'à présent les recherches les plus actives aient été infructueuses, il n'a jamais abandonné l'espoir de retrouver sa fille, et je vous dirai même, sans accuser ici sa tendresse, que cette fille absente, inconnue, lui est beaucoup plus chère que celle qui n'a jamais quitté ses yeux, et qu'à chaque instant il s'attend à la voir reparaître. D'après cela, .Mon-ieur, vous voyez que, malgré les éloges qu'on vous a faits de moi, je n'ai qu'un mérite conditionnel, subordoimé aux circonstances, et qu'en un mot il y a beaucoup à rabattre de vos espérances et de mes bonnes qualités.

SIR r.oKNEv. En aucune façon, belle Miss; j'ai toujours pour vous la considi'rationque l'on doit à... une fille unique; car, quoi que vous eu disiez, je vous regarde comme telle, et ma grande raison, la voici : c'est que, si votre sœur existait, depuis longtemps elle se serait représentée, parce que la fille d'un grand seigneur, ça se retrouve toujours; chacun veut èlre de sa famille, même ceux qui n'en sont pas : ainsi, à plus forte raison...

MISS HENRIETTE, souriaut . Vous CFoyez?

SIR coKNEV. Mais s;uis doute. Si donc vous n'avez point d'autre raison à m'opposer...

MISS HENRIETTE. Je couiptais, je l'avoue, sur cellelà; mais puisqu'elle vous parait insuffisante, il faut bien vous en donner une .seconde.

siRCOKisEï. Ah! oui, vous m'en avez prorais deux.

Miss HENRIETTE. Celte secoudc raisou, qui me parait à moi sans réplique, c'est que je ne me marierai jamais sans aimer mon maii.

SIR roKNEV. C'est juste.

Miss HENRIETTE. Et je uc saiscomiiieut vous le dire, mais je vous cruis assez habile pour le deviner. C'est que...

SIR coKNEY. Vous ne m'aimez pas?

MISS HENRIETTE. Hélas! nOU.

SIR COKNEY. Cela va sans dire; je ne peux pas exiger qu'on m'aime sans me connaître, etjenele voudrais même pas : je préfère que ce soit avec connaissance de cause. Tout ce que je vous demande, miss Henriette, c'est la permission de vous faire ma cour, de vous présenter mes hommages, et d'espérer qu'un jour peut-être...

MISS HENRIETTE. ComiTie VOUS voudrcz, Monsieur, je ne puis vousen empêcher, ni répondrede l'avenir ; mais j'ai cru d'avance devoir vous parler avec franchise, pour ne point donner à un galant homme, à un ami de ma famille, le droit de m'accuser de coquetterie, et surtout pour ne point faire perdre à un secrétaire d'Elat un temps précieux qu'il peut mieux employer. {Elle fait larévérence, et rentre dans son appartement.)

SIR COKNEY, seid. Eh bien! tout en se défendant de coquetterie, il y en a beaucoup dans ce qu'elle dit là, parce qu'enfin : « Je ne réponds pas de l'avenir, » cela signifie : « Je ne suis pas sûre de mon indifié- « rencc... voyez, essayez de me plaire. « Au fait, c'est ce qu'elles disent toutes, et il paraît que c'est en Amérique comme à Londres. Hein! qui vient là? Cet étranger... C'est le comte de Gorlilz... Je suis pour ce que j'en ai dit : il a certainement une physionomie singulière.

Page 1