‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 2 sur 975 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

CHARLES-QUINT, assis, en robe de chambre de celours, dans un fauteuil à gauche; GUATTINARA, debout près de lui.

GUATTINARA. Qiiuj, sive ! moi qui croyais qu'on m'avail desservi aupri's de Votre Majesté, et qui attendais son retour de Toléd»; comme le signal <le ma disgrâce, je reçois de mon maître, du puissant Charles-Quint, le titre et la charge de ministre du palais!

CHARLES-QUiNT. Pour quc la fumée du pouvoir ne te monte pas trop à la tète, nous allons te dire pour quelles raisons nous t'avons choisi, toi, simple cadet d'une illustre maison, de préférence à tout autre. Jeune et sans expérience, tu Ulaisser.is guider par moi; sans renommée politique, on n'ira pas t'altribuer, comme au vieux duc del'liifantado, ton prédécesseur, tout ce que je pourrai entreprendre d'auda cieux et d'habile. Enfin, tu as une ambition, une ambition ctlrenée?

GUATTINARA. Ah! sire!...

cnARLEs-QciNT. Ne t'en défends pas! c'est Ion principal mérite à mes yeux! De plus, ce qui nuit aux hommes d'État, ce Sont les femmes; c'est par elles que s'est perdu le roi de

LAI^NÏ. — II.

liriulif dlî VlALAT L'I 1,1

LES CONTES DE LA REINE DE NAVArtHl::.

Franrc, lo rhcvnlcKsqiio Fraiirnis 1", nafjuiTc mon riv:il l'I aiijo:ir riiiii 1110:1 ]iri-;iiiiiiii'r, ici, ;\ Miilrid. C'est pour elles i|iie le (lue. riiilipue rrAotrielie ninn p.TC il risqué un Ir.'iiie et ses jours piHit être ! et nioi-nuMno... (c'est sans doiile dans li'saii.u'') j"ai vingt fois f.tilli eoniproineltre les plans les jiliis lialiilement roneiis pour lilio fantaisie, nn eaprieo du moment.., amours qui no duraient que l'espiee eompris entre un d'.'sir et nn reirret... tandis que loi, iùiattiiiara, je l'ai

Ijservé !

.. impassible et flMid...

(;u.\TTiN.\R.4. Vous croyez, sire?

ciuRi.ES-Q''iNT. Oui! et voilà pourquoi je t'ai pri-; pour niinislre. M.\inlenant, parlons d'allaires! De ipioi

eiilil

• matin ?

r.rATTlNA<l\

D'abord,

sire

d>i jour i\ cl

clioisii-

par Voln.'

Maji'slo pour son innriagc avec l'infante kabclle de Porlii-ai:...

eiiARLES-QriNT. J'acrivo, et je l'ai à peine entrevue hier snic; mais toi, Gualtinar.i, qui ns p:issé l'aiiiiée dernicrc si\ mois à Lislionne, comme envoyé extraordinaire, tu voyais la princesse Isabelle?

eu vTTiNAR.ik, avec «fM&ar)u«. Oui, sire !

CHARLKSQUiNT. Très-souveut, à CG qu'ott dit.

oiATTiNARA, d« mnmc. Oiielquefois, sire! Nicco du roi Ennnanucl, dont la fille existait encore, l'infante Isabelle vivait dans ta solitude, parlage ordinaire des princes sanscrédil ; on lui trouvait même fort peu do mérite; mais depuis, et .^ràceanx circonstances, elle en a acquis beaucoup.

r.iiARLES-QDiNT. Je la verrai, ce matin, à la messe, et d.?niain soir chez elle, où je désire qu'il y ait ivccption; tu le lui feras savoir. .\ près, do quoi as-tu ù me parler?

GiArriNARA, ouvrant son portefeuille. D'une demande d'audience adiiissée à Votre Majesté.

CHARLEs-Qii^T. Par qui?

r,uATTi>ARA. Par im Français, le comte Henri d'Albrct, qui a été blessé à Pavie.

ciiARi.Ks-Qi'iNT. Que vienf-il faire à Madrid?

GuATTi-VARA. il domandt,' il partager la captivité du roi j François l", son niaitre.

! ciiARLES-QiiNT, froklemeiit.Cc doit être un jeune homme?

GU.vTTiNARA. l'u tout jeune homme.

I ciiARi.ES-Qi'iNT. C'cst justc! c'est d'uu iKdile cœur ni serait difficile, en le voyant, de refuser... (Lcnlement.) C'est pour cela...

GUATTiNARA. Que Votrc Majesté lui accorde cette audience?

ctiARi.ES-QuiNT, oprcs acoi'r réfléchi. Tu l'arrangeras, (îuattinara, pour l'ajourner indéfiniment! .Xjirès, de quoi s'agit-il?

GUATTiNARA. Dc l'objct Ic plus important et le plus grave. Quelle conduite auiai-jo à tenir avei: le roi François I^', votre captif?.. Depuis trois mois il est prisonnier à Madrid sans avoir \m, malgré tontes ses inslanees, obtenir une entrevue de Son frère, l'empereur Charles Quint. Quelle'ssont li.'s mtentions di' Votre Majesté?

CHARi.Es-QeiNTï^ru/i air distrait. Mes intentions?..

GiiATTi.NARA. Votro Majcsté consent-elle à le voir, à lui parler?..

ciiari.es-qiunt. Non!

r.UATTiNAHA. Vos idécs sout idoi'S de lui donner la liberté?

ciiARi.Es-oriNT. Non!

oiiATTiNAR*. .-Mors... sire, (pie voulez-vous faire?

cuARi.ES-oiMNT. Tu lie deviucs pas?

Gi'ATTiNARA, timidcminl. Presque!... .le crois, s'il m'est permis de le dire, que Votre Majesté travaille en ce moment A ne rien faire et compte sur moi, pour l'y aider, afin d'amener par l'impatience et l'ennui de la eaptivitô à des concessions... (pi'on n'eût jamais faites.

C!iARLEs-(ji'i?iT, rr-garitaid (iuatliiutm avec bonté. Voilà longtemps que tu es debout, Gualtinara.., Assieds-toi.

crATri.NAR-,, s'cii (léfcn Icinl. Devant l'empereur?..

r.iiAni,KS-:)UiNT, de mime. L'empereur lèvent. (.Iiîcc hanté.) C'est toi qui d'abord avais été pr.'posé par moi, pendant (pie j'étais à Tol'de, à la gar le du roi Fran;;ois I'^' notre frère... Comment cela s'est-i\ passé? je -veux tout savoir! Kt d'abord, son entrée à Madrid...

Gi'ATTiNARv. A été magnifi(pi.>... on eût dit non |ias un captif, mais un vainqueur, un monarque rentrant dans sa capitale. I,cs Espagnols aiment la valeur, sire, etce roi qui, entouré d'une vingtaine de braves, -ivait coml)attu jusi|u'au dernier momi^nt eontiv une arnuie entière, ce roi chevalier, qui avant d(-jàreçii trois blessmvs, refusait de se rendre an connélahle de Bourbon, à nn traîtiv, et choisissait un lovai officier, \\n Espagnol, pour lui ivmettre son épée, ipicelu'ci tvcevait un genou en li"rre... tout cela avait evalté les tètes; les maisons étaient pavoisées au\ armes de Fran.'c: des feuillages ou des Heurs jonchaient li.'S rues, et tous les balcons étaient garnis de jolii-s femmes (pii, agitant leurs mouchoirs, criaient : Vive le roi ileFrane!..

cifsRi.Es-QiMNT, s'efforçant de sourire. Et le roi d'Espagne?...

ci'vTTiNARA. Ou v pensait peu dansc(Mnoment; ce qui me clioquait, moi, et me lilessait au cœur.

ciiARi.i;s-Qii>T. Ce iion Cuattinara ! .

GUATTiNAiiv. Mais au palais, c'était bien autre chose encore! Quidle réception, grand Dieu! des ciireles, des b.als, des fêtes. Nos maripiises, nos duchesses, ce qu'il y avait de plus élevé à la cour, à eoniniencer par la prini'osse r.léonore votre sœur, veniient chaque jour rendre hommage au vaincu de Pavie, qui tenait cour pléniére et tiViuait à votre place' cela m'a paru un crime de lesc^majesté ; sans compter qu'un tel accueil lui devait mettre trop de fierté an cœur... et le rendre trop difficile anv a-commoilements. Je me suis dit, puis(ine Votre Majesté m'avait laissé toute latitude à cet éaard, (pi'il fallait briser sa force etall'aiblir S(ei courag(! par l'abandon, la siditude, et substituer à nue prison dorée une captivité nielle.

CHARi-ES-QuiNT, Se levant. Très-bien!

GcvTTiNARA. Mais cc ((ui était (Mfficile alors le devient bien plus aujourd'hui... Voilà quinze jours que la sœur de François \", la princesse .Marguerite, est à Madrid.

ciiARi.ES-Qi'iNT. Eh bien?...

cu.vPTiNARA. Eh bien'... pour parvenir jusqu'à ce frère dont la vue lui est interdite, il n'y a pas, en votre absence, nn des conseillers de la couronne qu'(dle ne soit parvenue à intéresser en sa fav(Hir. Auv uns, elle raconte les fatigues et les périls de son voyage, au cœur de l'hiver, en pays ennemi, pour apporter ses consolations à ce frère, son idole et son dieu!., chez- d'au très, ranimant les vieux sentimenis de fierté et de générosité esiwgnole, elle leur rappidie ipie le Cidrenv(iyaitsans rançon les rois maures qu'il avait vaincus Dans les salons du palais, elle fait de la jKdiliipK! avec le président de l'audi(aire de CastiUe, des vers <x\a: votre secrétaire, de la théologie avec le grand inquisiteur; et s'il se trouve par hasard quelques sévères et impassibles hidalgos, devant ipii ses séductions soient impuissantes, c'est à leurs femmes qu'elle s'adresse. Avec les plus jeunes, elle devise tendi'esse (-t propos galants; avec d'autres plus uiùres, (die s'occupe de toilette etde modesde Frair.;e; à c(dles-ci, attentives et (diariné'es, idle récite ses contes joyeux et naïfs, in(;puisalde arsenal de malices féminines dont celles mêmes qui l'écoutent ont souvent fourni les traits! Confidente et amie intime de toutes, c'est elle que chaïaine consulte, sur la coupe d'un habit de jjal, ta forme d'un bijou on l'ordonnance d'une fête. Enfin, quoique l'emme, toutes les femmes l'adorent et la prennent pour mod( le. Aussi, depuis quelques jours, sire, votre cour n'est plus reconnaissable ; à la gravité espagnole, au respect de l'étiquette, à l'entre-

LES CONTIvS DE LA HEINE DE NAVARRE.

tirii miiot pt (Ic'L'ont lio nos salons nat siiririlt' l.i ;;airtô, Péloiinlerii' l'ranraiso ; c.V'St un bruit contiiiiK'l du cdiivprsatinns, lie chansons, dVclals di' rire, et l'on dirait (|u"avoi; son roi captifj Paris tout entier se retrouve à Madrid.

cii.uiLES-QCiM, se levant, avec ijmvîié. Oui ! Marguerite est d'aulanl plus d,\ngereuse, qu'à toutes ses niudités ou à ses défauts elle joint celui d'être honnête fi-innie! Vertu galante et folle , en apparence , mais ai)piiyic sur \nie vraie dévotion, défendue par une hiutc coquetterie; el je ne sais l'ien d'aussi diflîeile à vaincre qu'une sagesse qui rit toujours! (D'un aird'alxHuhn.) Sais-lu, Guatlinara, que j'ai dû l'épouser?

GUATTiNilRA. 'Vous, sirC?..

ciuRLES-QuiNT. Je l'avais lait demander en mariage, et elle ra'a bravement refusé.

cuATTiNARA. Je couçois alors que Votre Majesté ait résolu de ne pas la voir.

CHARLES-QlUNT. i;'est la priiiiièrc personne que j'ai aperçue hier soir, à mon arri\ci' de Tolède, ilans rapparteuieut d'E- Iconore d'Autriche, ma sœur, à côté de la princesse de Por- Uignl, ma fiancée I Elle achevait de broder une aumônière, dont j'admirais le travail , m'informant (ce qui était presque l'engager à me l'otlrir) à qui elle destinait ce chef-d'œuvre?.. Au plus loyal des chevaliers, répondit-elle froidement!., et elle ne me l'offiit pas!

cuATTiSABA, C'est d'une fierté!., d'une insolence!..

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