‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 218 sur 975 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

EMMERIC, HECTOR.

EMMERIC, retenant Hector qui remonte vers la porte. Non, te dis-je, tu resteras, lu ne les suivras pas.

HECTOR. Je veux les détromper...

EMMERIC. Et à quoi bon?.. Qu'est-ce que ça te fait?

HECTOR. Ça me fait que ton oncle est un client tre.sriche et très-moral, auprès de qui tu vas me faire du tort... et si cette épitre... si cette conquête que tu m'attribues me fait perdre sa clientèle...

EMMERIC. Sois donc tranquille !

HECTOR. Pourquoi enfin ne gardes-tu pas ton bonheur, toi, garçon, et me le donnes-tu à moi, homme marié, ou c'est tout comme... puisque je tâche en ce moment?..

EMMERIC Pourquoi?., pourquoi?., parce que l'idée seule que ma cousine aurait pu croire ou supposer...

HECTOR, avec force. Ce qui existe, ce qui est vrai!..

EMMERIC. Oui, sans doute... Mais quand je l'ai vue se troubler et pâlir... je n'ai plus su ce que je fai,?ais.

HECTOR. Tu l'aimes donc?

EMMERIC, vivement. Moi? quelle idée!.. Est-ce que je peux, est-ce que je dois y penser?

HECTOR. Et qui t'en empêche?

EMMERIC. Mon oncle est immensément riche!., et moi!..

HECTOR. A lui, la fortune... à toi, le talent... tout cela peut se marier ensemble...

EMMERIC. Tu no l'as donc pas entendu tout à l'heure? 11 déteste les arts et les artistes...

HECTOR. Sa fille les aime... elle les lui fera aimer...

EMMERIC. Jamais!

L"i\E CHAINE.

iiiccTOR. Elle le suiiplicra.

EMMERic. 11 sera inexorable.

iiECTon. Eh bien! elle se Iroiivcra mal, et tu sais que pour lui c'est un argiimentsans réplique...

EM.MERic. Qui ne nous avancera à rien; car si tu savais, si je pouvais, si j'osais te dire...

HECTOR. Il y a donc d'autres raisons?

EMMERIC. Oui... il y en a.

HECTOR. Eh bien! alors, à qui parleras-tu detcsaffaii)es, si ce n'est à ton ami et à ton avoué?

EMMERIC Tu dis vrai !.. Eh bien... mon ami... quand je quittai Bordeaux, il y a quatre ans, ma cou-iine en avait treize ou quatorze... ce n'était qu'un enl'aiit, (^l moi, déjà jeune homme, j'arrivais à l'ans plein d'ardeur et d'ambition, rovaul les succès, la gloire et la fortune. Je ne connaissais pas les obstacles sans nombre ipii arrêtent l'artiste à l'entrée de sa carrière... Ce talent dont on m'avait tiatté, ce feu créateur que je sentais en moi, comment leur prouver qu'il cxi^tail ? Va peintre n'a besoii; que d'unctoilc et d'un pinceau, et sans appui, sans protecteui', seul, dans sa mansarde, il compose le tableau qui, à la prochaine exposition, doit dire à tons les yeux ; «.4rrétcz-vous et regardez; il y a là du talent... du génie pent-ctre!.. » Combien son sort est préférable à celui du compositeur, du malheureux musicien, quij tenl avec ses inspirations, sent les mélodies qui le débordent sans pouvoir les faire arriver à vos oreilles. Pour se faire connaître, il ne peut, cimime le peintre, acheter la toile et le canevas qui lui sont nécessaires; il lui faut le misérable libretto (le poëme, comme ils l'appellent,) que chacun refuse à son inexpérience; il lui faut un théâtre, des chanteurs, un orchcsire, un public à qui il dise : a Ecoulez... » Et tout cela m'était refusé, aussi le découragement et le désespoir avaient promplenient succédé à mes folles illusions. Je rêvais la niisc;re, la honte, et peut-être... oui, oui! plutôt mourir que de retourner dans mon pays et dans ma famille, obscur et incoimu comme au jour du départ...

HECTOR. Et tu ne m'avais jamais parlé de cela...

EMMERIC. Les succès, on les dit volontiers! mais les mécomptes de l'amour-proprc, on les dérobe aux yeux de tous, on les garde... on les amasse là... dût-on en cire accablé!.. Un soir, j'étais dans un riche salon du faubourg Saint-Germain, où mon talent de pianiste m'avait fait avoir accès, et là, parmi les beautés que le mérite ou la mode plaçait au premier rang, s'offrit à moi une jeune femme que vingt rivaux, comtes ou marquis, entouraient de leurs soins assidus!., beauté fîcrc et dédaigneuse à qui l'orgueil allait bien, car clic semblait née. pour commander! Aussi tous ces jeunes élcganl.s, tous ces grands seigneurs, prosternés devant l'idole du jour, mendiaient un regard qu'elle ne leur accordait pas!,. Mon air soucieux et triste la frappa sans doute, ou sa générosité lui fit deviner qu'il y avait là un malheureux à secourir, car elle traversa le salon et vint s'asseoir à côté dem(.i, qui Iressaillis! Je ne l'avais pas contemplée encore dans toute sa beauté... je n'avais pas osé!..

iitXTûR. Et elle était là, assise aupri'S de toi !.. Étaislu heureux!

EMMERIC. Elle n'avait pas encore parlé que déjà son regard m'c>«<ait dit : « Qu'avez-vous? » Aussi, et quelques v''.,.tants spr-j^, maigre moi, et sms le vouloir, je lui rfvais eoniie mes peines et mon désespoir... Elle m'ccoulait en souriant... de ce sourire des anges qui promet secours et protection, et j'avais à peine fmi q'i'elle appelait de son éventail un de ceux qui.

riU'Ii'.iU d'avuil, et lient des plus assidus auprès d'elle...

HECTOR. Un duc, un marquis?

EMMERIC. Non, vraiment!

nECTou. Le ministre de l'intérieur?..

EMMERIC. Ce n'élaitqu'un homme de lettres qui avait su par sa plume se créer une indépendance qu'on lui reprochait! Du reste, et dans ce sièclcoùtout le monde a du génie, il n'en avait pas apparence, à peine de l'esprit, mais du bonheur, et le hasard depuis vingt ans l'avait fait réussir; c'était tout ce qu'il me fallait. « Monsieur, lui dit ma protectrice, vous me parliez tout à l'heure avec beaucoup de galanterie de votre dévouement, je vous offre un moyen de me le prouver. Voici un jeune compositeur que vous ne connaissez pas... moi, je le connais, vous lui donnerez un opéra où vous songerez, non à vous, mais à lui... car il lui faut un succès, n Le lendemain j'avais un iiocmc, et quelques mois après un nom, de la gloire, de la fortune, et un bel avenir...

HECTOR. C'est admirable! j'aurais adoré une femme pareille !

EMMERIC. Eh! qui te dit que déjà il n'en était pas ainsi? Je n'avais plus qu'une pensée : me trouver sur ses pas, la suivre dans les concerts, dans les bals où, caché dans la foule, je m'enivrais du plaisir de la voir I On dit que l'amour s'augmeule dans la retraite et dans la solitude... Ah! qu'il est plus puissant dans le monde et dans ses brillantes réunions, à l'éclat des lustres et des parures, dans ces salons étinc.elants où celle que vous aimez vous paraît plus belle encore des hommages qui l'entonreut, où toutes les passions s'irritent par les obstacles et la contrainte, où une soirée entière se passe dans l'attente ou l'échange d'un coup d'oeil. .. Que te dirais-je, enfin?.. Cette noble personne si fiére de son rang et de sa renommée, cette femme jeune et belle, adorée ou enviée de tous, fut enfin touchée de ma reconnaissance, de mon amour, de quelque gloire peut-être qui était son ouvrage!..

HECTOR. Et tu ne te regardes pas comme le plus heureux des hommes?

EMMERIC. Si, mon ami...

HECTOR. Je donnerais pour ce bonheur-là mon étude et tous mes clients, et je conçois que maintenant tu n'aies plus aucun désir à former!

EMMERIC. Non, sans doute! mai.s ce délire, cette fièvre une foiscalmée, quelques lueurs déraison glissent et passent devant vos yeux éblouis... Cette position si délicieuse, si cnivranli', vous apparaît peu à peu telle qu'elle est, une position fausse, terrible, dangereuse! Vivre dans yne dissimulation et un mensonge continuels, veiller sans <?esse sur ses démarches, ses discours, ses regards, n'oser avouer à personne son bonheur ou ses peines, porter le trouble dans un ménage, tromper un galant homme qui vous tend la main, qui souvent même vous accable de son amitié, voilà votre existence de chaque jour... Et si, dans un raomentde dépit, de honte, de remords, on se sent le courage d'abdiquer un bonheur qui vous rend si malheureux, si on se surprend à désirer une vie moins pleine d'émotions... qui vous offre le calme et le repos, premiers besoins de l'artiste; si, enfin, vos rêves vous montrent dans le lointain un intérieur paisible... un ménage... une famille... on se dit aussitôt que le devoir, la reconnaissance, vous défendent de pareilles idées; qu'un homme d'honneur se doit tout entier à celle qui lui a tout sacrifié... Alors seulement on s'aperçoit qu'on n'est plus maître de son avenir. .. et, quelque séduisants

UiNE CHAINE.

que soicnl los liens qui vous rcticimciil ou vous cnlacen!, des chaînes d(.' fleurs sont toujours deseliaiiics!

HECTOR. Tu as donc des reproches à lui faire?

EMMERic. Aucun, par malheur!.. Bonne, aimable el dévouée... elle braverait tout pour moi.

HF.CTOR. Il faut cependant qu'elle ait des torts?

E.MMEiiic. C'est moi qui les ai tousl et un entre autres... le plus grand... le plus terrible... dont à coup sûr elle n'est pas coupable, et contre lequel on ne peut rien... c'est que... malgré moi... je sens là que...

HECTOR. Que tu ne l'aimes pas!..

EMMERIC, vivement. Ce n'est pas là ce que je veux dire... Jelachéris, je l'estime!., jel'honore, je voudrais qu'il se trouvât quelque bonne occasion de nie faire tuer pour elle, parce qu'alors nous serions quittes...

HECTOR. Alors, c'est que lu ne l'aimes pas.

EMMERic, vivement. iJu tout!.. Je l'aime moins, ou plutôt je l'aime autrement depuis que, par malheur, il y a un an... nne autre que j'ai revue, que j'ai retrouvée...

HECTOR. Ta cousine?

EMMERIC. Eh bien! oui... L'année dernière... ces quinze jours passés k Bordeaux... quand celle que j'avais laissée enfant s'est offerte à moi, parée de tous les charmes de la jeunesse; quand j'ai pu admirer cette candeur, ce caractère si pur, ce cœur si naïf où je lisais ainsi qu'en ses yeux, tout en elle semblait me dire que son affection était restée la même!,, qu'autrefois comme à présent, comme toujours... elle voyait en moi son frère, son ami, son mari... {Avec amour.) Moi, son mari!.. {Avec désespoir.) Et ces liens que je ne peux briser!..

HECTOR. Tu ne le peux !

EMMERIC Eh! non... c;ir je ne suis ni un traître, ni un ingrat. Je lui dois tout, je ne serais rien sans elle. Et, pour prix de ses bienfaits et do son amour,., je l'abandonnerais lâchement!., oui, lâchement... car des dangers la menacent... De quelque prudence que je me sois entouré, la haine et l'envie sont près de s'éveiller, des bruits commencent à courir, des soupçons circulent, des railleries sont parvenues jusqu'à son mari el l'ont mis en défiance... Une rupture lui dirait tout... car, dans sa douleur, dans son désespoir, elle ne ménagerait rien... Et sa réputation, sa fortune, ses jours... j'aurais tout compromis... Non... non... mon sort est fixé. ..je ne puis le changer, et ne fût-ce que par chàliment, par expiation... je resterai, bon gré, mal gré, éternellement lié à cette chaîne que j'ai ambitionnée, et que d'autres m'envient peut-être!..

HECTOR. .Mais si, cependant, il se trouvait quelques moyens...

E.MMERic, avec impatience. Lesquels? c'est impossible. {A OUivier qui entre.) Qu'est-ce ? Qu'y a-t-il?

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