‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 269 sur 975 · SCÈNE PREMIÈRE, LORD ALBERT, puis M. CROSBY · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE, LORD ALBERT, puis M. CROSBY

LORD ALBERT, entrant par le fond , et partant à la cantonade. Je m'en doutais!., il est de Inip bdiiiie heure' ^Entrant sur le théâtre.) Mi-.s Hélène doit dormir encore! surtout, étant rentrée hier aussi tard... j'attendrai! [Regardan! ir la porte du fond.) Ces jardins, dont elle-iuênie prend soin, sont délicieux , et pendant que je suis encore seul... (H fait quelques pas vers le jardin, et s'arrête en voyant M. Crosby paraître à la porte de gauche.) Quand je dis seul... quel est donc ce visiteur si matinal?., eh ! monsieur Crosby... notre marcliaiul de tableaux...

CROSBY. Oui, Milord, parti de Londres il y a vingt minutes, j'ai reconnu votre landau ([ui m'a dépassé .. j'allais au château de Dumbar, voisin de celte campagne.

LORD ALBERT. VoUS, Ct pOUrqiloi ?

CROSBV. Le minisire me fait prier d'estimer sa magnifique galerie de tableaux...

LORD ALBERT. Ah! bah!., est-ce qu'il voudrait la vendre ?

CROSBY. Vous devez en savoir quelque chose.

LORD ALBERT. Nou Vraiment!

CROSBY. On dit cependant partout que votre seigneurie doit épouser la fille du ministre, lady Arabelle Dumbar... ce qui n'est peut-être qu'un bruit de journaux!

LORD ALBERT. Nou pas! loi'd Duiubar a été mon tuteur, mon second père! insouciant, prodigue et même dissipateur pour son compte, il a beaucoup d'ordre pour lesaiilres... il a rétabli ma fortune (lui était des

plus embrouillées; il a fait plus. C'est à son influence à la Chambre que je dois mes premiers succès ; ses amis sont devenus les mirns! enfin II m'a créé' une position politique, et comme mon mariage avec sa fille est devenu le plus ardent de ses vœux...

ciiosBY. .Je vous en fais compliment, Milord... la plus jolie femme de Londres et la plus à la mode!

LORD ALBERT, souriout. Ouj pendant l'ambassade de son père, elle a passé deux ans à Paris, dans un pensionnat du grand monde, école de futilités... rassurez-vous... des jeunes filles étourdies deviennent chez nous des femmes raisonnables. D'ailleurs... j'ai donné ma parole... c'est un engageineiit d'honneur!.. Mais puisque vous vous rendiez au château de Dumbar, comment êtes-vous ici, chez miss Hélène?..

CROSBY. Elle ne m'attendait que tantôt... mais j'ai aperçu votre seigneurie... que je ne peux jamais rencontrer à son hôtel... c'est tout simple... les hommes politiques sont si affairés...

LORD ALBERT. Qu'ils n'ont pas le temps de s'occuper de leurs afïaires... Que me vouliez-vous ?

CROSBY. Régler nos comptes...

LORD ALBERT. C'cst inutilc*. j'ai confiance en vous.

CROSBY. Je le sais bien...

Air : Ces postillons sont d'tine maladresse.

C'est à votre or, c'est à votre obbgeancc Que j'aurai dit mon sort et mon état, Et s'il fallait dan? ma reconnaissance Pour vous, Milord...

LORD ALBERT, l'interrompant.

Vous n'êtes pas ingrat.

Oui, je le sais, vous n'eHes pas inïrat. De jilus, chacun vous cite sur la place Comme un marchand riche, honnête et loyal.

LA PROTÉGÉE SANS LE SAVOIR

CROSBV.

Et pas plus fier. . aussi partout je passe Pour uu original! (bis).

Mais c'ost égal, il faut que vous connaissiez Temploi des fomisque vous m'avez confiés, et voici. {Lui donnant un papier.) Vous examiiicrez à loisir la liste des tableaux que j'ai coiiniiandés et payés à miss Hélène, il y en a eu celte année pour mille guiriées...

LORD ALBERT. Quo cclal VOUS n'ètcs pas assez généreux... cela vaut deux fois plus!

ctiOSBY. Comme Milord voudra... je dois lui annoncer pourtant une bonne nouvelle, c'est que pour la preiTiière fois quelques acquéreurs se sont présentés...

LOKD ALBERT, vivifTiient. Vous aviez exposé ces tableaux...

CRosBV. Oui, Milord, dans ma boutique.

LORD ALBERT. Je VOUS le défcuds !

CROSBY. Mais... Milord...

LORD ALBERT, s'assetjant prèn de la table, à gauche des spectateurs. Je ne le veux pas!

CROSUY. Et pourquelles raisons?.. (S' inclinant. }Pi\r don, Milord!.. depuis trois ans je ne nie suis pas permis la moindre question à ce sujet... mais maintenant, Milord, que vous connaissez nion zèle, ma discrétion et mon dévouement... il me semble que vous pourriez sans crainte...

LORD ALBERT, sourioiit. Tout VOUS dire... vous avez raison ! Eh bien ! il y a près de trois ans, de l'appartement qnej'occupais dans mon liôtcl... on découvrait quelques belles habitations et beaucoup de mansardes. — Je me préi>arais alors aux travaux parlementaires; et forcé, pendant le jour, d'aller dans le monde, j'étudiais la nuit. — Mais j'avais beau prolonger mes veilles, au moment où j'éteignais ma lamne, j'en apercevais toujours une, plus tardive encore que la mienne. C'était bien loin en face de moi, à l'extrémité de la rue, à la fenêtre, sans rideau, d'ini misérable grenier occupé, sans doute, par quelque artisan. Un .soir, que je revenais de l'Opéra, j'eus l.i curiosité de regarder avec ma lorgnette, et j'aperçus, près du lit d'une femme malade et mourante, une jeune fille de douze à treize ans, qui travaillait.

CROSBY. En vérité!

LORD ALBERT, tuujows ossis. Le lendemain, étourdiment, brutalement, comme nous autres gens riches qui croyons qu'une poignée d'or dispense de tout... j'envoyai un domestique porter queliiues secours. On répondit qu'on n'avait besoin de rien. — Je compris ma faute; mais, humilié et non découragé, je fis prendre des informations. — On ne connaissait pas ces femmes, on savait seulement qu'elles étaient à Londres pour un procès qu'elles venaient de perdre, cl qu'elles étaient Françaises. Celte fois, je me pré- .seiitai moi-même, à litre de voisin. La mère m'accueillit avec un sourire gracieux et digne; mais Us iilfresqueje hasardais en tremblant furent de nouveau repoussées; on n£ recevait rien d'un jeune homme, d'un lord, d'un Anglais!

CROSBV. Ah! cette fois elle avait tort!

LORD ALBERT, Se Icvunt, auec chaleur. C'est possible, mais c'('tait bien ! Je me contentai alors, et sans qu'un sût qu'il venait de ma part , d'envoyer à la pauvre malade sir Jakson, mon médecin, qui se trouva, coiume par hasard, nu des locataires de sa maison. Helas ! tous les soins furent inutiles, son heure était venue... Elle mourut en bénissant sa fille et en lui disant • jure-moi de ne jamais rien devoir qu'à loiméme et à ton travail? — Le lendemain, et pendant

toute la nuit, la lampe reparut à la fenêtre do (a mansarde! Et la jeune fille, tenant d'une main un crayon, et de l'autre essuyant une larme, pensait à sa mère et lui obéissait ! [A Crosby, qui porte la main à ses yeux.) Ah! vous aussi, vous pleurez?

CRosBv. Je ne dis pas non !

LORD ALBERT. Compreucz-vous mainlenant'pourqnoi je vous ai dit alors : Crosby, il faut aller acheter tons les dessins que fera cet enfant, les lui acheter cher... très-cher, sans que ni elle, ni personne au monde, connaisse jamais celui qui vous envoie?

CROSBY. Je comprends.

LORD ALBERT. Encouragée par ses premiers succès, par le gain qu'elle retirait de son travail, elle redoubla d'ardeur, et, depuis trois ans, vous l'avez vue s'oceupanl sans relâche, ne sortant jamais, ne recevant personne, excepté les amis que sa mère avait reçus, le docteur Jakson, quand il habitait Londres, et moi, qu'elle consultait sur ses économies et sur l'emploi de ses fonds. Sun existence une fois assurée, elle a songé, par mes conseils, à se donner l'aisance et le confortable. — Dans une des rares promenades, qu'elle se permettait à peine le dimanche, cette retraite, cette campagne située aux portes de Londres, lui avait paru délicieuse... {Souriant.) Le hasard a fait encore que cette habitation, en bon air... ces jardins élégants et coquets, fussent à vendre presque pour rien, elle les a achetés; et dans cette solitude, sans inquiétude du pré.senl, sans crainte de l'avenir, indépendante et joyeuse, elle travaille avec un plaisir et une confiance que rien ne doit détruire! Voilà pourquoi je ne veux pas que ces tableaux, par vous payés si chers, soient revendus à d'autres.

Air de Ténicrs.

Que le hasard porte à sa connaisnance Un seul ouvrage à vil prix raclieté.

C'est exciter soudain sa défiauce.

C'est truuljler sa sécurité.

De sa fortune, à ses yeux légitime, Un mot pourrait soudain la débrouiller; Quand elle dort, et uaive et sans crime C'en serait uu que d'oser l'éveitlor.

CROSBY. Ah! je puis dire, Milord, que parmi nos jeunes seigneurs, il y en aurait peu capables d'un Irait pareil.

LORD ALBERT. Et pourquoj douc? Si vous saviez combien l'amitié naïve de cette jeune fille me paie et au delà de ce hien-èlre qu'elle me doit; ce (|u'elle ignorera toujours... A peine si une fois ou deux par semaine mes travaux et mes occupations me permettent de lui faire, comme aujourd'hui, une visite de quelques instants, jamais exigée, toujours attendue et reçue avec reconnaissance; mais aussi, quand je peux m'échapper de Londres et de la chambre des Communes, avec quel plaisir je viens oublier, près d'elle, les questions parlementaires et les discussions de la tribune! C'est elle qui me console de mes désappointements d'ambition un d'amour-propre, de mes échecs politiques... car elle ne ressemble pas à toutes nos ladys ignorantes et futiles qui ne savent parler que de bals et de toilettes; elle a du jugement, de l'esprit, de l'instruction On étudie dans la solitude, elle n'avait que cela à faire... c'est moi qui dirigeais ses lectures, et, en revanche, parce (pi'elle est fière et ne veut rien me devoir, elle me donne quelques leçons de dessin et de peinture... dont je profile peu; j'en suis toujours aux premiers éléments. {Souriant.) iN'impurte, cela ne m'ennuie pas !

LA PROTÉGÉE SANS LÉ SAVOIR

CBOSDY. Et oserai-je demander à Milord quels sont ses projets sur celte jeune tille?

LORD ALBERT. Dcs projcts... moi !.. Vous me faites là une question à laquelle je n'ai jamais pensé ! Hélène a maiiitoiiant une fortune indépendante... et n'a besoin de personne; clic suivra sa volonté et son goût; tout ce que je désire, c'est qu'elle me continue son nmilié. M;iis pourquoi, monsieur Crosby, une pareille demande? ^

CROSHY. Pourquoi?. . Est-ce que votre seigneurie n'a pas vu hier soir miss Hélène?..

LORD ALBERT, ovec humew. Et si, vraiment !

CROSBY. Depuis longtemps, je parlais devant elle du dernier opéra, de ses magniliceiices, et cette jeune fille, qui ne sort jamais el qui n'a encore rien vu de pareil...

LORD ALBERT. A dcslré y assister, je le sais. -

cnosBV. Je lui ai propose alors, pour l'accompagner, mislress Sarali, ma sœur, qui a été enchaulée; c'est moi qui conduisais ces dames; et quand j'ai aperçu miss Hélène... avec celle robe de gaze... celte couronne de fleurs; enfin, il m'est venu une idée toute naturelle... parce que, après tout, moi qui vends des tableaux et elle qui en fait... cela peut aller ensemble!

LORD ALBERT, ovec éiixotion. Eh ! mais en elfet!..

CROSBv, avec embarras. Et si Milurd, qui est comme son tuteur... ne désapprouve pas mon idée... et daigne lui en parl(T...

AiB de GiseUe.

Je doute fort que ma demande plaise :

La |irésc'iiter, moi-mùmu, esl délicat ; Et c'est surtout (luaiid la cause est mauvaise Qu'il faut, flil-on, piendic un bon avocat. Veuillez, Milord, d'une cliancc nouvelle En ma laveur essayer le hasard. Je l'aime mieu.v!.. je m'en vais!..

{On entend sonner dans la chambre à droile.)

LORD ALBERT

Mais c'est elle !

CKOSBV.

Raison de plus, je reviendrai plus tard.

ENSEMBLE

LORD ALBERT

Eh mais, Monsieur, c'est ne vous en déplaise, Me charger là d'un emploi délicat :

Je ne crois pas la cause si mauvaise Et vous seriez un meilleur avocat.

CROSBÏ.

Je doute fort que ma demande plaise :

La présenter, moi-même, est délicat.

Et c'est surtout quand la cause esl mauvaise, Qu'il faut, dit-on, prendre un bon avocat. {Crosby sort par la porte à gauche du spectateur.)

Page 1