‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 270 sur 975 · SCENE n · texte numérisé non relu

SCENE n

LORD ALBERT, HÉLÈNE, mirant par la porte à droite.

HÉLÈNE, en dehors. Comment... vous ne me dites rien, mais c'est très-mal!.. {Entrant.) Vous ici, Milord... et l'on vient seulement de m'en prévenir...

LORD ALBERT. J'avais délciidu qu'on vous éveillât.

HÉLÈNE. Et vous m'attendiez depuis longtemps peutêtre! Ah! que je suis fâchée !..

LORD ALBERT. POUT moi !

HÉLÈNE. Et pour moi aussi ! c'est une demi-heure que j'ai perdue et que vous me devez; vos visites sont si rares...

LORD ALBERT. Jc n'ctais pas seul... je causais avec M. Crosby.

HÉLÈNE, vivement. Que j'avais prié de venir... mais pas si tôt!

LOBD ALBERT, de mcme. Cela vous contrarie?

HÉLÈNE, avec franchise. Mais oui... dans ce moment! plus tard, je ne dis pas!

LORD ALBERT. Rassurez-vous ! Il est au château de Dunihar... une eslimatioii di,' tableaux... il en a pour longicmps.

HELENE, d'un air reconnaissant. Ce bon M. Crosby ! il esl bien aimable, car j'.avais tant de choses à vous dire... à vous raconter sur cette soirée d'hier à l'Opéra...

LORD ALBERT. Ah! VOUS VOUliCZ...

HÉLÈNE. Vous l'avez deviné, j'en suis sûre, et c'est pour cela que vous venez!., jc vous en remercie.

LORD ALBERT, aveciin pcu d'cmbarros. Mais oui... pour cela, et pour prendre ma leçon!

HÉLÈNE. Cela n'empêchera pas, et en effet, il y a si longtemps que nous n'avons étudié.

LORD ALBERT, souriant. C'est vrai!..

Hici.ÈNE, allant prendre un carton quelle place sur une taille, à gauche du spectateur. Aussi vous restez toujours au même point, vous ne me ferez pas honneur.

LOBD ALBERT, de mènw. Je le crains!

HÉLÈNE, disposant tout ce qu'il faut pour dessiner. A qui la faute? Vous ne venez jamais : ce n'est pas ainsi ipi'on apprend. Voilà cette tète de Pénélope ; combien y a-l-il de temps qu'elle est commencée... je vous le deniaiide!

LOBD ALBERT, ovcc bonhomip. Allons, Hélène, ne me grondez pas. Nous ferons aujourd'hui une bonne séance.

HÉLÈNE. Dieu le veuille!

LORD ALBERT, s'asscijant près de la table sur une chaise basse, mettant le carton sur ses genoux et se disposant ainsi à dessiner pendant qu'Hélène, restée debout près de lui, taille'son crayon. Mais vous me parliez de l'Opéra... Savez-vous que vous y avez obtenu hier... un grand succès.

HÉi.ENK, taillant le crayon. Moi!., comment cela?

LORi) ALBERT, le corton sur ses genoux, et se tournant vers Hélène. Succès d'autant plus flatteur, qu'on ne vous connaissait pas, que vous étiez dans une loge fort modeste, avec M. Crosby et sa sœur, et vous avez produit un effet à rendre folles toutes nos ladys.

HÉLÈNE, taillant toujours le crayon. .Milord veut se moquer de moi.

LOBD ALBERT, de même. Je vous dis la vérité. Et vous avez dij être bien heureuse.

HÉLÈNE. Heureuse... non; étonnée, oui. (Lui donnant le crayon qu'elle vient de tailler.) Tenez, Milord; c'était pour moi un coup d'œil si singulier, si nouveau ! Quoique la sœur de M. Crosby m'eût beaucoup parlé de ce spectacle, de cette pompe, de ces toilettes éblouissantes, j'étais loin de m'en faire une idée; et tout cela, je vous l'avouerai, a produit d'abord sur moi une impression... triste.

LORD ALBERT , posant k' curton sur la table et se levant. En vérité!

HÉLÈNE. Se dire qu'au milieu de cette foule immense et compacte on est comme seule, comme étrangère... qu'on n'a pas un ami... [Vivement.) Si!., je me trompais... etquandje vous ai aperçu... à l'avant-scèiie... dans cette loge que M. Crosby m'a dit être la loge de la cour... oh! je n'ai plus été seule... tout m'a paru

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LA PROTEGEE SANS LE SAVOIR

Ijii'n mieux... et cependant quanfl vous m'avez vue et faliiée si respeclueusement , j'ai été si troubliie... je me sui.-^ sentie rougir... je ne sais pourquoi... car c'était tout naturel.

LOHD ALBERT. D'autaut plus qiie je n'étais pas seul à vous admirer, et que dans ce moment tous les yeux et tonles les lorgnettes étaient dirigés de votre côté... vous avez dû vous en apercevoir!..

iiKLKNE, naïvement. Non ! je n'ai rien vu ! je regardais à l'avant-scéne !.. un instant par exemple , où j'ai eu peur, mais graud'peur!.. c'est à la fin du s|)eclacle, quand nous avons voulu sorlir de notre loge... il y avait là... une foule... tous jeunes gens... qui uiius entouraient. Mistress Crosby, effrayée comme moi , avait saisi vivement le bras de son frère qu'elle ne quittait pas... et je me trouvais comme seule et aliandonnée, quand je vous ai aperçu, Milord... Ah! (jue j'étais heureuse! -J'ai couru à vous, me disant ; Je suis sauvée! En effet, dés que j'ai eu pris votre bras, comme toute cette foule s'est écartée avec resl>ect, et nous a fait passage! Et moi j'étais flère, et le cœur me battait de joie de me sentir protégée par vous !

LORD ALBERT. Honncur que chacun m'enviait , je le lisais avec orgueil dans tous les yeux; surtout ilans eux d'un jeune fat, lord Primerose ïressillyan, qui nous a suivis...

HÉLÈ.NE. Je n'ai pas remarqué. Et eo bas , sous le vestibule, quel était ce gmuiie déjeunes femmes si élégantes, devant qui nous avons passé"? Vous m'avez entraînée si vile, qu'à |ieiue ai-je eu le temps de les voir !.. j'ai entendu sculemeii'...

LORD ALBERT, vicemeut. Quoi donc? qu'avez- vous entendu?..

HÉLÈNE. Qu'elles .'•e disaient à demi-voix en me regardant : C'est elle! Elles me connaissent donc, comment cela? Et il y avait dans leurs figures je ne sais ([uoi de hautain et de dédaigneux... sans doute parce qu'elles sont des ladys, des grandes dames, et que je ne suis qu'une pauvre artiste. ..«(Foi/a;!; le rjestc iF Albert.) Cela ne me fait rien , je vous le jure... je n'aurais pas troqué leur sort contre le mien, surtout hier... Oh! non certainement! être là... à votre bras... comme votre sœur... comme.. [S'interrom- /jan(.)Ehbien!et votre leçon, Milord, et votre leçon?..

LORD ALBERT. C'cst Vrai !.. je n'y pensais plus ! (// se ra.isie(l près de la table , reprend le carton sur ses genoux, et commence à dessiner. Hélène , debout près de lui et appw/éc sur sa chaise, le regarde travailler, tout en continuant de causer.)

HELENE. Je vous avoucrai , cependant , que j'ai clé enchantée quand nous avons été hors de la foule !

LORD ALBERT. Quand VOUS avcz respire le grand air...

HÉLÈNE, avec gaieté cl émotion. Et comme vous avez été bon pour moi! combien je vous ai donné d'embarras' ce M. Crosby que nous avions perdu! et vous m'avez fait mouler dans votre voiture... et vous qui alliez au bal de la cour, vous vous êtes dérangé pour me reconduire jusqu'ici, au milieu de la nuit , à un mille de Londres!

LORD ALBERT, dessinant toujours. C'était tout naturel!., je ne pouvais pas vous laisser seule à une pareille lieure !..

HÉLÈNE. Et pendant la route que de soins vous avez pris de moi! que d'attentions!.. Vous aviez peur que je n'eusse froid !

LORD ALBiciiT, lie même et sans la regarder. Pariileu... en riibe de caze et les bi'as nus!..

HÉLÈNE. Et vous m'avcz enveloppée de votre manteau... Ah ! je n'oublie rien , Milord , je vous le jure, et vraiment... j'étais honteuse de tant de bontés... je me le disais encore hier en m'endtîrmant... {Regardant le dessin de lord Albert.) Eh bien!., qu'est-ce que vous faites donc?., voilà un nez de travers... - LORD ALBERT. C'cst votrc fautc... je vous écoutais !

HELENE. Mauvaise excuse... car bien souvent même ipi uui^je ne dis rien... {S'iiiterrompant.) Xo'ûii l'œil maintenant qui n'est pas sur la même ligne que l'autre!..

LORD ALBERT. Pour ccla, VOUS VOUS trompcz!

HÉLÈNE , prenant une chaise et s'asseyant près de lord Albert. Comment, je me trompe! [Elle prend le crayon et mesure.) Voyez plutôt...

LORD ALBERT. C'cst ma foi viai !..

HÉLÈNE, d'un air de triomphe. Ah! — Attendez... attendez que je répare cela. {/iM« donne quelques coups de crayons). Car elle aurait louché horriblement cette dame...

LORD ALBERT, Souriant. Et il ne doit y avoir rien de louche dans Pénélope !

HÉLÈNE, lui rendant le crayon. Continuez maintenant cl tàcliLZ que les contours soient mieux accusés et plus fermes. [Guidant sa main.) On dirait que votre main trendjle...

LORD ALBEiiT. Mais, c'cst qu'aussi vous me grondez toujours.

HÉLÈNE, sûîH'/anf. Mais c'est qu'en vérité, Milord, je suis fâchée de vous le dire, vous n'avez pas du tout de dispositions... et à votre place, j'y renoncerais.

LORD ALBERT, vivcment. Non pas.

HÉLÈNE, souriant. Vous y mettez du moins une obstination et une patience dignes d'ini meilleur sort...

LORD ALBERT. C'cst alusi qu'ou arrive !

.\iB du Partage de la richesse.

Telle L'iait l'épouse accom|ilic

Dont je retrace les contours,

Broilaiit uue tapisserie

Ou'clte recommençait toujours.

Volontiers, suivant son exemple.

Content d'être ici, je vomirais

Que, pour moi, quand je vous contemple,

La leçon ne finit Jamais!

HÉLÈNE, le menaçant du doigt. Milord, .Milord... Vous espérez en vain me désarmer par des llatteries... V(jilà un trait qui n'est pas correct... [Lui frappant sur les doigts avec un autre porte-crayon qu'elle tient.) pas ainsi, Milord, pas ainsi!..

LORD ALBERT, SB frottant la main qu'ellt vient de frapper. Eh mais, mon professeur... c'est plus que gronder...

HÉLÈNE. Ah dame! je veux qu'ou m'écoute... et vous alliez toujours dans le même sens...

LORD ALBERT. C'est-à-dire de travers. .

HÉLÈNE. Ce n'est pas ainsi qu'on.fait des progrès... voilà un dessin que M. Crosby n'achètera certainement pas...

LORD ALBERT, posont SOU cvayon, se levant. Crosby !.. ail! mon Dieu !..

HELENE. Qu'est-ce donc?

LORD ALBERT. 11 m'avait chargé pour vous d'une mission... que depuis une demi-heure, j'avais totalement oubliée.

HELENE. Et laquelle?..

LORD ALBERT. 11 ui'a prié, miss Hélène... de parler pour lui... il veut... il di'sire viais épnnseï'!

HÉLÈNE. M'épou-^cr'.. moi!., ah! ni'in liieu!

LA PROTÉGÉE SANS LE SAVOIR

DÊi ÉSB Je voi;s avouerni, cependant, que j'ai été enchantée lorsque nous aTo:is élé hors de la foule. — Scène 2.

LORD ALBERT. Qu"aVC7.-V0US?

iiélem;. Je lie sais... si c'est ce niio vous venez de m'aiinoncer... ou la niaiiière si liiiisi|iie iloiit vous me l'avez dit... mais j'ai éia"ouvé la, curame un coup douloureux... et pénible!., et j'ai torl après tout... car M. Crosby est un honnête homme... un cvceilont liùinmc...

LORD .aBERT, avcc émotion . Vous trouvez!..

iiKLiiNK. Sa sœur, mistress Sarah, i|ui compose tonte sa ramille, est fort bien... du moins, elle m'a semblé telle... et malgré cela, j'aimerais mieux ne pas me marier et resier toujours comme je suis!

LORD ALBERT. Est-il pOSSibIc!..

iiÉLÉiNE. Mon sort est si heureux! c'est une si belle carrière que celle d'artiste! être indépendant, n'avoir besoin de personne, ne devoir qu'à soi-même ,som existence; et, dans cet art qui vous charme, trouver à la fois son bien-èlre et son plaisir, je ne connais pas de position plus désirable! aussi, bien souvent, Milord, en pensant à vous, aux ennuis et aux obligations de votre t'oriune, de votre wxw^ et de voire naissanci-, je

vous plains. . . { Vivement.) Oui , il y a des motnents on je me surprends à désirer que vous ne soyez comme moi... qu'un peintre... un arli>te .. {S'arrêta»! et montra'it en souriant le dessin de l'énélope.) Ce qui, par malheur, n'est guère proballe !

LORD ALiiERT. Vu uioii pcu de dispositions!.,

HELENE. C'est ce que je voulais dire...

LORD ALBERT. .Mais quc répondrai-je à M. Crosby?

HÉLÈNE. Ce qu'il vous plaira !.. pourvu qu'il ne m'en veuille pas, et qu'il me conserve son amitié... J'ai si peu d'amis, que je tiens à les garder, et je ne vous ai pasparlé d'une bonne fortune qui m'arriveaujourd'hui.

LORD ALIIERT. Non, vraiment.

HELENE. C'est Juste !.. depuis que vous êtes ici, nous avons été si occupés! Vous savez bien... cela ne vous ennuiera pas? mon vieux maitre de dessin, dont je vous ai parlé tant de fois...

LORD MVEixT , gaiement. Ah! M. Durochcr! ami de votre père, élève de Gros et de Guéri n, ipii vous a donné luilrefois cn'France les premières leçons.

ULLE.NE. Eh bien! il est ici... en Angleterre!

LA PROTÉGÉE SANS LE SAVOIR

LORD ALBEKT. Vraiment?

HÉi.È.NE. Hier, cil allant à l'Opéra, vn embarras de voitures arrêta la nôtre... et j'aperçois à deux pas de nous... c'était lui...

LORD ALBERT, rcijardanl la pendule. Ah ! mon Dieu!

HELENE. Qu'aVCZ-YOUS doHC?

LORD ALBERT. Couime Ics tieures sont rapides... ici, du moins; et raa séance du Parlement!., une propos tion de lord Uumbai" que je dois soutenir...

HÉLÈNE. Quel dommage ! mon vieu.v profesîcur à qui j'avais donné mon adresse... doit venir ce matin, il n'y manquera pas, j'en suis sûre ! vous l'auriiz vu !

LORD ALBERT. Impossible de l'attendre... adieu!

HÉLÈNE. Déjà!., qui sait maintenant quand vuns reviendrez... (D'un air suppliant.) quand doue?..

LORD ALBERT. Lc plus lôt quB je pourrai.

uÉi.ENE. N'importe, dites-moi le jour... quand on le sait... cela fait prendre patience... Et quand il approche... on est heureuse dés la veille...

LORD .KLBERT, lui prenant la main avec reconnaissance. Hélène !..

DUROCHER, en deliors. Ce doit être ici...

HÉLÈNE, regardant vers le fund. C'est lui ! {Coufanl au-devant de M, Durocher.) Mon maître!. > nioit père!..

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