SCÈNE PREMIÈRE
BKRNARDET, OSCAR.
oscAB, à la cantona(li\ Le déjeunera deux heures!
BEKN.KRDET. Lc fliaiiipagiie ù la glace, ainsi que le honiat;d, pour qu'il se maintienne bien frais!.. Je tiens à ce que leluilà soit bon... j'en réponds!
OSCAR. Et vous vous y connaissez, docteur!
UKHNARDET. Je l'ai choisi moi- même chez madame Clievel, avec qui nous autres médecins nous sommes tous liés par goût et par reconnaissance... C'est un établissement si utile que le sien !.. toutes les boimes maladies sortent de là.
OSCAR. Et vous avez eu la complaisance, monsieur Bernardel, de commander vous-même le déjeuner...
uERNAiiDET. C'est un service que je rends souvent à des amis... Tous les bous morceaux sont chaque malin accaparés par moi... et à tous ceux qui arrivent aprés-on répond : « C'est retenu par le docteur Bemardet, c'est réservé pour le docteur Beniardet! » et toujours le docteur Bernardet... c'est comme si je donnais mon nom et ma carte à ces étrangers qui se disent entre eux : « Diable ! c'est doue un illustre! c'est donc un homme bien riche... » Et à Pari.s, \oyez-vous, règle générale, il n'y a que les gens riches qui fassent forlune.
OSCAR. C'est pour cela que j'ai bon espoir.
BERNARDKT. Je crois bien ! vous avez déjà un joli patrimoine... c'est là un mérite qu'on ne peut pas vous contester.
osc.\Ri Et que je partage volontiers avec mes amis! les chevaux, les loges au spectacle, les dîners au Rocher de Cancale... c'est toujours moi qui paye, c'est mon bonheur!
UERNARDET. Chacuii Son gcnrc!.. vous avez pris celui-là, mon gaillard, et ce n'est |ias maladroit... ça vousdonne une prééminence, une supériorité qui fait qu'on s'habitue peu à lieu à vous regarder connue le point central, la clé de voùle
LA CAMARADERIK.
cl iiro-i(|iii' Ir |ir. si'lfiiit. Aujourd'hui, par exemple;, on a à délihi'HT sur un' impor'unti; afi;iiie... c'est chez vous qu'on vient fléjeuner. .. vous irez loin !
oscAK. Vons croyez !
BERNAUDET. Vou< lo savcz bien, et nous aussi... Avec une tèteconin)ccelle-là...jc méconnais un peu en phrénoiogie... et vous avez la bo^se de lu .sagacité... D'abord vous èles docile!.,, et sans vous amusera raisouni.'r ou à comprendre, vous alli'z droit au but. C'est ce qu'il faut.
OSCAR, riant. Que voulez-vous? je crois à la médecine et à vous, docteur.
nKFixABDET. Quaod je vous le disais! la Ijosse de la sagaciié! Qui aurons-nous à notre déjeuner?
oscAii. Beaucoup de nos amis nous nianquuront, nos camarades fashioualdcs !
BERNARDET. OÙ SOUt-ils?
osc.\R. Connue toujours, aux Italiens. 11 y a ce malin répétition générale de l'opéra de Timballini.
BERNARDET. C'est justc ! uu talent exotique qu'il faut l'aire mousser ! il nous rendra cela à l'étranger !
OSCAR. Mais nous aurons Dulillet, notre grand éditeur! Desrouseaux, notre grand peintre!.. Saint-Estcve, notre grand romancier!.. Montlucaf, notre grand... je ne sus comment dire...
iiERNARDET. Écouomiste ! .. notre grand économiste!
OSCAR. Un écrivain bien profond, à ce que vous dites tous! mais c'est drôle... j'entends le latin, et lui je n'ai jamais pu l'enlendre!
rifiR-NABDET. Personuc uon plus!., et c'est ce qui assure à jamais sa répulation. Quand quelqu'un de nous s'i'crie intrépidement dans un salon : « Quel génie dans son livre!..» tout le monde se dit : « l'auvre honnne! il l'a donc lu !.. » et par conuniséralion on lo croit sur parole... qui diable irait véribcr?.. Qui aurons-nous encore?..
0SC.4R. J'ai aussi invité mon cousin le pair de France, M. de -Miremont, ainsi que sa femniCj ma jolie cousine!
BERj(ARBET. Tant micux ! j'ai ù lui parler... Al. deJlireinont a-t-il accepté?
OSCAR. Avec grand plaisir.
IIER^ARDE^. Bou ! il viendra.
OSCAR. Quoiipieça eût l'air de ne pas convenir à sa femme, qui voulait aller ce matin à uuc .solennité musicale du Conservatoire...
BERNARDET, sfcouaut la tcU'. Alors il ne viendra pas.
OSCAR. Il me l'a promis, et si ça eonliarie Crsariue, tant pis! je n'irai pas me gêner avec cdle qui est ma cousine... car c'est ma cousine, après tout... mon père, marchand de buis à Villeneuve-sui-Younc, était frère de son père... avec celte dilTérence que nousétions richcset qu'elle ne l'élait pas, à telles enseignes qu'elle a été obligée d'entrer comme sousmaitrcs.se dans un jiensionnat... je m'en souviens bien.
w.HWuDi'.i, l'interrompant. Il vaudrait mieux l'oublier.
OSCAR. Je lui en parlais encore l'aiitri' jour.
BERNARDET, froiilemcnt. Écoutez-moi, mon cher; car vou.s, qui avez di' la sagacité, vous me comprendrez tout de suite... lorsque pour vous ou pour vos amis vous voudrez obtenir quebiue chose de M. de Miremont le pair do France, demandez-le d'abord à sa femme...
OSCAR, avi-c l'tûnncment. Ah! bah!., c'est le plus long!
UERNARDET, froidement. C'est le plus court. M. de Mu'emontcsl un honnne de mérite, mais d'un mérite silencieux, i[uidans la carrière des places et de l'amliition avaiit'e peu, mais ne recule jamais... nommé en 1801 membre du Sénat conservateur, il n'a jamais pensé depuis ce moment qu'à conserver ses places, et il y a réussi... il en a huit !..
OSCAR. Huit places!..
RERNARDEi. Iluit!.. et sc tcoLivc eucore an Luxembourg, pair de l'can e, maintenant comme sous la Ueslauration.
Ennemi des secousses et de tout ce qui pourrait entraîner nu d('"placemcnt quelconque, il est partisan de ceux qui se maintiennent, fanatique de tout ce qui existe, mais sans se montrer et sans se compromettre... car vivant obscur dans son illustration, il ci'aint de faire parler de lui, et se met au lit deux mois d'avance quand il doit y avoir quelque cri.se on qnel(|ue procès politiepie... je le sais... c'est moi qui le Iraib! ; et nous n'entrons en convahscence qu'après le prononcé du jugi'menl... Du resl", excellent homme, qui dans son inli'rieuj' se croit de l'autorité et s'cïst toujours laissé mener parquelqu'un... Dans ce moment, c'est par sa femme, qui, elle, ne se laisse mener par personne. Je vous le dis, fiites-en votre profit. . . Et comme le earaitère se peint aussi bien dans les i)etiles choses ipie dans les grandes, je vous préviens d'avance que si ce déjeuner contrarie Césarine, son mari n'y viendra pas.
OSCAR. Ce n'est pas possible... il m'adonne su promesse birmelle hier soir...
BERNARDET. C'cSt égal !
OXAR, regardant du côlé dj; la croisée. Tenez. . tenez, entendez-vous une voiture qui entre dans la cour... c'est la sienne... il arrive le pivmier! M<! eroirez-vous, maintenant?
BERNARDET. Ma foi uon !
OSCAR, prêt à sortir. Je cours le recevoir au pied de l'escilier. [Hevenant.) .\h! mon Dieu... j'oubliais!., un nouvel ami que je voulais vous recomniiuider.
BER.XARDET. Qu'cst-Ce qUe C'OSt?
osf:Ar.. l'n avocat !
BERNARDET. A la bounc heurc ! Ça peut être utile, ça parle, ça l'ait du bruit... Est-il bon?
o.scAR. Il est tres-iuslruit.
BKiiNARDET, avcf impatience. Est-il bon?
OSCAR. Il a beaucoup de talent.
iiERNAïuiET. Ce n'est pas là. ce f|ue je vous demande... estil bon camarade? peut-il pousser les autres, les fnre valoir, les élever, leur faire la courte-échelle?
OSCAR. Certainement! il se jetterait au feu pour ses amis.
UERNAHDKT. C'cst cc qu'il uous fuut!.. Nous lo pousserons!., nouslepous.serons... en avant! d'abord!., et quand nous le connaîtrons mieux...
o.scAR. Il déjeune avec nous.
BERNARDET. Ça Suffit! cu urt in-itautje l'auraijugé.
oscvR, se retournant. Eh! c'est ma chère cjusiiie!