‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 35 sur 975 · SCENE IIL · texte numérisé non relu

SCENE IIL

BERNARDET, CÉSARINE, allant s'asseoir sur un fauteuil, à droite.

BERNARDET, debûut, prés d'elle. Vous aviez grande t:nvie d'aller à ce concert?

cÉ-SARiNE. Vous croycz?

BERNARDET. Quclquc pcu flatteur quG ce soit pour nous... j'en suis persuadé...

cÉSARiNE. A la bonne heure, au moins! il y a du plaisir avec les gens qui vous comprennent... Eh bien! oui, docteur... nous étions hier au soir chez le ministre; il est plus en faveur que jamais, aussi il y avait un monde à sa réception... impossible de l'avoir à soi un instant. A peine a-t-il eu le temps de me dire : « Allez-vous demain au concert? ma loge est à vos ordres. » Puis il a ajouté à demi-voix : <i N'y manquez pas, j'ai à vous parler. »

BERNARDET. Et SUT qUOi?

CESARINE. Je l'ignore, ,. probablement sur la loi que l'on doit voter demain.

BERNARDET. On dit qu'ellc ne passera pas.

CÉSARINE. Il lui mnipie quatre voix... Il faut que nous les lui trouvions.

iiEUNAneET. Comment cela?

cÉv\RiNE. Nous verriins!.. Att^Mldons d'abord que je lui a'o parlé.

BERNARDET. Voits auroz le temps, le concert sera long... Il y aura bien du milheur si entre deux morceaux vous ne lui dites pis un mot pour moi.

CÉSARINE. Cette place à l'École de médecine?..

BERNARDET. Tout le m m le m'y désigne, vous le savez ! et il est dans l'intérêt du i)iiuvoir d'avoir là un professeur qui lui soit dévoué... qui prenne derinfluence sur cette jeunesse lurbulente... c'est exi'ellent les jours d'émeute... avec quelques phrases... n Jeun.'s gens, jeun'^s étudiants, mes jeunes « amis... « on se rend populaire... ils ciss 'nt les viti'CS aiJ.v cours de vos collègues et vous portent en trimuphe, ce qui Vous lance... et vous fait arriver dr plain [iied... à tout ce qu'il y a de pins élevé... Sic itur adastra... Pardon de vous |)irler latin... la forée de l'habitude.

cÉSkRiNE, souriant. Je comprends très-bien, docteur; je eonniis votre génie et votre activité pour vos intérêts...

BERNARDET. Et ccuit de mes amis... Je' vous dois une belle clientèle, c'est vrai... vous m'avez mis en vogue par votre migraine et vos spasmes nerveux... ils ont fait ma fortune, j'en e«)uvicns, je, n; suis pis ingrat. .Mais vous conviendrez qu'à mon tour, gazette ambulante et bulletin à domicile, je ne parle dans mes ordonnances ou mes eoiisultations que de vous, de vos sjirées, de vos succès... et s'il est ([iielqn'unde ces secrets qu'on n'imprime pas, mus qu'on a besoin de faire connaître mystérieusem 'nt à tout Paris... ne suis-je pas là'?., en vingt-quatre heures le coup est porté, l'effet est produit et mes chevaux sont rendus... Voilà du dêvouemi'ut...

CÉSARINE, se leuant et lui tendant la main. Je le sais, docteur, et vous pouvez compter sur moi.

BERNARDET. Vous parlerez au ministre?

cÉsuuNE. Ce matin mémo.

BERNARDET. C'est Comme si j'étais nommé; un mot encore!., mais celui-là dans votre intérêt... M. di; .Miremont, votre mari, est-il jaloux?

CÉSARINE. Cette question!..

BERNARDET. C'en est une comme une autri'... Est-iljaloux?

cÉsvRiNE. Quelquefois... si je voulais... il aurait des idées de jdousie... dont je tire de temps en temps p.irti... miis seulement quand il y a absolue nécessité... .Maintenant pourquoi cette demande?..

BERNARDET. Ou prétend que le ministre est charmant pour vous.

CÉSARINE. Mon mari est actionnaire d'un journal en crédit.

BERNARDET. J'eutouds bien !.. mais on assure que d'autres idées qui ne sont rien moins que politiques l'empêchent de vous rien refuser... dans l'espoir sans doute que votre cœur...

LA CAMARADERIE

Un jour sera tenté D'égaler Orosmane en générosité.

cÉSARiKE. Qui a dit cela?

BERNABDET. C'est uii bniitencorc sans consistance... Fautil le laisser errer au hasard ou le démentir sur-le-champ? je vais prendre vos ordres pour les transmettre à mes amis; commandez! que dirai-je?

CÉSARINE, froidement. Vous pouvez dire, docteur, que l'on perdra son temps.

rEii.NARBET. Je le savais d'avance! Je sais qu'entourée d'adorateurs, mais insensible à leurs hommages, vous n'aimez personne et n'avez jamais aimé!

cÉsvniNE. Qu'en savez-vous?

iiEHNARDET. La Faculté s'y connaît !

cèsauine. La Faculté pourrait bien se trom|icr!.. (Lentement.) Il y a peut-être telle personne au monde pour qui j'aurais .sacrifié autrefois la plus brillante position... [Vivement.) J'étais loUe alors... je ne le serai plus! l'expérience arrive...

BER^ARDET, sowiant. Je devine! un premier amour!

CÉSARINE. C'est possible.

BER^ARDKT. Un licau jeuue homme i|ui vous adorait...

CESARINE. Au contraire!., et c'est là le plus piquant... je crois» qu'il ne m'aimait pas... (Vivement.) Les inclinations Sont liiirej; je l'ai oublié, je n'y pense plus... mais je lui en voudrai tonte ma vie... et c'est là peut-être ce qui m'a donné ce besoin de distraction et d'activité, maintenant mon bonheur et ma seule passion; j'aime à me voir à la fois trois ou quatre affaires sérieuses ou futiles qui m'occupent et m'iuquK tei;!. Ce sont des tourments si vous voulez, mais ce sont des émotions!., c'est de l'espérance ou de la crainte; c'est vivre du moins!.. Voilà pourquoi vous me voyez souvent, si étour.iie ou si audacieuse, brusquer la fortune que je pouvais attendre, changer d'idée au moment du succès, me lancer dans des pcrils (pie je connais... que je prévois... mais qui font battre le cœur... et rendent plus douce encore la joie du triomphe!

BERNARDET. Vous avcz uiauqué votre vocAtiou ; vous étiez faite pour j^ouveruer un empire!

CÉSARINE, souriant. On ne peut plus maintenant... ils .se gouvernent tout seuls, et il ne nous reste plus à nous autres feunues que la diplomatie du ménage, la politique du salon... et les intrigues secondaires... C'est toujours cela... il faut se faire une raison et se coutenterde ce qu'on a... faute de mieux!.. (Gaiement.) De quoi s'agit-il aujourd'hui?., et pourquoi ce déjeuner?..

BERNARDET. Tous uos jeuncs auiis, qui vous sont dévoués et qui ne jurent que par vous, viennent ce matin (excepté votre cousin Oscar, qui ne sait pas encore de quoi il est question), viennent ce malin délibérer avec du Champagne sur nue affaire assez importante... Nous avons parmi nous de grands talents, de grands génies; nous n'avons pas de députés... et un député qui serait des nôtres... qui serait à nous... ca ferait bien.

CÉSARINE. Certaiueinent !.. ou du moins si ea no fait pas de bien... ça ne peut...

BERNARDET. ÎS'est-cc pas?.. c'cst cc quc je dis... Or, ladéputation de Saint-Denis est vacante , et avant de travailler les électeurs... il faudrait savuir au juste i[uel est celui d'entre nous que nous porterons, que nous pou-sserons d'un commun accord.

CÉSARINE. C'est une élection préparatoire... et avez-vous quelques idées?..

BERNARDET. J'altCUdS IcS VÔtl't'S !

CÉSARINE, après un instant de silence. Vous, par exemple I

BERNARDET, aprés avoiv réfléchi. Non!., j'aime mieux ce

que je vous disais tout à l'heure .. (Lentement.) Je ne me

feiais député comme tout le monde que pour

CÉSARINE, de même. Pour avoir la place!..

BERNARDET, de même. Et si je l'ai tout de suite...

CÉSARINE. La (léputaticmest inutile.

BERNARDET. C'cst toujouTS Ça de .«auvé!.. On perd aux affaires du pays un temps qu'on peut employer pour lus siennes... Ah! je ne dis pas un jour... si d'autres idées... que vous ne pouvez deviner...

CESARINE, souriant en te regardant. Peut-être!., en fait d'idées d'ambition ou de fortune, on devine toujours aisément... en allant .in plus haut... c'est là que vous visez... et dans notre famille encore...

BERNARDET, Ml peu trouhlé. Moi... Madame!..

CÉSARINE. Si je me trompe, tant mieux... Revenons à la di'putation... qui premlrons-nous?

BERNARDET. Il y a quclqu'uii qui en a bien envie... M. d:; MoiUlucar; mais, vu ses opinions... il demande avec instance... à être nommé malgni lui... C'est possible!

CÉSARINE. Oui, mais pas encore. Il se met en même temps sur les rangs pour l'Académie des Sciences morales et politiques : il faut ipie tout le monde arrive.

BERNARDET. C'cst jUStC.

CÉSARINE. J'ai quelipi'un pour qui je voudrais vous voir, vous, mon cher Bernardet, ainsi que vos amis, einpinyer toute votre influence; bien entendu qu'en même temps je vous seconderais du côti> de mon mari et du ministère.

BERNARDET. Eh! Ijui dolIC'*

CÉSARINE. .Mon cousin Oscar Rigauv.

BERNARDET. Eu vérité, VOUS avcz déjà fait beaucoup pour lui, et après tout, ce ne sera jamais qu'un... un bien bon 1 nfant, pas autre chose.

CÉSARINE. Je le connais mieux que vous, mais c'est mon parent, et je dois pousser ma famille... non pour elle, mais pour moi. Je ne veux pas i|u'oii dise : C'est la cousine d'un marchand de bois, mais c'est la cousine d'un député, d'un conseiller, que sais-je? c'est moi que j'élève et que j'honore en lui.

BERNARDET. Soit!.. luais il cst bieii heureux, car il n'est pas fort.

CÉSARINE. Tant mieux!., cc sera un homme à nous; ce seront trois on quatre emplois dont il aura le titre et ijue nous exercerons à sa place. C'est comme son peiv, ijui ne peut pas rester à Villeneuve-sur-Yonne, oii il est... c'est un imbécile, mais c'est mon oncle, et il faut absolument pour moi que nous le mettions quelipie p;irt.

BERNARDET. Quc sait-il faire?

CÉSARINE. Il ne sait rien.

BERNARDET. Mcttcz-lc daus l'instructioii publique, une inspection, une sinécure.

CÉSARINE. Son fils est déjà maître des requêtes, et son unique occupation est de ne rien faire.

BERNARDET. Il aidera son fils.

CÉSARINE. J'y penserai; mais pour Oscar, c'est convenu^ n'est-il pas vrai? Je comiilesur vous et sur nos amis.

BERNARDET. Je Ics pousscrai dans cotte direction.

UN no.MESTiQUE, ««(raH<. La voiture de .Madame.

CÉSARINE. Ah! mon Dieu! le concert sera commencé et je n'entendrai pas la symphonie en ré mineur, .\dieu, docteur, vuus avez m i parole.

beknardet. Vous avez la mienne ; et pour la réponse ?

CÉSARINE. Chez moi, tantôt.

BERNARDET. Et à VOUS, toujoui's ' attachement éternel. (// la reconduit jusqu'à la .porte et la, salue.)

LA CAMARADERIE

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