SCÈNE IV
GUATTINARA, ISABELLE, MARGUERITE, in page.
{Isabelle entresuivie de ses femmes et causant avec Marguerite.)
MARGUERITE, o Isabelle. Oui, Madame, Votre Majesté doit se rendre à nos avis, et ne pas hésiter davantage... Ah'
c'est terrible, c'est hardi... ce sera toute une révolution , qu'importe !
GiATTiNARA. Ah! mon Dieul..
MAKc.LEHiTE. C'est à VOUS sculc qu'il appartient de frapper un pareil coup d'État...
GiATTiNARA. De quoi s'agit-il donc?
MMiGUERiTE. Des coUcrettcs montantes, des fraises à gros tuyaux. Je dis, et chacun partagera mou opinion, quebusqu'on a des épaules aussi belles, aussi éblouissantes que celles de la reine, on doit proscrire à jamais une mode absurde, ressource de la médiocrité, et qui a été inventée, j'en suis sure, par quelque princesse ou impiiratrice bossue... qui désirait, aver raison, garder l'incognito; mais nous! Madame, nous!!! pourquoi ne pas paraître?., ayons ce courage... l'opinion publique sera pour nous et les hommes aussi !
GUATTINARA. VoUS Cl'OyeZ?
MiRcuERiTE. A commencer par vous, seigneur Guattinara, et par l'empereur lui-même... qui, j'ai cru le remarquer, n'aime pas la dissiniulati(in, dansée genre du moins! ISABELLE, apercevant le livre d'heures que Marguerite tient à ta main. Ali! le joli missel... {Le prenant et le regardant.) aux armes de France! {L'ouvrant et le regardant.) et de si belles figures...
«lAKGUERiTE. Peintes par moi! J'ai idée que la princesse Éléonore, qui prie tonte la journée, aurait grande envie de mon livre d'heures... mais s'il pouvait plaire à Votre .Majesté...
ISABELLE, vivement. Merci, princesse, merci! je veux le montrer à l'empereur.
GUATTINARA, s'nvançant. Qui vient de me charger d'un important message pour son auguste fiancée ... pour elle seule .. . {Toutes les dames se retirent au fond . à quelques pas de distance. Marguerite va s'asseoir près de la table, à droite , et Guattinara descend avec Isabelle au bout du théâtre, à gauche.) GUATTINARA, à ilcmi-voix. L'eiiipereur attend Votre .\1tesse à la messe... il faut y aller.
ISABELLE, avec humeur. Encore!.. {.Après un instant de silence.) Guattinara... je m'ennuie!
GUATTINARA. C'est la seule occupation d'une reine d'Espagne ISABELLE. Il n'y a (|ue la princesse Marguerite qui m'amuse. .. GUATTINARA. 0 cicI ! VOUS Taimez!
ISABELLE. Non... mais elle m'amuse! et puis elle me fait toujours de si jolis cadeaux! regardez, que ce missel est beau!., que ses ornements sont élégants! «aiATTiNARA. Défiez-vous d'elle!
ISABELLE. C'est singulier, elle m'a dit la même chose de vous.
GUATTINARA, (i part. Ahl c'est bon à savoir! {A demi-voi.r.) En revenant de la chapelle avec l'empereur, Votre Altesse pourrait le remercier de ma nomination de ministre, qui a produit le meilleur effet. Votre .\lt(\ssi' pourrait ajouter i|u'elleare(;u des lettres du roi Emmanuel, son oncle... ISABELLE, naïvement. Ce n'est pas vrai ! GUATTINARA. (l'est égal... et qu'il lui serait agréable... ainsi (pi'à voii.s-même... ([ue le roi d'Espagne m'accordât son ordre de la Toison d'Or, complément de ma dignité! (Vivement et à voix basse, voyant Marguerite qui se lève.) Mais la princesse Marguerite nous regarde et nous écoute peut-être!
ISABELLE. Elle n'en a pas l'air!
GUATTINARA. Uaisoii de plus... {Affectant de parlera haute voix.) Oui, Madame, Sa Majesté se tlalte de voir Voire Altesse ce matin à la chapelle t\u palais, et demain, ce sont ses propres paroles, à la réception ipii aura lieu dans vos petits appartements.
ISABELLE, avec terreur. Ah! par sainte Isabelle, ma patronne, que vais-jc devenir?
LES CONTES UE LA REINE DE NAVAIiRH.
MAnoi'ERiTE, s'approrhant vivpnwnt. Qu'est-ce donc , Madame, qni cause le lrnuï)le oii je vous vois?
isMULLi;. Cumulent, vous n'euteuflez pas? l'empereur cpii nous demauile pour demain une soirée intime?.. (|uel divertissement lui donner...
MARr.iF.iuTK. Le fait est qi>'en sa qualité de roi... il esl plus dil'fieile qu'un autre à anuiser... mais en y mettant de l'aniour-priipiv, il est impossible que nous n'en venions pas à notre honneur; nous lui lerons de la musique... et si vous le viiulez même, je vous donner.ii lecture d'un conte que je viens de terminer... et dont le titre piquera [leut-ètre la l'uriosité de Sa Maj(>sté et de nos jeunes seigneurs.
ISABELLE. Vuus l'appelez?..
MARGiERiTE. Cf qui plait atiT fiâmes.
ISABELLE. Me voilà sauvée!.. Ah! ipie vous êtes linuiie, [Èlourdimcnt.) quoi qu'on en dise...
iHARf.rERiTE, rri/anlant Giiattiiiara qui fait ttn (/csti' pour empêcher Isabelle de parler. Quoi qu'on en dise!., voilà, seigneur Guattinara, une déclaration de guerre... qui doit venir de vous !
«ATTLNARA. Votre Altisse m<' juge mal; elle n'a pas, auprès de rempereur, de serviteur plus dévoué à ses intérêts.
MARGUERITE, d'uH air railleur. En vérité...
ci'ATTiNARA. Je puis VOUS loprouver!
MARCHERiTE, de même. Eh! mais, vous êtes assez lialiile pour cela !
GUATTINARA. Votre Altesse avait fait remettre co matin par Babiéça une demande, que Sa Majesté paraissait peu dis|)osée à accorder... et c'est moi qui, par mes instances... ai déterminé l'empereur à consentir à votre départ.
MARGCERiTE, à part. 0 ciel !
GCATTiNARA. Il m'a chargé de vous annoncer que vous pouviez dès aujourd'hui quitter Madrid... aussi je vais faire préparer le .sauf-conduit dont vous avez besoin, et j'aurai l'honneur de le remettre moi-même à Votre Altesse! (// salue Marguerite et sort par la porte à gauche, tandis qu'Isabelle et ses femmes sortent par le fond.)