MANFREDI ET LE CHOEUR
Versez, versez, ma souveraine.
Le vin fumeux de nos coteaux ; Qu'avec lui Bacchus nous amène L'ivresse et l'oubli de nos maux!
MANFREDI
Sur nous le courroux céleste Aujourd'hui peut éclater, Et, du seul jour qui nous reste, Hâtons-nous de profiter.
La vie est une ombre vainc Où pour nous rien n'est certain.
Excepté la coupe pleine Que nous tenons à la main.
Versez, versez, ma souveraine.
Le vin fumeux de ^os coteaux.
Etc.
Ne rien épargner est sagesse!
Pour qui gardez-vous la richesse.
Que demain il fait abdiipier?
A vous les trésors de ma cave ; La mort s'enfuit quand on la brave.
Avec elle je veux trinquer!
CHCEUR.
Versez, versez, ma souveraine.
Le vin fumeux de nos coteaux ;
GUIDO ET GINEVHA.
Qu'avec lui Bacchiis nous amène L'ivresse et l'oubli de nos mau\ !
MANFREDi, AUX pages qui les servent.
Retirez-vous ! Que nul témoin profane Ne gène (lu festin la bruyante gaîlé.
{Tous les paijes sortent.) MANFREDI, se jetant sur le canapé à droite. .Te nois ,i mes amours! je bois à ma sultane,
Ricciarda, reine de beauté, El lui fais de nouveau vœu de tidélité.
KicciARDA, souriant d'an air de reproche. Parjure!..
MANFREDI
Pourquoi donc?., alors que le veuvage D'une chaîne pesante à jamais me dégage, L'amour te rend les droits que l'hymen t'enleva!
(On frappe en dehors dans la rue et sous le balcon.)
RICCIARDA
Silence!.. Entendez-vous?
MANFREDI
Qui vient donc de la sorte.
Au milieu de la nuit, frapper à cette porte ? RICCIARDA.
Je le saurai!
{Elle va ouvrir la croisée qui est au fond, et, s'avançant doucement sur le balcon, elle regarde dans la rue, pousse un cri et revient tout effrayée près de Manfrcdi, qui est toujours assis sur le canapé.)
Grand Dieu!
MANFREDI, froidement.
Qu'as-tu donc?
RICCIARDA, tremblanle.
Gine»ra!
TOUS LES CONVIVES, se levant.
Ginevra! ! !
MANFREDI, assis sur le canapé à droite, et regardant liicciardn en riant.
Ma sultane à mes dépens s'egaye !
RICCIARDA
Non... non... sous ce balcon je l'ai vue! elle est là!.. Terrible et paie ! !
MANFREDI, sc levant.
Allons, crois-tu que je m'effraye De telles visions?
RICCIARDA, retenant Hanfredi qui se dirige vers le balcon.
Manfredi, n'y va pas!..
Crains pour nous deux la céleste colère!
MANFREDI
Vaine terreur!., vaine chimère!
Pour saluer le spectre avec moi tu viendras!
[Il prend Ricciarda par la main, l'entraine près du balcon et crie à haute voix.)
Qui frappe ainsi la nuit?
GiNEVRA, en dehors et d'une voix faible.
C'est moi! c'est votre femme!
Ginevra!
MANFREDI, étonné et lâchant la main de Hicciarda. Juste ciel !
RICCIARDA, tombant à genoux.
C'est elle! c'est son àme Que ce festin impie irrite contre nous !
MANFREDI, toiyoîirs debout au balcon.
Ombre de Ginevra, de moi que voulez-vous?
GiNEVRA, en dehors et d'une voix faible. Asile!
MANFREDI
Et de quel droit? qui t'amène sur terre? N'as-lu pas eu de nous l'eau sainte et la prière?
■Va-t'en!. Dans nos cités c'est assez de fléaux. Sans que les morts cncor sortent de leurs tombeaux! Et si trop généreux l'enfer liche sa proie. Ombre ou spectre, va-t'en! vers lui je te renvoie!
(// saisit une arquebuse au trophée d'armes qui est près du balcon à droite, et ajuste du haut du balcon dans la rue; le coup part, et l'on entend en dehors un cri plaintif.)
Entendez-vous ce cri de douleur et d'e roi?
ENSEMBLE
MANFREDI
Ah! l'enfer est en fuite! .
La victoire est à moi.
Et Satan, qui s'irrite, Tremble... et subit ma loi!