SCÈNE VIII
BELENFANT , entrant par le côté gauche ; il a son sabre sous le bras, il est en uniforme de cuirassier. BELENF.tNT, lisunt l'inscription qui est sur le poteau du fond. Barrière, barrière du Maine. Allons, Belen-
LA DEMOISELLE ET LA DAME
fant, mon ami, il me semble que ce doit être ici le lieu du rendez-vous. La vérité est que je ne sais pas au juste. Je me suis bien rappelé ce matin que je devais nie battre , parce que ces choses-là , ça ne s'oublie pas : mais le reste, milzieux! Ce blanc-bec avec qui j'ai eu une dispute hier au spectacle m'a crié, au moment où on nous séparait: Monsieur, à demain, à la barrière de... et caetera; ça finit en aine ; voilà tout ce que je me rappelle... barrière de Touraine , barrière de Vincennes, barrière du Maine ; ce doit être celle-là, d'autant que c'est la seule où on vende de bon vin. [Regardant son sabre.) Allons , notre frère , au repos, en attendant le moment de l'exercice. (// regarde autour de lui.) Je ne vois personne. Il est vrai que quand il serait là, je ne rocoimiùlrais guère le camarade. C'est drôle l'eflet que produit sur moi le vin de la comète, ça me brouille toutes les pliysionomies.
AiH : Tenez, moi, je suis un bon homme.
Dès que j'ai bu quelque ra«afJe De ce diable de petit vin, J' crois qje je prendrais à \a parade Mon chef de Die pour un pékin.
Je confonds la blonde et la brune, La têt' me lourno, eulin je suis Comm' tous les gens qui fout fortune.
Je ne r'conoais plus mes omis.
Je sens bien que cela me fait du tort dans la société, et que ça ni'empèche d'y^trc aussi bien reçu que mes avantages personnels et physiques pourraient le permettre, mais j'ai (iromis ù madame Giraud, nia tante, de vivre désormais comme un Céladon. C'est le seul moyen de plaire à ma cousine Adélaïde qui fait la mijaurée, cl je ne sais pas pourquoi, parce qu'enfin, un militaire , ça vous a toujours quelque chose de llalteur pour une jeunesse.
BELENFANT , MAJDAME GIRAUD.
MADAME GIRAUD. GràcB au ciel, tout est fini, et voilà ma tille mariée, sans que désormais aucun obstacle...
BELENFANT, V apercevant . Le diable m'emporte, c'est ma respectable tante.
MADAME GIRAUD. Ah! mou Dicu, c'est mon mauvais sujet de neveu!
BELENFAM. Eutendcz-vous la nature qui parle?
MADAME GIRAUD. Comment ! ton régiment n'est plus à Versailles?
BELENFAM. Arrivé d'hier à PariS; et j'aurais été vous voir, sans quelques préliminaires indispensables. Un repas de corps, qui est cause que ce matin je suis sorti pour prendre l'air; mais sufficit, le reste sont des détails oiseux et incohérents dont il est inutile de vous faire la relation.
MADAME GIRAUD. Eh bicH ! mon garçon, ne te gène pas, continue ta promenade; moi , d'abord, je suis ici en société.
BELENFAisT. Jc comprcnds; vous avez peur que je ne fasse du tort à la parenté.
MADAME GIRAUD. Mais, jusqu'à présont tu ne lui as pas fait grand honneur.
BELE^FA^T. C'cst cc qui vous trompe; j'ai toujours soutenu l'honneur de la famille, excepté dans les moments où je ne pouvais pas me soutenir moi-même, et alors on ne pouvait pas exiger... Mais aujourd'hui.
c'est dilïérent, je suis à jeun, tenue décente, et j'en veux profiter pour me produire.
MADAME GIRAUD. Ah ! Hion Dicu, quclle opinion cela va donner de la famille! Écoutez-moi, Belenfant, j'ai une confidence à vous faire : votre cousine Adélaïde se marie aujourd'hui.
BELENFANT. J'en suis enchanté, une noce, des violons, un repas. J'en suis, n'est-ce pas, ma tante?
MADAME GIRAUD. Un instant; vous sentez bien que, dans une pareille société , il faut un ton , une décence...
BELENFANT. C'cst mou fort , et si mon fort, que je passe pour un fat au régiment. Ah! ma cousine Adélaïde se marie. Vous vous rappelez que, dans les temps, j'ai eu des idées; mais nous autres militaires n'avons point l'habitude de nous marier... indéfiniment, et puisiiu'un autre prend ce soin... cela nie fait un bon parent de plus, une bonne maison, où je serai reçu... Touchez là, ma tante, je donne mon consentement, et je vous prie de me présenter au cousin.
M\DA.ME GiHAUD. A la boniie heure; le voici justement. Ah çà! Belenfant...
BELENFANT. Vous pouvcz-t-èt' tranquille, quant à la tenue...