SCÈNE IIL Les précédents, JOLIVET
joiivET. La belle maison, et le bel exemple! Personne dans l'étude! Morbleu! si j'étais là. je comniencerais par renvoyer tous mes clercs.
DERVILLE. Ce ne serait pas le moyen de les faire venir. Allons, Rose, depèche-toi d'achever ton ouvrage, et fais toutes mes commissions. Eh bien! tu t'en vas, et tu n'as seulement pas mis de bois dans le poêle. Tu veux donc que ces jeunes gens se morfondent?
ROSE. Monsieur, il y a trois bûches.
DEKVILLE. Eh bien! mets-en six, et qu'ilsaicntrhaud.
JOLIVET, imliyné. Six bûches au mois de novembre!
DERVULE. Etpuis je voulais te recounnander aussi... Tâche donc que le dinersoitun peu mitux... là... un plaide plus, quelque friandise, quelque chose qui relève l'appétit. [Rose sort.)
JOLIVET, se levant. VeiUrebleu! je vous admire; mettez tout au pillage ; redoublez vos folles profusions !
DERVILLE. C'est-à-dire qu'il faut que mes clercs ne mangent pas.
JOLIVET. Oui, .Monsieur, ça n'en serait que mieux. M.iis enlln, puisqu'on ne peut pas les empêcher, où esl la nécessité de leur donner de l'appétit 1 Des clercs de procureur en ont toujours assez, Monsieur; ce sont les vampires d'une étude!
Air de l'Ecti de sijc francs.
A cbaqui; instaut ils imaginent Quelques niojeus pour nous gruger; Ce n'est pas pour maiiger qu'ils dinent. Mais c'est pour nous faire enrager.
Or, dans cette guerre intestine.
De se défendre il est permis.
Et nos clercs soûl des ennemis Qu'on ne réduit que par famine.
Aussi je ne sustentais les miens qu'à mon corps défendant : le bouilli et la soupe , la soupe et le bouilli ; et les jours de fête, du persil autour : je ne Sortais pas de là. Si\ bûches dans un poêle! Apprenez, Monsieur, que dans mon étude il n'y avait pas de bûches : on souillait dans ses doigts, ou l'on était obligé d'écrire TpOuriS^chaufTei-; c'était tout proût pour la maison; '■ ■ DERVILLE. Et (|UL> gdgnie-/.-vous à ces belles écono-
mies? D'être bafoués, montrés au doigt; car de votre temps, c'était à qui s'égaycrait sur le comidedes procureurs.
JOLIVET. Vous allez voir, Monsieur, qu'on respecte les avoués.
DERVILLE. -Mais oui ; un peu plus.
JOLIVET. Et pourquoi donc? Est-ce parce qu'ils ont des fracs à l'anglaise et des bolivars, et qu'on ne sait jamais à leur costume s'ils vont au bal ou au Palais? Et surtout nous ne courions pas les afiaires en cabriolet.
DERVILLE. OÙ esl le mal ? cela va plus vite, et pourvu que les clients n'en souffrent pas, pourvu qu'ils ne Soient pas rançonnés comme de votre temps...
JOLIVET. Je les rançonnais, c'est vrai; mais je ne les éclaboussais pas. Et a tout ])reiidre, il vaut encore mieux écorcher les clients que de les écraser.
DERVILLE. Ma foi, jc ii'en sais rien; au moins nous crions gare.
JOLIVET. Est-ce ainsi que vous acquitterez vos dettes? car cnlui votre charge n'est |ias encore payée : vous me devez cent mille francs.
DERVILLE. Ne m'avez-vons pas donné trois ans pour cela?
JOLIVET. C'ist le torl que j'ai eu. On a beau vendre les charges horriblement cher, c'est égal; il se trouve toujours des jeunes gens qui vous les achètent sans avoir un sou vaillant.
DERVILLE. \Ju"iniporte, Monsieur? je puis m'établir : je suis g.irçon...
JOLIVET. Est-ce que sans cela je vous aurais vendu ? Mais alors dépcchez-^votis de vous marier, défaire un bon mariage. ' ~
DEiiMLLE. Eh bien! Monsieur, il ne tient qu'à vous, j'aime une jeune persoune charmante : vous pouvez me la faire épouser.
JOLIVET. Commenl donc, mon garçon? avec plaisir.
DERVILLE. C'est Elise de Franval, qui est presque votre pupille. ^ -^: -^z
joi.ivKT. Du tout, du tout; cela ne vous convient pas.
DERVILLE. Eh quoi! n'a-t-elle pas tout réuni? les grâces, la bonté, la douceur...
JOLIVET. Oui ; mais elle n'a que soixante mille francs; et d.nis votre position, mon cher, il vous faut une femme de cinquante mille écus : je ne vous laisserai pas marier à moins.
.\iR : Qwjiid on ne dort pas de la nuit
Soyez épris, je le iiermets.
De quelque riche mariée.
DERVILLE
Si la future a peu d'attraits...
JOLIVET
Elle en aura, je m'y connais.
Si votre charge est bicu payée.
DERVILLE
Si son caractère esl méchant...
JOLIVET
Ah! c'est le mari qui s'eu charge; Epousez, nous aurons l'argent.
DERVILLE, parlatU. Eh bien! et moi,,,
• JOLIVET
Vous aurei [bis.) la femme et la charge.
DERVILLE. Cependant, quand vous prétendez qu'Elise n'a que soixante mille francs...
JOLIVET. Oui, Mousieur; je puis vous donner les reii-eiguements les plus exacts. Soi., père, qui était nu de nies clients, est décédé le 6 mai 1814 : ledit Jour,
L'INTÉHiEUR DE L'ÉTUDE.
'irt<i
JoltïET, avec une liaite ii papiiri. Eii6n, toili ! ce nV.'l pas mus [cii;o ; on m'a Jonnc lo;;lei les piic«i. — Icciie iH.
apposition (le scellés ; le 1 4 cUi même mois, ouverture (lu leslameiil, par leipicl il nomme tuteur de la jeune personne, mineure, M. Isidore Franval, son oncle paternel.
DKRviLLF,. Et quel est ce Franval?
joi.ivcT. Ledit Franval, né'gociant à Hambourg, Aéclara, par une lettre du 2 juin, (|u'il acceptait avec plaisir kl tutelle di' sa nièce; mais son commerce ne lui permettant pas de quitter sa résidence, c'est moi, le subrogé tuteur, (jui, depuis six ans, ai li(pndé et administré tous les biens de sa succession. Ainsi, je crois que je m'entends un peu en affaires ; et quand je dis qu'elle a soixante, millet'rancs, c'est tout au plus si (■a va là.
DERviLLE. Eh bien! qu'importe? soixante mille francs, c'est assez pour payer une partie de ma charge : avec le temps nous acquitterons le reste. Vous pouvez attendre, vous qui êtes riche.
joLivET. Je suis riche ! jusqu'à un certain point : je n'ai i>our tout liien ipie ma charge, que vous me devez.
DErivn.i.F,. Et ce petit domaine que vous avez acheté
dernièrement : le domaine de Villiers, une affaire superlie! disiez-vous.
.lOLivi-.T. Mon ami, c'est une horreur 1 j'ai été tr-jmpé.
DERViLLE. B.ih! un vieux procureur comme vous!
Jui.ivET. Les plus fins y sont pris. L'affaire était si avantageuse que je ne l'ai pas examinée. Celui (|ui m'a vendu était bien le po?sesseur, mais possesseur temporaire ; vu que le comte Durfort, qui en était le propriétaire, est disparu depuis vingt-neuf ans, et qu'on ignore ce qu'il est devenu. Je sais bien qu'il no faut plus qu'un an pour qu'il y ail prescri[ition, et alors je ne risquerai plus rien ; mais si d'ici là le véritable comte Uurfort ou ses héritiers s'avisaient de re~ venir, (.a ferait un fameux procès.
DERviLLE. Ah, que c'est heureux! vous me le donneriez.
jOLiVET. Du tout : je l'exploiterais moi-même.
DERVILLE. Vous auricz tort; vous savez bien que les procureurs pi'ennent encore plus cher qu(î les avoués, si c'est possible. Adieu, je vous quitte; j'ai quelque.^ affaires très-pressées, et il faut que j'ailh' au Palais.
L'INTÉRIEUR DE L'ÉTUDE
J'csporc que vciiis ne me tiniidrcz pas rancune, et qu'anjounl'hiii vuiis me ferez le plaisir de venir passer la suircjc chez moi.