‹ Œuvres complètes de E. Scribe (volume 2)Chapitre 702 sur 975 · MADAME DE CHAVANNES, BRESSON · texte numérisé non relu

MADAME DE CHAVANNES, BRESSON

DRESSON, commençant aoec un p'u d'embarras. Il m'a l'ail' origiral, votre jeune agent de change... Du reste, un brave garçon !.. D'abord, il s'en va!., c'est bien à lui... et puis il

m'a appris des choses que je savais mais qui m'ont fait

plaisir.

MADAME DE CHAVANNES. Et lesquelles, mou ami?

BBESSON. Mon amil.. voilà un mot de vous que je n'ai jamais \m enteudr sans émotion... et pourlant il y a bien des années que vous me l'avez adressé pour la première fois.

MADAME DE CHAVANNES. Oiii, je vu-us vois cncorc, blcssé et couvert de sang, me ramener mon mari que vous veniez de sauver!.." une belle action !

BHESSON. Qui m'a coulé cher... C'est un des beaux traits de ma vie qui m'a fait le plus de tort... pas dans le ninnieut.... nais plus t.u'd.... quand je me suis avisé de vous amiT... quand je vous aurais disputée an monde entier... Mais tout cela, vous l'avez oublié... ou plutôt vous ne l'avez jamais vu...

MADAME DE'CHAVANNES, souriant. C'est égal. . il y a de ces choses dont on ne s'aperçoit pas... mais dont on se souvient.

BRESSON. An moins, vous me rendez jus-ticc; j'ai Tait tout ce que j'ai pu pour me guérir.

MADAME DE CHAVANNES. Vous VOUS ètes marié...

BRF.ssoN. Ou plutôt on m'a marié... Notre empereur, qui se mêlait de tout, nie dit un jour : « Bresson, tu perds tnji tenqH. — J'en ai à perdre. — Madame de (]liavannes a un mari. — J'attendrai. — Et, en attendant, tu es le plus pauvre de mes généraux. — C'est votre faute. — C'est vrai! aussi j'ai pen-é à toi : Je t'ollre un million de dot... la fille d'nn de nos fournisseurs. — Mais le pi're? — Tu lui diras que je le veux. — .Mais la fille? — Je le veux. — Mais, moi, sire? — Toi, lu Ui'idjéiras... sinon je te laisse à Paris, et nous allons sans toi nous faire tuer en Russie. » Que voulez-vous?., le lendemain j'étais marié, et quinze jours a|irês sur la roule de .Moscou... Une rude épreuve!

MAD.-VJiE DE CHAVANNES. Quc ccIte campague-là !

Biu-.ssoN. Eh! non... je vous parle de mon mariage ! Une femme avec laquelle il n'y avait ni pai-x ni trêve... il est vrai, qu'eùt-elle été charmante, vous étiez toujours là... je

conq ar.iisi-.Ce n'était passa faute... mais la vôtre... Enfin, la pauvre femme est morte, me liissant une tille qui est tout son portrait!.. Depuis, et à la Restauralion, j'ai déposé l'épanlelte!.. Ass<jcié avec mon beau-père, j'ai parcouru le Mexique et le Brésil, faisant fiirtunr pour tuer le temps, et revenant en France, riche au moment où, par bonheur, vous ne l'êtes plus!

MADAME DE CHAV.\NNES. Moi!..

BRESSON. Oui .. oui; ce n'est pas pour rien que j'ai causé nue demi-heure avec votre agent de change. Je sais (jue M. de Chavannes, qui agissait en grand seigneur, a dissipé plus que son patrimoine... que vous voulez vendre le vôIre pour payer ses dettes ; et moi, votre ami, je ne le souffrir;.' pas.. Oui, Madame, mes biens sont à vous... disposez-en... et je vous dirai : Merci.

MADAME DE CHAV.vNNES. Y pellSCZ-VOUS?

BRESSON. Ah! si VOUS êtes fière... c'est antre chose... si vous ne voulez rien accepter de mon amitié... tant pis pour viiiis... prenez-y garde! je vais me présenter connne mai'i.

MADAME DE CHAVANNES. VouS !

BRESSON. Voilà ce que vous y aurez gagné!., excepté qiii' ce n'est plus moi qui vous rends un service... c'est vou-;, an contraire, à qui je devrai tout; mais, moi, je ne suis pas Comme vous, je ne suis pas fier, je me résigne à la l'econnaissance, et ma vie entière se pas.ser,i à vous le prouver.

MADAME DE CHAVANNES. Ah!., jc nc .sais couimeut vous remercier.

BRESSON. En acceptant!..

MADAME DE CHAVANNES. Je le VOIldraiS... je VOUS le jur ■...

mais ji' ne le peux.

BRESSON. Vous uc Ic pouvc/, pas?

MADAME DE CHAVANNES, ovec expansion. Non, mon ami.

BRESSON, avec colère. Ah ! vous ètes une femme née pour mon tourment... une femme...

M\DAME DE CHAVANNES, lui Serrant la main. Qui est vulrr meilleure amie, et qui, pour cela même, ne vent pas cmiiprometlre votre bonheur... car vous exigez d'elle un seiiliment qu'elle ne peut vnus donner...

BRESSON. Vous me dunneivz ce que vous pourrez...

MADAME DE CHAV.VNNES. Vous scricz mallieurcux...

RRESsoN.Qu'estceque cela vous fait? si c'est là mon bonheur!

MADAME DE cH.vvANNES. Vous auricz dcs regret*.

BRESSON. Ça me regarde!

MADAME iiE CHAV.VNNES. Et uioi aussi .. . moi, (|ui VOUS aiuie. .

BBESsiiN. Dites plutôt que vous n'aimez personne... ipi viiti-ecœur froid et indilféreut ignore ce que c'est qu'iice passion violente et durable...

MADAJiE DE CH.vvANNEs, ovcc émotion. Qu'cu savcz-vous ?. . qui vous dit que je n'ai point passé ma jeunesse à ronib ittre et à vaincre; à me cacher à Ions les yeux, à tromper tout le monde, et vous tout le premier?.. .\h! je peux tout dire mainlenant, j'en ai le droit, ^.u- malheur... Eh bien ! oui... il a existé quckpi'un au monde qui a eu mes pensées, mon âme, ma vie tout entière, et il n'en a jamais rien su!.. Il était jeune... il était brave... tout le monde l'aimait... et il n'aimait que moi... Ami intime de mon mari, je le voyais tous les jours... et pour mieux cacher à ses yeux cet amour qui me consumait... il fallait affecter rrnditference, l'éloigni'inent, la haine... Oui, il a cru que je le haï-siis... et j'ai été témoin de son dé.scspoir qui doublatt le mien. Enfin, et prête à succomlier... j'ai voulu mettre entre imus nue double barrière... je l'ai marié... je lui ai donné une femme jeune, riche, charmanle... j'ai souri à leur uniim... j'ai fait dis vœux pour leur bonheur... et vous croyez que je ne sais pas aimer!

BRESSON'. Je 'le crois'., je le crois maintenant... et cclni-la quel est son nom?., quel est-il?..

MADAME DE CnAV.\>NES. Il CSt mOCt!..

LA GRAND'MERE

BRESSON. CVst bien heureux pour lui.

MADAME DE chavannes. Mort ! il y a bien lone;tctiips de ce que je vous ilislà... Bien des années se sont écoulées... bien des chagrins sonl arrivés à mon aide, pour airaihiir celuilà; mais rien n'a pu reff^icer entièrement... malgré moi, vous le voyez, je retrouve en vous le racontant des larmes que je croyais taries... En vain, je suis libre... en vain la mort de mon mari me rend maîtresse de ma main... il y a là des souvenirs qui vivent dans mon cœur et m'einpèehent d'en disposer!.. De ce eôté-là, je ne suis pas veuve encore!., c'est un engagement plus fort que les lois, que ma raison!., que moi-même!.. Et maintenant, mon ami, croyez-vous que je sache aimer?

BFiEssoN. Ah !.. que trop !.. que trop, mille fois!., comme à l'ordinaire... vous avez raison! et moi, je n'ai rien à dire... mais si cependant un jour cela s'elTaçait...

madame de chavannes, vivement. Je vous le dirais!

BBEssoN. \ la bonne heure... j'attendrai.,, c'est que voilà vingt ans que j'attends...

MADAME DE CHAVANNES, ovec bouté, et prenant sur la table le billet que lui a remis Didier. Eh bien! alors... quand on a attendu vingt ans ..

imESSON. C'est jusle... on peut bien encore... po\n'vu que vous me permettiez de vous en parler de temps en temps...

MADAME DE CHAVANNES. Quand VOUS voudrcz.

BRESSON. Eh bien ! parlims-cn... ce matin... ce soir!

MADAAiE DE CHAVANNES, (jui a lu le billet. .\h ! uiou Dieu !..

BiiEssoN. Qu'avez-vous donc?

MADAME DE CHAVANNES. Ricu... Hiais cc uoni... Cette Signature...

BRESsoN.N'est-ce pas cetteletire que vous a remise votre agent de change, un jeune homme qui demande à vous être présenté?

MADAME DE CHAVANNES, Se mettant a écrire. Précisément.

BKEssoN. C'est tout simple, et vous voilà tout émue ..

MADAME DE CHAVANNES. Nullement... cela a lapport à une affaire que vous m'aviez fait oublier... que j'ai promis d'examiner... et dans ce moment...

BRESSON. Je vous gène...

MADAME DE CHAVANNES. Oh! UOn!..

BRESSON. Cela veut dire oui... Je m'en vais!

MADAME DE CHAVANNES. Pas pour longtemps, j'espère... je vous ai dit que je pa-sais ici la soirée... je compte sur vous. [Elle se lève et sonne.)

BRESSON. Et VOUS a\ez parbleu bien raison...

MADAME DE CHAVANNES, à uti (lnn>estique . Cette lettre surle-champ... à son adresse... [Au qénéral.) Je ferai votre piquet... nous causerons de votre lille... de snn mariage...

BRESSON. Et qn.mt au nôtre, j'aurai de la patience... si vous me promettez que personne ne sera |dus heureux (|ue moi...

MADAME DE CH.WANNES. Je VOUS le jUrC...

BRESSON. C'est toujours ça... adieu... à ce soir. (/( .sart.)

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